Victor Hugo – Victor Schoelcher, Correspondances

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de Victor Hugo et Victor Schoelcher, Correspondances, et d’autres textes poétiques de Victor Hugo, à l’espace Léopold Bellan

mis en scène par Robert Bensimon

avec Corine Thézier Robert Bensimon et Claude Borneri

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Chroniques des étudiants


Étudiante M1, Lettres Françaises

Conçu à partir de Victor Hugo, Victor Schœlcher Lettres, livre de Jean et Sheila Gaudon, le spectacle de Robert Bensimon se déroule dans l’élégante salle style Louis XVI de L’Espace Léopold Bellan. Se dressent devant nous, de chaque côté de la scène, Victor Hugo, à la tribune, et Victor Schœlcher tout de noir vêtu, le col de sa veste serré autour du cou, à l’image de sa rigidité de convictions tant admirée par Hugo. Construite intelligemment -les discours à l’Assemblée de Hugo alternant avec des extraits de la correspondance entre ce dernier et Schœlcher, le tout agrémenté de poèmes issus des Châtiments ou des Contemplations-, la pièce est harmonieusement agencée par la voix exaltée de Corine Thézier  ponctuant la lecture de repères historiques et donnant tour à tour la parole aux deux hommes.

Cette représentation retrace ainsi le combat long et acharné des deux Victor, tout entiers tournés vers le Droit, l’abolition de la peine de mort, la liberté de la presse, l’abolition de l’esclavage en France et dans le monde, l’extinction du paupérisme, la démocratie et la République, cette « somme du labeur des générations, forme absolue suprême, nécessaire du temps où nous vivons » selon Hugo. Depuis le décret abolissant l’esclavage en France en 1848-victoire de Schœlcher!- jusqu’aux dernières lettres échangées par les deux grands hommes en 1879, en passant par leur rencontre  sur les barricades lors de l’opposition au coup d’Etat du 2 décembre 1852,  et par l’Empire, période pendant laquelle ils deviennent des proscrits sans cesser la lutte, le spectacle éclaire l’engagement de Hugo et Schœlcher, liés par une profonde et durable amitié nourrie du partage des mêmes idéaux. Habités par les personnages qu’ils interprètent, Robert Bensimon et Claude Bornerie, suscitent chacun à leur manière, une vive émotion, laquelle émane dans toute son intensité lors de la lecture de « LExpiation », long poème modulant la voix des trois comédiens, pénétrés qu’ils sont par la force des vers de Hugo. C’est alors que de la retenue de Robert Bensimon jaillit une riche palette d’inflexions vocales soutenue par une gestuelle appuyée. Véritable hymne à l’indignation, ce spectacle trouve une parfaite résonance à notre époque où le droit et la démocratie, sans cesse menacés par l’arbitraire et l’iniquité, appellent un éveil constant de notre part.


Ugo Le Guével

Quand on s’appelle Victor, on est poussé à ne jamais reculer ; quand deux Victor s’associent, c’est une marche inexorable qui s’accomplit, sans compromis, jusqu’au succès. En 1848, Hugo se prend d’une admiration innée pour son double homonyme, Schœlcher, le député qui vient de mettre le dernier clou dans le cercueil de l’esclavage. Commence alors entre les deux hommes une correspondance riche, faite de joies, de peines, de coups de gueule, mais toujours d’admiration mutuelle, dans l’exil comme dans la gloire. Pour Schoelcher, « la résignation est une vertu d’invalide. » C’est cette relation que ce spectacle du Théâtre de l’Impossible entend remettre au goût du jour, autour d’une série de lectures animées.

On ne s’étonnera pas de me voir ici prêcher pour ma paroisse – étant moi-même affilié au cercle sorbonnard de lecture à haute voix, j’ai pu juger de la qualité des interprétations faites durant toute la rencontre. Trois acteurs se relayent pour donner vie aux textes et aux lettres : Corine Thézier fait office de chœur « à la grecque, » prêtant sa voix aux journaux de l’époque, aux textes allégoriques, en quelque sorte à l’air du temps, tandis que Robert Bensimon (Schœlcher) donne la parole à Claude Bornerie (Hugo). La ressemblance des interprètes à leurs modèles historiques est d’ailleurs frappante ; elle ne fait qu’accentuer le remarquable effort de mise en scène effectué autour d’un medium pourtant difficile. La lettre étant par définition une « conversation avec un absent, » il n’était pas aisé d’éviter une distance supplémentaire, creusée par le jeu d’acteur. Victor et Victor bougent, s’émeuvent, se répondent du tac au tac grâce à un corpus de textes choisi avec soin ; le spectacle n’a pas un simple intérêt didactique, car c’est avant tout l’émotion et la particularité de cette relation qu’on cherche à restituer ici.

