Wonderful One / Abou Lagraa – Théâtre de Chaillot

Je n’ai pas vu beaucoup de spectacles de danse et c’est le spectacle Wonderful One du chorégraphe Abou Lagraa qui m’a fait comprendre que la danse était un puissant moyen d’expression. La danse proposée dans Wonderful One n’est pas spectaculaire, nous ne sommes pas face à des décors importants, nous n’assistons pas à des portés impressionnants et le nombre de danseurs sur scène n’excède pas trois, Wonderul One est avant tout un spectacle humain.

Coupé en deux parties, ce spectacle recherche le « merveilleux », c’est-à-dire selon Abou Lagraa « s’affirmer et se remplir de son masculin et de son féminin ». Le chorégraphe place la question du genre au centre de la réflexion sur l’être, le bonheur et la liberté. La première partie est composé d’un duo de deux hommes qui dansent autour, sur et dans un cube blanc. La musique baroque de Monteverdi, Le Combat de Trancède et Clorinde, les accompagne.

La deuxième partie est un trio composé de deux femmes et d’un homme accompagné musicalement par les voix d’Oum Kalthoum et de Soeur Marie Keyrouz et par les percussions de Fez. Le décors de la deuxième partie se compose de trois grilles métalliques roulantesconstruites à base de losanges, rectangles, carrés… Les danseurs déplacent ces grilles pendant le spectacle de manière à former une sorte de cage, ou d’ouvrir cette cage ou encore d’aligner les grilles pour former une accumulation de formes géométriques.

J’ai préféré la première partie à la deuxième, le duo masculin m’a énormément émue, peut être parce qu’il était plus accessible que le trio qui était davantage moderne. L’écart entre la musique baroque et la danse moderne de ce premier duo m’a beaucoup plu. L’entrée en matière, à la fois des danseurs et de la musique (qui arrive après les danseurs) de cette première partie a été remarquable. Un des danseurs est entré dans une sorte de transe. La manière de se mouvoir des danseurs, leur manière d’habiter leurs corps renvoyait une sensation de liberté, de dépassement. Au delà de la question du genre, j’ai trouvé que Wonderful One inspirait avant tout une idée de liberté et d’espoir de vivre ensemble. C’est comme si ce duo retraçait l’histoire de l’humanité, deux hommes qui se battent, qui s’affrontent, qui se jalousent, qui veulent la même chose mais qui finalement, s’en sortent mieux ensemble. Deux hommes qui n’existent pas l’un sans l’autre et qui finalement ont besoin l’un de l’autre. Abou Lagraa résume également son spectacle ainsi : « prendre en compte, certes, le morcellement du monde, la fragilité de nos espaces, l’aspect éphémère de nos vies tout en gardant la foi et l’espoir ». C’est donc davantage la question des relations humaines que la question du genre que je retiendrai de ce spectacle dans lequel hommes et femmes dansent de la même manière.

La deuxième partie inspirait davantage la force qui était à la fois féminine et masculine, sans distinction. Je retiendrai la fin : en effet, le spectacle se finit sur un crescendo de percussions pendant lequel les danseurs, au rythme de la musique, dansent de plus en plus vite. Cette fin donne un point d’exclamation au spectacle, elle laisse un spectateur impressionné sur son siège qu’il avait d’ailleurs oublié et qu’il ne retrouve qu’une fois le silence revenu.

Ilona Manin

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Wonderful One, c’est le titre d’une chanson de Jimmy Page et Robert Plant qui a inspiré Abou Lagraa en 2017 pour la création de son spectacle. Le chorégraphe et danseur, fondateur de la compagnie La Baraka, explique que c’est la danse qui nous fait devenir « des êtres merveilleux, plus vrais que vrais, plus réels que réels. ». Ces êtres merveilleux furent le temps d’une prestation le 16 janvier 2019, Pascal Beugré-Tellier, Ludovic Collura, Sandra Savin et Antonia Vitti.

