Wild Cat / Saïdo Lehlou – Théâtre de la Villette

Wild Cat est un spectacle de danse mis en scène par Saïdo Lehlou et présenté au théâtre de la Villette du 10 au 12 avril 2019. Cette performance fut accomplie par les membres de la compagnie Black Sheep ; compagnie fondée en 2015 par Johanna Faye et Saido Lehlou et connue pour son métissage du hip-hop à la danse contemporaine.

Ce spectacle reprend les mouvements de la French Touch des années 1990 en B-Boying. Cette forme de hip-hop ne propose pas des figures de hip-hop impressionnantes, contrairement au hip-hop américain, mais offre des mouvements agiles et puissants qui semblent se jouer des lois de la gravité.
Les six danseurs portent des vêtements décontractés ; rien n’est serré, rien n’est contracté. Tout dans la démarche des six hommes est maîtrisée : toutes leurs façons de se déplacer rappellent le chat, leurs mouvements sont puissants et légers. Tout le décor est là pour contribuer à cette impression féline ; même les chaussettes des danseurs qui miment les pas feutrés des chats. L’ambiance générale est très sombre, les lumière sont tamisées. Dès son arrivée, le spectateur est plongé dans une fumée artificielle qui contribue à l’ambiance tamisée, feutrée. La scène n’est donc pas parfaitement visible, une légère brume, un léger flou rend une atmosphère fantomatique, mystérieuse.

Cette danse est une véritable étude du mouvement qui réinvente la grâce et l’agilité des chats. Les six danseurs font du hip-hop avec une gestuelle féline ce qui mélange le sensuel, le délicat et la douceur à la puissance, à la force. Ils s’émancipent des contraintes terrestres et humaines, ils dépassent et se jouent des lois de la gravité. Ces hommes qui évoluent avec souplesse et virtuosité dans l’espace, nous font redécouvrir les capacités des corps humains et la beauté du geste, chacun de leurs mouvements semble si facile. Ils se déplacent avec la même aisance au sol, debout, ou dans les airs, ils donnent l’impression de maîtriser tous les espaces.

Cette danse étudie aussi le comportement en groupe, la relation aux autres, l’exclusion : les danseurs se rapprochent puis s’éloignent des uns des autres, ils proposent une façon à la fois naturelle et très contrôlée de se déplacer en groupe. Souvent, un danseur se démarque par sa danse. La forme des battles de hip-hop avec un seul danseur au centre d’un cercle est parfois reprise pour être transformée en un mouvement général de tous les danseurs.

Le final du spectacle fut très beau : un des danseurs se détachaient des autres pour danser seul devant un unique projecteur. Son ombre traversait l’espace et c’était comme si son ombre, toujours avec grâce et souplesse, avait une conscience propre et dansait au milieu de la scène.

Le spectacle pouvait toutefois se montrer répétitif avec une préférence donnée aux mouvements impressionnants et au danseur qui les maîtrisait les mieux. Mais cela reste toutefois un très beau spectacle.

Léna Piveteau


En arrivant à la Villette à l’heure des représentations, on est toujours emporté par une foule affolée. Heureusement, on sera à la Petite Halle, un peu à l’écart de toute cette agitation. Le Spectacle de ce soir, Wild Cat est un hommage à la french touch des années 90 une mouvance très française de la danse hip hop : le style parisien rappelle, dans la forme du mouvement, la façon précise et délicate de bouger d’un chat, un style qui contraste avec celle plus gymnastique des figures acrobatiques plus connues du grand public.

Cinq danseurs, tous autodidactes, tels des chats retombant toujours sur leurs pattes, vont sauter, rebondir et tourbillonner y compris sur leur tête. Avec une grande finesse, ils vont évoquer le déplacement de nos amis les félins, à la fois athlétique et maitrisé, acrobatique et souple. Le chorégraphe a donné un cadre commun dans lequel les danseurs expriment leurs singularités, en se libérant des contraintes spatiales et gravitationnelles. Ils sont de véritables athlètes, au gainage d’acier pour pouvoir tenir en équilibre sur une main, passer d’une position à l’autre en toute fluidité. A tour de rôle ils vont présenter des solos, des duos, des chorégraphies d’ensemble : bien que les solos et les duos soient épatants parce qu’ils nous révèlent la grande virtuosité de chaque artiste et nous permettent d’apprécier chaque mouvement, les chorégraphies d’ensemble nous montrent la cohésion du groupe, on dirait une ode à l’amitié, où chaque mouvement de l’un s’inscrit dans celui de son camarade, ils communiquent avec leur corps. Frôlant ou repoussant le sol, les danseurs livrent par le mouvement une intimité, des complicités, dessinent d’époustouflantes figures loin des images de violence ou d’égocentrisme qui ont parfois été attribuées arbitrairement à la culture urbaine.

