Vessel / Damien Jalet, Kohei Nawa / Théâtre National de Chaillot / Mars 2020

Image d’entête : galerie du Théâtre de Chaillot, (c) Yoshikazu Inoue (2020)

Tout d’abord, quelques mots pour définir le spectacle Vessel :

Étrange. Énigmatique. Animal. Visqueux. Mou.

Reflets. Ombres. Nature, natures…

Damien Jalet, chorégraphe de Vessel, s’associe avec l’artiste-plasticien japonais Kohei Nawa pour nous transporter en 1h dans un monde à part, peuplé d’êtres étranges.

Pourquoi ce titre – Vessel ? Sûrement car ses créateurs nous plongent dans un véritable voyage, nous poussant à renverser notre regard sur les corps (qui le sont, eux, renversants – littéralement).

Pourtant, dès le début du spectacle, il y a sept danseurs. On le sait, on le voit. Leur nudité quasi-totale ne laisse aucun doute. Nous sommes là, parmi des humains qui s’entremêlent en groupe. Très vite, on oublie cette nature humaine. Tout est fait pour que nous tombions dans ce monde incertain. Les formes sont mélangées, entassées, imbriquées. On ne sait plus quel membre appartient à quel individu. Mais un premier corps « sort » du tas d’êtres. Il arrive par les pieds, se traîne vers le public. Son corps ondule entièrement, et cette ondulation est accentuée par son reflet au sol tapissé d’eau.

Et me voilà. Je me demande si je suis en train d’halluciner. Je ne perçois plus le corps, ou plutôt : je ne perçois plus l’Homme dans ce corps. Cette sensation d’un autre monde est maintenue jusqu’à la fin du spectacle et alimentée par l’absence de visages. Les corps sont véritablement renversés de façon à cacher les visages. On saluera la grande performance physique des danseurs – assez incroyables, la tête en bas.

… Jusqu’à un certain événement…

Alors pourquoi ce titre – Vessel ? Aussi, parce qu’une pièce centrale représente un peu le rôle de navire sur lequel (et autour duquel) les êtres jouent, s’expriment, s’éveillent.

Cette pièce, cette masse est blanche et son cœur est mou. Ce cœur résiste à la gravité et se meut avec lenteur. Le contact de ces êtres avec ce cœur mènera à leur éveil. Et nous verrons, enfin, un Homme – un visage apparaître.

J’ai adoré ce spectacle qui m’a transportée et procuré une diversité d’émotions. La peur de l’étrangeté, la surprise mais aussi l’amusement (passage du piano vivant), et enfin l’attente : que se passera-t-il après ? D’ailleurs, cette attente a saisi le public qui – à la fin du spectacle, n’a pas applaudi. Ce long silence montrait bien l’envie d’en voir encore davantage ! A quand la suite ?  

— Maryline DESMEULES

La représentation de Vessel au Théâtre Chaillot était juste à couper le souffle. Le chorégraphe Damien Jalet, ainsi que le scénographe Kohei Nawa, nous immiscent au sein d’un univers chimérique, d’une beauté animale, tout en glorifiant la puissance du corps humain.

C’est sur une scène représentant une mare à grenouilles, avec pour seuls décors de l’eau et un immense nénuphar, que l’on admire la mouvance de ces sept corps qui semblent désarticulés et emboîtés entre-eux à la fois. Cette sensation de mouvance, de flexibilité constante qui, pourtant, est en opposition totale avec la performance physique des danseurs fait son effet. Nous avons affaire à des positions presque claustrophobiques, mais qui délivrent étrangement des sensations libératrices. Les danseurs font d’ailleurs preuve d’une immense modestie, cachant leurs visages, leurs identités, leur reconnaissance personnelle tout au long de la représentation – laissant ainsi au spectateur une opportunité unique. Cette opportunité est celle de pouvoir poser son regard sur le corps de l’humain, et seulement sur celui-ci, sans être capté par une quelconque émotion faciale. Ainsi s’opère la magie de la sculpture statique – devenant mouvante, ainsi que du ressenti découlant du fait que le corps soit capable de millions de transformations. De la prise de conscience de l’œuvre d’art que constitue le corps, sans même devoir lui attribuer une identité ou encore une espèce particulière.

