We’re pretty fuckin’ far from okay

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We’re pretty fuckin’ far from okay est une chorégraphie théâtrale créée par la célèbre danseuse belge, Lisbeth Gruwez. «Théâtrale», parce que la danse qui nous a été proposée ce mardi 16 janvier au théâtre de la Bastille, était chargée d’une intensité émotionnelle très forte : chaque geste raconte une histoire, qu’il s’agisse d’un très lent repli des mains sur les jambes inquiètes des performeurs – simplement assis sur des chaises au début du spectacle -, ou bien d’une succession de mouvements frénétiques connotant l’angoisse grandissante des deux protagonistes. La performance est d’autant plus fascinante qu’elle est effectuée avec une maîtrise du corps sensationnelle, que l’on remarque par la grâce constante des deux danseurs tout au long de la représentation, quels que soient le rythme, l’intensité, ou l’ampleur des mouvements.

Cette chorégraphie théâtrale s’est donnée pour objet une description de la peur, mais c’est bien au-delà que nous mène cette heure de spectacle. Si, en nous installant sur notre siège, nous notons que Lisbeth et son partenaire, Wannes Labath, sont assis tout comme nous, attendant que « ça » commence, nous remarquons tous ensuite la lumière qui s’éteint lentement ainsi qu’un changement au niveau du son. C’est que deux micros extrêmement sensibles pendent au-dessus de la scène, et ils capturent tous les sons de la salle et les rediffusent instantanément en leur ajoutant un écho. Si au début, nous ressentons une certaine gêne à l’idée que la toux des spectateurs prenne ainsi autant d’ampleur, nous comprenons par la suite que la chose est totalement intégrée dans la représentation : grâce à la réverbération de nos propres bruits, Lisbeth Gruwez nous a tous emportés dans une sorte de monde caverneux, auquel on croit, et dans lequel nous nous sentons nous aussi un peu angoissés.

Nous assistons alors à trois grands mouvements dans cette chorégraphie.

Dans le premier, chaque danseur, assis sur sa chaise, explore doucement des parties de son corps, comme s’auscultant avec précaution, alors qu’on entend dans le fond des soupirs lents et profonds. Les interprètes ne se regardent pas : chacun semble dans sa bulle, à essayer de sentir par le toucher les zones de leurs corps. Le son augmente. Les mouvements des danseurs gagnent en ampleur et en intensité. Ils semblent alterner entre des moments de panique mais aussi de jouissance, qui sont aussi bien les uns que les autres rendus par des mouvements frénétiques. Un début de relation semble se tisser entre eux lorsque leurs mouvements se synchronisent, et pourtant ils ne se regardent toujours pas. Des notes au piano surgissent alors que les soupirs sont diffusés à un volume maximal. On s’émeut alors de la puissance tragique du moment en observant ces pauvres corps gesticulant en vain sous une telle puissance sonore qui les transcende.

Puis, Lisbeth arrête tout. Elle lève les deux mains en l’air, comme pour dire « stop ». La musique s’arrête net. La lumière change aussi, pour faire place à une lumière plus blanche et plus froide. Les danseurs nous regardent. « On arrête, on est parti trop loin » semblent-ils dire : tout cela n’est que du théâtre, il n’y a pas à s’inquiéter. Nous sommes là, ensemble, rien de grave ne va se passer. Lisbeth Gruwez établit ainsi dans la deuxième partie de son spectacle une première relation humaine, après ce premier mouvement fait dans l’intimité, comme entre quatre murs. Le quatrième mur brisé, nous pouvons désormais être ensemble. Une fois que le contact avec le public est opéré, le contact entre les deux danseurs peut se faire également. Un rapport doux et tendre au début, rassurant. Mais bientôt les sons reviennent, et ce qui débutait comme un enlacement se transmue rapidement en une lutte féroce entre deux êtres qui semblent chacun se pousser vers le fond de la scène, qu’on voit se refermer extrêmement lentement, avec deux rideaux noirs coulissant.

Une fois les rideaux du fond fermé, les deux personnages semblent alors cloisonnés, non plus comme la dernière fois, où ils ne se rendaient pas compte de leur enfermement : cette fois, il semblerait que l’on assiste à une sorte de crise de claustrophobie, quoique le mot soit trop fort pour exprimer ces mouvements encore une fois brillants par leur grâce et leur limpidité. La sensation d’enfermement s’intensifie quand la lumière s’éloigne peu à peu du public, et oblige les protagonistes à aller se plaquer contre le mur du fond.