On les découvre allongés sur scène, une faible lumière les éclaire, une épaisse couche de fumée les enveloppe. Une musique minimaliste flotte. Au ralenti, avec délicatesse, les corps entament des mouvements, d’abord collé au sol. Un artiste croise et décroise ses jambes, se lance en souplesse arrière, glisse sur la tête ; ses mains sont posées au sol tandis que les jambes courent autour du corps. Un mouvement à la fois doux et vif, ample et discret, précis et délicat comme celui d’un chat.Ils se donnent totalement. Ils alternent des positions variées qui transmettent une paradoxale sensation de lenteur et d’apesanteur. Le décor minimaliste, où seulement l’intensité de la lumière et des couleurs varie, ainsi que la musique, contribuent à cette impression.

La danse hip hop a sa place à la Villette, où elle met à l’honneur, sur scène, ses origines urbaines. Avec Wild Cat on ronronne de plaisir.

Monica Mele


Black Sheep est une troupe de six danseurs. À eux seuls, ils représentent n’importe quel type de groupe social : certains danseurs sont excellents, ils nous rappellent que le breakdance est un art, d’autres moins, ils sont la preuve que le hip hop est loin d’être une discipline facile à maîtriser. La répartition est nette entre ceux pour qui danser est une seconde nature, qui meuvent leur corps de manière innée, et ceux qui, engoncés à l’intérieur, ne savent pas quoi en faire.

Il y a les dominants, qui lancent des mouvements, et les dominés qui suivent les prises d’initiative qui ne dépendent pas d’eux. Il y a les danseurs qui se voient, que nous souhaitons voir pour admirer la beauté et la grâce de leur corps se déployer dans l’espace avec une souplesse et une agilité ineffables, et les danseurs qui s’effacent, pour leur laisser la place. Il y a des groupes dans le groupe, des affinités de niveaux, des complicités gestuelles. Il y a des phases chaotiques, dans lesquelles les trajectoires se mêlent, sans ordre ni structure où chacun se toise, se jauge et se bat pour prendre sa place ; il y aussi des phases d’harmonie, écrites, durant lesquelles les danseurs ne forment qu’un seul corps, où, complices, ils s’entendent pour créer un mouvement universel, qui est à la fois un, dans sa singularité et qui forme un tout, unifié et rassemblé.

Wild Cat est un spectacle performatif, qui se désigne lui-même et qui, par un procédé d’improvisation constante, se transforme sans cesse. Un espace de liberté est offert aux danseurs, pour qu’ils puissent tous s’exprimer, dans le respect de chacun. Malgré les rapports de force inhérents aux hommes, le spectacle propose donc la représentation d’une société idéale, dans laquelle les êtres retrouvent un lien au sol. En effet, la démarche des danseurs consiste à adopter les mouvements légers et raffinés, éthérés et aériens des félins. Ainsi, ils épousent le parterre et font vibrer son immobilité. Avec une virtuosité surprenante et une légèreté déconcertante, ils rebondissent et retombent sur leur pattes, tels des chats. L’accord créé avec la surface plane confère aux danseurs une sensibilité nouvelle. De fait, dans les représentations de breakdance, nous sommes habituellement confrontés à une forme de violence : une fiévreuse impétuosité, une fougue presque agressive. Ici, les breakers possèdent à la fois la majesté des danseurs classiques, qui effleurent délicatement plus qu’ils ne touchent, qui planent lestement au-dessus de la scène plus qu’ils ne l’habitent ; et la brutalité de la rue, qui rompt soudainement le rythme, le saccade, le secoue ; qui brise les codes conventionnels et s’approprie un espace vacant.

Par des jeux de lumières et une musique envoûtante qui contribuent à la profonde intensité de la danse, la compagnie Black Sheep offre un spectacle riche en émotions. Une énergie vitale se dégage de leur performance et se diffuse à travers l’ensemble du public, pour pénétrer chacun des spectateurs.

Pour conclure, et traduire le souhait de partage de la troupe, voici les mots d’Evan Greenaway, l’un des danseurs de la compagnie, interrogé à l’issue du spectacle : « L’envie est surtout de s’exprimer sur le moment en tant qu’individu, en tant que groupe. Énormément de choses se disent, le public reçoit plein de choses, mais il n’y a pas forcément un message, c’est plus une énergie globale, parfois nous sommes énervés, parfois nous sommes en tension, parfois nous avons envie de nous prendre dans les bras, pendant le spectacle et du coup, si vous ressentez des choses, c’est le principal. »

Clara Lucas


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