Victor ou les enfants au pouvoir

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Victor ou la scénographie au pouvoir

« Friselis, friselis, friselis. Réso, réso, réso », ces mots scandés à plaisir avec la force d’un poème phonétique de Kurt Schwitters résument à eux seuls la pièce. Ces sont des miroirs qui reflètent et rejouent l ‘adultère des adultes, reflets insupportables car les protagonistes qui parodient la scène sont les enfants même des deux amants, Victor et Esther, que l’on vient de marier. Ce miroir surréaliste où la répétition des mots comme un cri défiant le monde adulte,  est d’une vérité aigüe, tranchante comme les éclats de l’œuf de cheval que Victor brise à propos. L’absurdité des situations et des mots est plus blessante que la simple dénonciation de l’hypocrisie adulte. Le public doit rire  mais doit-il rire de gêne ou de plaisir ? En présence du drame autant accepter la gifle et tendre la joue gauche ; tout comme Victor qui en compagnie de femme pétomane lui demande de péter plutôt que de feindre ne rien avoir entendu.
En réponse à la force de ce texte soufflé à la face du spectateur comme un coup de canon qui traverse le temps depuis le champ de bataille de Sedan, que peut faire le metteur en scène pour conserver cette énergie, ne rien gâcher de son intensité ?  C’est un exercice difficile pour le metteur en scène qui doit donner corps à un texte puissant et surréaliste. Mais dans la mise en scène du Théâtre de la Ville,  ils sont deux à tenir les rênes du texte : le metteur en scène, Emmanuel Demarcy-Mota, et le scénographe, Yves Collet. La scénographie est la béquille sur laquelle s’appuie cette nouvelle mise en scène, elle nous porte à travers différents univers grâce à un réseau de références entrecroisées.

La scénographie est riche. La palette est d’abord sobre et épurée : quatre murs blanc et une paroi en gaze à travers laquelle on aperçoit les acteurs, le tout baigné dans une lumière immaculée. Ces volumes ébauchés délimités par de puissants contrastes d’intensité lumineuse rappellent l’univers d’Edward Hopper où le drame est concentré sur la figure humaine qui évolue dans un espace sommaire. Mais l’explosion des parois de la maison bourgeoise qui s’effacent derrière le bassin entouré de feuilles mortes situé à l’avant scène de la pièce révolutionne le déroulement du récit. En robe blanche, baignée dans le bassin, Esther est une nouvelle Ophélie. L’esthétique préraphaélite s’impose peu à peu. La rupture violente entre minimalisme et féerie surnaturelle, n’est pas encore tout à fait consommée l’esprit baroque se meut, dans une dimension plus théâtrale par le jeu des masques. Chaque acteur portant un masque revient ici au sens premier de la persona : le masque de la tragédie grecque, mais la persona est aussi le masque au sens figuré que chacun endosse pour se conformer à la société. Ce détail qui démultiplie les visages, a d’une par le mérite d’aller dans le sens de la pièce qui brouille la hiérarchie entre les personnages, par exemple Victor en cavalier juché sur les épaules du général, et d’autre part celui d’introduire une réflexion sur le théâtre que l’on retrouve avec la dernière réplique avant la chute du rideau « mais c’est un drame ». Les masques c’est aussi l’univers de  Stanley Kubrick et du film « Eyes wide shut », dont le propos fortement érotique du film rejoint les fantasmes de Victor qui brave les tabous. A l’opposé de la trappe remplie d’eau dans laquelle se baignent les personnages, des racines géantes descendant du plafond se font de plus en plus présentes au fur et à mesure que la pièce évolue. Encore une fois, cet élément scénographique renverse le sens de la pièce, les racines descendant du ciel suggèrent-elles que la pièce à lieu sous-terre ? Serait-ce le monde à l’envers ? Celui des enfants au pouvoir… Quoi qu’il en soit cette esthétique gothique et lugubre puise dans l’iconographie de Tim Burton et le texte est traversé d’un réseau de sens et d’associations nouveaux.