Le modèle épistolaire prend plus tard tout son sens lorsque les deux hommes doivent, après le coup d’état de Louis-Napoléon Bonaparte, se forcer à fuir. En Angleterre, leur correspondance reflète le malaise  de l’exilé : tout leur arrive « en différé, » par ouï-dire, nouvelles et ragots, et pourtant, ils s’imaginent que c’est toute la France qui a émigré avec eux. Toujours plus las de voir la patrie sombrer dans la décadence du Second Empire, ils continuent à s’écrire malgré leur grande proximité : sûrement pour retrouver un semblant de communauté dans des vies vouées à des « rapports » sur un pays qui ne semble déjà plus être le leur. Ce soutien mutuel leur devient vite une évidence, un rituel indispensable. Victor serait-il resté Victor sans l’aide de son alter-ego ? L’Histoire ne le dit pas, mais on ne peut que s’incliner devant la logique que la pièce brode autour de ces deux vies, qui se répondent tour à tour comme dans un insaisissable jeu d’échecs.

La mise en scène minimaliste ne devra donc pas nous induire en erreur : derrière la relative nudité du décor se cachent des décisions discrètes mais décisives. Avec quelques accessoires, une gestuelle soignée et une utilisation originale de l’espace scénique, les trois acteurs parviennent ainsi à restituer le vacarme chaotique des débats de l’Assemblée, ou encore l’angoisse des barricades lors du coup d’état de 1851. Et un œil attentif remarquera le rapprochement très progressif des deux interprètes sur toute la durée de la pièce… Lors d’envolées plus lyriques, la lecture de poèmes et pamphlets autorise une plus surprenante liberté d’interprétation : mention spéciale à l’interprétation « animalière, » forte en onomatopées, de certains passages des Châtiments (dont la Genèse occupe une partie importante du spectacle). Et, au fil des écrits, c’est un quatrième personnage qui se décrit : Napoléon Ier, la légende « romantique » que Hugo et Schœlcher s’accorderont à tuer définitivement.

Une belle occasion, donc, de découvrir des facettes méconnues des grands hommes ; la correspondance recèle quelques morceaux de bravoure. Pour faire sourire le spectateur, les acteurs ne se laissent pas de joie : Hugo, avec ses emportements caractéristiques, projette en 1851 de se faire naturaliser anglais si l’Empire ne tombe pas avant dix ans. Quant à Schœlcher, c’est avec une suffisance sèche et vitriolée qu’il voue aux gémonies le reste des démocraties : « je me méfie des Américains, ce sont des Anglais avec des esclaves. » Beaucoup de masques tombent durant cet échange, en particulier la figure de l’Exilé, qu’Hugo développe avec un soin délibéré méticuleux pour construire sa légende – dans la réalité, Schœlcher n’était que l’un des nombreux amis et contacts sur lesquels il pouvait compter. Son « plan médiatique » apparaît avec une clarté concertée et réfléchie (« j’aime mieux 100 lecteurs à Paris que 10 000 à Londres ! »), et Schœlcher l’aide à peser durablement dans les faits comme dans les esprits sur la sphère politique française. A l’engagement intellectuel et littéraire se mêlent les drames personnels, mais aussi des considérations plus terre-à-terre (dégoûté par la politique, Schœlcher se plonge un temps dans la rédaction d’une Vie d’Haendel).

C’est un spectacle différent chaque soir ; la décision de ne pas mémoriser les textes, toujours en main, force les acteurs à trouver une nouvelle intonation authentique à leurs lectures, sur l’instant. L’effet en est rafraîchissant ; qui plus est, il donne à la pièce une énergie très vive, qui ne s’épuise à aucun moment. L’imprévu du « direct » était peut-être, en effet, la meilleure manière de remédier au statut « figé » lié à tout document épistolaire. Aussi, c’est avec une émotion vraie que l’on applaudira les derniers mots de cette amitié, que le spectacle attribue en 1870 à Schoelcher : « je suis votre esclave. » Victor et Victor voient leur engagement à l’aune de leurs propres vies : ensemble, ils apprendront à sourire de contentement lorsqu’on qualifiera leurs opinions de « querelles personnelles. »