Sur la scène un cube blanc, sur le cube, un homme, dans le cube un autre homme. Une lumière bleue les éclaire et c’est dans un silence assourdissant que les corps commencent à bouger, comme possédés d’une force étrangère à eux même. La sensation de possession est frappante tout au long du spectacle, les danseurs, comme dépossédés d’eux même, sont mus par une volonté autre, celle du chorégraphe, ou celle de la musique peut-être.

Cette musique qui fait se mouvoir les corps est hétéroclite. La mise en scène est épurée, bleutée, les danseurs n’ont sur eux que les vêtements les plus simples, de différentes nuances de bleu. Et la mélodie qui marque la première partie du spectacle est de Claudio Monteverdi, et il s’agit du Combat de Tancrède et Clorinde. Le mélange des mondes est saisissant, le moderne se mêle au baroque avec une facilité surprenante.

La seconde partie du spectacle laisse place à un trio composé de deux femmes et d’un homme, et ce sont Oum Kalthoum et sœur Marie Keyrouz qui rythment leurs pas. Parfois étrange, décalée par rapport à une harmonie attendue, la danse nous surprend et nous raconte une histoire. Il y a presque une intrigue, celle de l’amour, de la haine. Le mouvement des corps est accompagné des expressions des visages, qui sont saisissantes. Le visuel est travaillé de tous les côtés. Même le souffle des danseurs nous plonge dans la sensualité physique de la danse.

Cette sensualité est évidente dans le spectacle : la question du genre, entre masculinité et féminité, est posée par les corps mouvants des danseurs. D’abord, un duo d’hommes explore ses parts de féminin et de masculin, ils tentent de les investir, ils expriment une tension. Le trio ensuite, exprime d’autant plus un amour et une sensualité : ils sont trois, et divers sentiments alternent et voyagent entre les danseurs entre douceur et violence. Ceux-ci sont comme possédés par la musique, et cette dimension est d’autant plus frappante à la fin du spectacle lorsque les percussions de fez (trio) nous entraînent dans un rythme démoniaque et entrainant. Le public, sans trop oser, est également pris dans ce rythme, et timidement, certains commencent à bouger imperceptiblement : un tapotement du pied, un mouvement de tête. Le rythme harmonise l’ensemble et apporte une conclusion brillante à la performance des danseurs qui donnent toute sa puissance à la chorégraphie d’Abou Lagraa.

Klervi Morvan-Piriou

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Les corps, vêtus de bleu, se cherchent et se heurtent sur la scène nue. Au rythme du clavecin de Claudio Monteverdi ou de la voix envoûtante de la chanteuse Oum Kalthoum, les mouvements des interprètes varient entre légèreté et vigueur. Du 16 au 24 janvier 2019, le chorégraphe Abou Lagraa présentait sa création Wonderful One au Théâtre National de Chaillot. Une pièce structurée en deux temps, celui d’un duo d’abord, puis d’un trio, qui transcendent la question du genre et interrogent la place des individus dans la société.

Le duo d’hommes, interprété par Pascal Beugré-Tellier et Ludovic Collura, construit le premier tableau du spectacle, sur les notes baroques du Combat de Tancrède et Clorinde de Monteverdi (1624). Un unique cube blanc règne au milieu de la scène, installant une atmosphère froide. Cependant, cette impression de froideur est mise au service du neutre. Il s’agit pour le chorégraphe de dépasser les limites du genre, d’unifier le féminin et le masculin. La gestuelle des danseurs, légère et fragile, brouille ainsi les frontières entre le féminin et le masculin. Les deux hommes apparaissent simplement comme deux corps vulnérables exprimant la joie, l’amour, la violence. Plutôt qu’un duo, on assiste à un duel. La danse devient une lutte acharnée entre les deux interprètes. Ils s’attirent, s’entrelacent, se débattent dans un même mouvement, proche de la transe. La danse apparaît alors comme le symbole de la quête de l’autre et de la reconnaissance par l’autre au sein de la société.