Bien que leur vie se résume en une peur constante, toujours, ces êtres s’accrochent à cette vie terrible. On se doute, lorsque la lumière se tamise lentement, que cette histoire n’est pas terminée, et que nos deux amis vont sans doute revivre des moments de rencontre puis des périodes d’enfermement, des instants de joie et de peur, une alternance entre joie et peine, pour toujours, indéfiniment.

Le théâtre de la Bastille, qui nous a d’abord légèrement déplu, du fait de la petitesse de son hall et du plafond très bas dans la salle, du côté du public, ce théâtre donc nous a finalement, dès les premières secondes du spectacle, plongé dans un autre monde, très saisissant. Nous les remercions pour avoir donné l’occasion de diffuser cette très belle chorégraphie, tout comme nous remercions le Service culturel de la Sorbonne de nous avoir offert les places pour cette belle représentation.

Raphaël Rouzet

Je n’aime pas lire les synopsis. En tout cas, pas dans le détail, et surtout pas pour la danse. Si on ne comprend pas ce dont il est question, si on ne ressent pas ce que les artistes essaient de nous communiquer, alors quelque chose n’a juste pas marché ; le synopsis ne doit pas être la grille de lecture à calquer sur la performance pour en saisir la substance.

La compagnie Voetvolk présente son spectacle We are pretty fuckin’ far from okay au Théâtre de la Bastille, dans la très appréciée rue de la Roquette. La salle du bas est assez petite, mais très longue : la scène est impressionnante, les dispositifs techniques sont dernier cri. Pendant la représentation, le travail de l’espace est notable, avec une utilisation raisonnée du fond ouvrant, des spots lumineux. Le décor est très sobre (deux chaises, un écran de fond). Les danseurs sont deux, et seuls à la fois : dans leur détresse, leur paranoïa. Même quand ils s’accrochent désespérément l’un à l’autre, c’est pour mieux se sauver eux-mêmes. Le mouvement ne rendrait pas de la même façon sans les costumes, simplement parfaits : dans les tons sables, ils se plissent comme une peau fatiguée, ils s’étirent de plusieurs dizaines de centimètres dans un effet quasi surnaturel.

Et pourtant, il y a cette bande son, qui demande un exercice technique exigeant aux danseurs pour la suivre à la seconde près. Des halètements sont enregistrés, sur fond de musique tantôt douce, tantôt inquiétante. Les danseurs se livrent avec tout ce qu’ils ont de plus viscéral, « peur » selon la brochure mais je dirais « angoisse », fuite de et lutte contre quelque chose qu’ils ne connaissent pas. Pas de parole, bien sûr : ne reste que la tétanie, capturée par ce dernier mouvement de recul inexorable jusqu’à se plaquer contre le fond, les yeux plissés par la puissance des spots. Il clôt la performance après trois tableaux : un premier où les danseurs sont comme détenus, assis sur des chaises, paniquant progressivement ; un second où ils se tiennent furieusement l’un à l’autre, sans trouver d’exutoire ; un dernier de retour à la panique pure, aux mouvements répétés frénétiquement. Et si la tension était palpable, si les danseurs se donnaient dans leur maîtrise et leur décontrôle, mon seul soulagement rythmait l’avancée des plans. Il ne suffit pas d’augmenter le son jusqu’à ce que les décibels soient insupportables pour m’impliquer. Pari raté, Voetvolk, vous m’avez laissé sur le pas de la porte.

Victoria Brun

Lisbeth Gruwez est une chorégraphe connue pour ses spectacles de danse contemporaine. De sa première création, en 2007, Forever Overhead avec la compagnie Voetvolk, à sa dernière création We’re pretty fuckin’ far from okay, cette jeune belge cherche à mêler composition dansée et musicale avec une esthétique inspirée du street style. « La danse comme simple méthode n’est plus suffisante à la création. La danse contemporaine ne peut plus être séparée de la performance dans son sens large. Nous pensons que pour atteindre ce qui doit être dit, tous les aspects de notre pratique physique doivent être envisagés. »

Effectivement, dans cette création, le spectateur est immergé pendant une heure dans une ambiance oppressante et angoissante. Le plateau ne contient que deux chaises, pour un couple de danseurs, et un mur coulissant en fond de scène. Le jeu de lumière est très simple mais les transitions ont été travaillés pour surprendre. La lumière définit aussi l’espace de danse. Dans les douches, les mouvements sont verticaux, très restreints. Puis les projecteurs dessinent un carré au sol à l’intérieur duquel le couple interagit avec son partenaire. Le dernier tableau engage les deux performeurs en un combat contre l’obscurité.