Ce jeu de références fait évoluer la perception de l’espace par le spectateur. Il ne s’agit pas uniquement de sa perception de l’espace visuel, mais d’un espace plus large à savoir l’espace du drame : la signification du récit et l’ambiance qui traverse le texte. Cela fonctionne à la manière d’un rêve, tout comme les mots sont porteurs de sens latent, le décor est chargé de sens, chaque choix scénographique est une fenêtre ouverte sur d’autres fictions. La scénographie dépasse ici le sens du texte. – Stanislas Colodiet


Dans une cage aux murs fibreux, Victor récite un « Je vous salue Marie » un peu particulier. Assis sur une chaise en fer, Lili, sa bonne, tout de noir vêtue, se tient à ses cotés.Victor, jour de son anniversaire, va devenir presque un homme. Mais le gamin « terriblement intelligent » dont tout le monde disait qu’il irait loin a décidé de s’arrêter là. Ou d’aller là où on ne voulait pas qu’il aille, dans les profondeurs de la bassesse humaine, remuer tout ce monde de faux semblants et en mourir, après s’être déclaré nouveau Messie. Victor s’est transformé en une bête perverse bien décidé à mettre à jour les immondices de son milieu et de son époque.
Apparaissent Thérèse et Antoine, parents d’Esther, 6 ans, puis Emilie et Charles, parents de Victor. Immobiles sur leurs chaises, ils ne disent rien. Thérèse, femme adultère et Antoine, mari « maboul » qui revit inlassablement le traumatisme de la guerre de 1870-71. Il suffit que l’on prononce « Bazaine » pour qu’il y retombe, empoigne un couteau de cuisine et menace de tuer tout le monde avant de retomber dans sa léthargie.
Emilie, la femme trompée ne veut rien voir. Charles le bourgeois bien pensant, « bon républicain », et « radical » n’est qu’un père indigne, qui n’a jamais reconnu sa fille bâtarde, Esther. Esther manque de mourir quand Ida Mortemart, symbole funeste et immonde, venue de nulle part, apparait sur scène pour apprendre à Victor ce que c’est que l’amour et ce que c’est que la mort.
Victor a mal au ventre. Charles est pris de crises maniaques et s’attaque à son lit à coup de marteau. Emilie frappe son fils agonisant et Antoine se balance par la fenêtre  en demandant à  sa femme qu’elle aille lui chercher « la mandragore de sa dernière jouissance ». Victor tombe à 23h30, heure exacte de sa naissance. La scène est un champ de bataille, les mots s’entortillent les uns dans les autres et ne disent plus rien, la vérité a éclaté. Comme ces deux coups de pistolet. Tout le monde meurt. « C’est un drame ».

Mis en scène jadis par Artaud et par Anouilh, c’est Demarcy-Mota qui s’attaque maintenant à cette difficile entreprise : mettre en scène la parodie d’un monde bourgeois où l’envers du décor finit par se découvrir peu à peu et engloutir les apparences, avec en son centre un gamin précoce qui, par une perversité et une cruauté calculée, est l’initiateur de cette mis à nue. Difficulté également d’une mise en scène où le corps est principal acteur et doit traduire la violence des émotions, où les mots se tordent dans tous les sens, et où le sens est à découvrir sous des phrases apparemment banales.
Certains passages sont fort ingénieux et esthétiquement réussis. Ce jeu avec les branches d’arbres, par exemple, qui d’abord à l’extérieur, dans le jardin, se rapprochent petit à petit du centre de la scène, pénètrent la maison et deviennent racines. Symbolique forte qui dit le renversement d’un monde qu’on croyait stable et la révélation d’une vérité qui était cachée.