Le second tableau met en scène un trio : deux femmes – Sandra Savin et Antonia Vitti – et un homme –Ludovic Collura. Il était important pour Abou Lagraa de « retrouver une présence masculine avec ces deux femmes afin d’effacer les clichés qu’on loue à la femme dans nos sociétés patriarcales. » Sur les voix chaudes et impénétrables de la chanteuse égyptienne Oum Kalthoum ainsi que de la religieuse libanaise Sœur Marie Keyrouz, le trio évolue paradoxalement dans la même ambiance froide, accentuée par les hautes grilles en métal. Énergiques, les danseuses contrastent avec la lenteur du duo masculin. Alors que le chaos chorégraphique semble s’imposer dans des mouvements désordonnés, l’unité des corps s’accomplit à travers ce qu’Abou Lagraa nomme le « merveilleux ». Exaltés, les danseurs donnent une impression de liberté absolue. C’est cette liberté qui nous tient merveilleusement en vie, selon le chorégraphe. Là encore, le féminin et le masculin sont transcendés, pour « aller viser le ciel. »

Entre duo et trio, entre fragilité masculine et intensité féminine, entre musique baroque et musique orientale, le diptyque Wonderful One apparaît au premier abord divisé. Mais ce qui crée l’équilibre, ce sont les corps dépourvus de genre, avant tout pleinement en vie.

Laura Barbaray

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Le 16 janvier, j’ai assisté au Théâtre National de la Danse de Chaillot au spectacle de danse Wonderful One du chorégraphe Abou Lagraa. Ce spectacle est divisé en deux parties: tout d’abord, un duo d’hommes avec Pascal Beugré-Tellier et Ludovic Collura sur la musique Le combat de Tancrède et Clorinde de Monteverdi (1624) et une seconde partie en trio avec Ludovic Collura, Sandra Savin et Antonia Vitti accompagnée des chants de l’égyptienne Oum Kalthoum, de la libanaise soeur Marie Keyrouz et de la musique de percussions de Fez.

La scénographie de la première partie est une boite blanche au milieu du plateau dans laquelle un des danseurs est recroquevillé et sur laquelle l’autre est assis. Dès qu’il y a la musique, les corps se mettent en mouvement, une sorte de transe et de convulsions. Les danseurs se livrent à un combat et marquent peu à peu leur territoire comme des fauves. Ils se cherchent, se reniflent jusqu’à la réconciliation. Ce spectacle est une ode aux contradictions du désir, de l’humain et une ode à la liberté. À travers ce duel acharné, ces mouvements à la fois masculins et féminins qui amènent un dépassement des limites corporelles, ils parviennent tout de même à se retrouver pour former ce merveilleux. La danse de cette première partie a un tempo plutôt rapide, des mouvements rapides, secs et directs. Il y a un vrai travail sur les impulsions, sur le rythme et l’intensité.

Dans la scénographie de la deuxième partie il y a des grilles métalliques grises qui délimitent l’espace du trio. Mais malgré ce sentiment d’enfermement, d’oppression, ils arrivent à se rencontrer, à se désirer, à se rendre jaloux, à se réconcilier et jouent comme des enfants. Leur danse a un langage chorégraphique commun avec des intensités différentes. Au fur et à mesure, le rythme des mouvements s’accélère, on voit les danseurs se débattre jusqu’à la performance, jusqu’à l’épuisement physique. Cette seconde partie est plus charnelle et spirituelle par la musique orientale et religieuse et il y a plus de rencontres que de duels entre eux.

Ainsi, ce spectacle est une ode à la liberté des corps. Le chorégraphe Abou Lagraa mélange à la fois le duel et le charnel, à la fois du populaire (musiques orientales) et du classique (Monteverdi) et même les danses ont des bases classiques et contemporaines. J’ai aimé ce spectacle mais j’ai préféré la seconde partie parce que selon moi, c’était plus respiré, plus lent, il y avait plus de rencontres et ils étaient plus ensembles. La danse était moins dans la performance technique que la première, j’ai adoré la manière dont la musique orientale était intégrée aux mouvements jusqu’à faire corps et être en symbiose avec elle jusqu’à l’éclatement final que le public voyait arriver dans les corps des danseurs et par le crescendo de la musique.

Louisa Woodina

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Photographie : Jeanne Garraud