Cette recherche minimaliste est poussé mais dans l’ambiance sonore. Lisbeth Gruwez tente de nous surprendre avec des ruptures incontrôlées. Ainsi, nous partons du silence vers une cacophonie qui correspond au tourment intérieur des danseurs. La progression se fait sur un bourdon grave. Sur les changements de tableau, un nouveau son s’ajoute en amplifiant la surdité des spectateurs. On a l’impression de ressentir avec les danseurs, l’angoisse avec un sentiment très désagréable. L’emploi d’artifice comme des micros-penderies ou des boucles textuelles surprennent notre audition mais pas dans l’instant. Par exemple des le début du spectacle les micros sont installés. Ils captent les sons de la salle avant de les renvoyer en écho. Il a fallu que quelqu’un chuchote pour se rendre compte du système, alors que des personnes ont toussé tout du long avant.

Toute cette mise en scène nous fait oublier les danseurs. Une femme et un homme, ayant le même costume blanc et rose pâle expérimentent les mouvements de peur, d’angoisse. Cette exploration part du corps dans un mouvement respiratoire, pour s’extérioriser dans un dessin fluide sans discontinuité. Puis le rythme s’accélère vers des mouvements saccadés et petits. Ce jeu des contraires se voit même dans leur danse en couple où ils se découvrent avec une grande délicatesse. Puis les corps se repoussent en s’élançant comme des aimants. Il est compliqué de percevoir la subtilité des transitions ou des mouvements répétés sans en être habitué. Mais on sent un investissement intérieur, corporel des danseurs. Parfois, c’est exagéré et désintéressé. Les ruptures de rythme sont longues ou molles et dans des passages où la lenteur est très soutenue, on n’est plus captivé par le minimalisme de la situation. Sauf lorsqu’on se rend compte qu’un élément a changé.

Said Heniau

We’re Pretty Fuckın’ Far From Okay est l’un de exemple qui nous montrent ce qu’est le sens de l’art de la scène.

2 danseurs représentent l’existence de l’humanité dans ce monde et la recherche de la mesure de la vie. Leur chorégraphie de strugling et de douleurs sont le symbole de nos rêves brisés et de la tristesse que nous avons. Perdre la liberté et ressentir la douleur de frapper les frontières que nous avons créées dans notre vie sont des idées clés de la pièce.

Utiliser l’obscurité et la lumière blanche sur la scène est aussi le symbole de l’espoir que nous avons toujours dans nos esprits.

Ce n’est pas une comédie de pièce joyeuse mais ce sont de vraies émotions que nous vivons dedans.

Alper Dincel

Le Mardi 16 Janvier 2018, je me suis rendue à la représentation de « We’re pretty fuckin’ far from okay » à 21h au Théâtre de la Bastille.

Cet événement présentait de la danse contemporaine sur le thème de l’angoisse. Je me suis trouvée au fond d’une petite salle, sur scène, deux personnages assis sur des chaises dans la pénombre attendaient avant même le début de la représentation.

Un jeu de lumières donnait à la scène une ambiance particulière durant tout le spectacle. La chorégraphie s’ouvrit sur une danse assise et différente entre les deux personnages. Ils évoluaient avec des mouvements parfois amples et parfois restreints, recroquevillés. Il n’y avait pas de musique, des sons provenant de toute la pièce et aléatoires émergeaient sans que l’on s’y attende, des côtés, du fond de la salle, du dessus… Des toussotements, que j’ai d’abord pris pour ceux de spectateurs, des halètements, qui surgissaient et de plus en plus rapidement et fortement dans tout l’espace, jusqu’à en devenir insupportables et effrayants. Deux spectateurs derrière moi sont d’ailleurs sortis de la pièce lorsque les sons atteignaient leur paroxysme.

Je me suis sentie à la fois angoissée et étouffée mais également hypnotisée par ces personnages qui reproduisaient certains gestes que j’avais moi-même envie de faire pour extérioriser mes émotions face à ces sons. Aux moments où ceux-ci se stoppaient, je ressentis également un profond soulagement et un sentiment de libération intense.

La chorégraphie évolua ensuite sur un autre tableau, des panneaux lumineux nous éclairaient du fond de la scène. Les personnages étaient cette fois-ci debout et deux panneaux se refermaient peu à peu sur ces lumières de chaque côté pour ensuite réduire l’espace scénique des danseurs. La lumière s’assombrissait graduellement durant ces instants. Tous ces phénomènes couplés aux danses inquiétantes et communes des personnages nous permettaient de vivre l’expérience unique d’être spectateur et acteurs en expérimentant les sensations d’enfermement, de claustrophobie, de malaise, de peur et d’angoisse tout en restant happés par les danseurs mouvant devant nos sens en éveil.

Léa Memain
Photo : Luc Depreitere

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