Malheureusement la mise en scène pèche par son caractère surchargé. Le metteur en scène a accumulé les effets de sens à travers la musique, les costumes ou les jeux de scènes.  Aucun besoin que les personnages se drapent de capes noires et revêtent des masques pour comprendre que l’on avait à faire à un monde bourgeois étriqué, perclus dans les convenances et le paraitre. Pas besoin non plus de cette musique de fond -style « Eyes Wide Shut »- pour comprendre que l’ambiance est quelque peu lugubre. Le pauvre général est transformé en homosexuel maniéré et caricatural, et les acteurs s’égosillent et trépignent de peur qu’on ne comprenne pas qu’ils sont sous le joug de la violence et de la folie.
Hugo Quester (Antoine) néanmoins avec sa voix de ténor et sa présence extraordinaire rendait particulièrement bien l’horreur de la guerre et sa folie. Une scénographie plus simple et un plus grand travail au niveau de la diction et du jeu des acteurs aurait beaucoup mieux servi le texte. La mise en scène l’étouffait au lieu de lui servir d’écrin ; difficile alors de mesurer la richesse de ce texte qui fit scandale lors de sa première représentation. Trop d’images, trop de mouvements, trop d’éléments parasites, le texte était mis à distance et du coup les spectateurs aussi. – Aleth Mandula


L’enfance est l’âge de l’innocence, de la naïveté, de la bonne volonté… Faux! vous crie le jeune Victor du haut de son mètre quatre-vingts et de ses neuf ans. Plein d’une énergie qui portera toute la pièce, ce petit garçon manipule ingénieusement tout son entourage. Son but : faire s’écrouler l’hypocrisie ambiante, faire tomber les masques (au sens propre comme au figuré) que tous arborent autour de lui. Du mari adultère à la mère trop violente, du père devenant fou à la nurse séduite, tous progressivement montrent leur vraie nature, et se laissent manipuler par le terrible et génial Victor. Même l’intérieur, bourgeois, bien rangé, presque aseptisé se transforme en un invraisemblable capharnaüm.

Ici donc, les personnages sont malmenés autant que l’espace scénique. Au début de la pièce nous sommes face à un mise en scène très minimaliste et épurée, puis au fur et à mesure que les personnages apparaissent, et que les liens qui les unissent se complexifient, l’espace lui aussi évolue. Ainsi un bassin d’eau devient le lit nuptial de deux enfants que l’on rêve de marier, et un autre lit, en fer forgé, devenu la prison d’un couple qui n’en peut plus de faire semblant de s’aimer, se fait tronçonner à la scie électrique. C’est un mise en scène riche en symboles qui nous est présentée, et ceux-ci ont d’autant plus de force qu’ils apparaissent souvent de manière inopinée. On remarque effectivement une forte dimension surréaliste dans l’œuvre de Roger Vitrac. De nombreux éléments surgissent au milieu de la pièce, sans relation avec le reste de l’intrigue. On pense ici à cette invité imprévue qu’est la diva pétomane et qui figure à elle seule l’antinomie de la condition humaine: à la fois capable de coquetterie et de ridicule.

D’un bout à l’autre de la pièce on se laisse mener tout comme les personnages par Victor l’enfant terrible . On demeure dans l’attente, curieux de savoir comment se terminera la descente aux enfers de cette micro-société perdant toutes ses illusions. Mais les derniers moments de la pièce sont longs, on ne peut s’empêcher de le remarquer, et nous peinons à rester en suspend. Les comédiens crient de plus en plus fort, comme si cela pouvait les aider à symboliser leur tragique désillusion. Mais ces cris ne sont que la preuve de l’essoufflement de leur jeu théâtral, comme si la trop grande longueur de la pièce leur ôtait tous les moyens supplémentaires d’interpréter la déchéance humaine dont leurs personnages sont victimes. L’œuvre de Roger Vitrac semble donc être une pièce ambitieuse, et difficile à jouer. Elle représente un défi d’envergure pour son metteur en scène Emmanuel Demarcy-Mota qu’il ne réussit pas à relever entièrement, car malgré une mise en scène de haute qualité tant sur le plan de l’appropriation de l’espace scénique que sur la capacité à véhiculer une atmosphère angoissante, la tension dramatique ayant atteint son point d’orgue une bonne demi-heure avant la fin de la représentation, les derniers moments apparaissent comme superflus, et font se rompre le lien qui unissait le spectateur à la pièce.Alix Weidner

One thought on “Victor ou les enfants au pouvoir

  1. la musique gâche tt…c’est mou et triste…dommage

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