Cette opposition tout du long entre les corps solides et les corps liquides met en avant l’idée que le corps lui-même est capable d’une fluidité inqualifiable, laissant notre esprit divaguer sur divers questionnements : le corps est solide – cependant, celui-ci est presque entièrement constitué de liquide… Quel étrange paradoxe.

C’est comme si nous allions au contact de la matière durant une heure. Au contact de l’organique, du toucher, de la densité du corps humain.

Cette impression de non-statique dans la structure, de sculptures dansées, vivantes, laisse planer cet étrange paradoxe. Ce sentiment de mise en suspension du temps, avec un jeu remarquable sur la représentation de celle-ci grâce à une matière blanche qui, comme une vague, se liquéfie au ralenti, donnant l’impression que l’atmosphère s’étire autour d’elle. Comme si ces corps désarticulés prenaient place dans une dimension parallèle, une dimension résistant à toute force gravitationnelle. Nous comprenons donc que ces corps sont parfaitement anonymes, mais n’ont jamais paru aussi spécifiques qu’ici. Ce retour à la chair, au vivant, à la pureté des courbures corporelles, à la nudité (seulement entourée d’une substance terreuse) et à l’eau, sur un fond musical marécageux, laisse apprécier le corps dans toute sa simplicité. Un corps vivant, et pourtant composé d’une multitude de corps morts. Des corps égaux entre eux, démunis de toutes connotations de genre ou sexuelles, laissant ainsi place à leur beauté propre, à leur valeur même. 

— Ella GAUTHIE

Vessel est un ballet nocturne dans un marais. Au centre du plateau, un grand morceau de glace fondue, lisse, entouré par de l’eau noire. On en voit sortir, comme d’un nid, des monstres composés de chair humaine. Car ce ballet barbare est interprété par des danseurs dont on a supprimé le visage, des corps humains sans face et sans tête. Ce sont des chimères qui évoluent parfois dans l’eau, parfois à la surface, sans que l’on puisse précisément les distinguer dans l’obscurité. C’est là la force du parti-pris scénographique de Kohei Nawa : le sol est potentiellement profond, il s’enfonce dans l’ombre, et force le public à imaginer la topographie de ses abysses.

La pièce est composée de plusieurs séquences courtes, rythmées par la musique de Marihiko Hara et Ryûichi Sakamoto, sombre et oppressante. Les créatures interprétées par les danseurs se livrent parfois à des déambulations solitaires, où elles explorent l’espace selon leur propre mouvement, dicté par leur morphologie ; et parfois ces dernières se regroupent, font corps ensemble, et présentent des chorégraphies rythmées et souvent drôles. Le public voit se développer tout un écosystème, à mi-chemin entre l’animal et l’humain : on se rassemble, on saute, on fuit, on rampe…

Damien Jalet excelle dans ce clair-obscur, où il parvient à créer comme un nouveau type du vivant. Car sur le corps des danseurs, des faces se dessinent quelquefois, structurant la créature ainsi créée ; et l’on voit apparaître un gros oiseau à quatre bras, des araignées osseuses, des grandes gueules canines juchées sur deux petites jambes… Et toutes ces chimères ne sont faites que de chair nue, d’os, de ligaments et de muscles, qui nous semblent en temps normal si familiers (ce sont les nôtres !) et qui, ici, nous plongent dans un effroi étrange. Il faut imaginer des êtres primitifs, qui se seraient nourris de corps humains – au point que ceux-ci en constituent l’anatomie monstrueuse.

Les mouvements des danseurs sont parfois onduleux, parfois convulsifs et tordus. Les parties du corps se comportent comme d’autres : un dos devient un poumon fatigué, une épaule fait naître un œil, les pieds sont des coudes. Tous les corps semblent battre, mais le cœur change de place, il se balade dans la chair, et ré-organise l’ensemble corporel. Damien Jalet présente sa pratique chorégraphique comme sculpturale : ici, ce sont les faces et les cœurs qu’il fait se mouvoir, pour sculpter des monstres avec le corps de ses danseurs.

La deuxième partie de la pièce intègre le katakuriko, sorte de fécule de pomme de terre à la fois solide et liquide, disposé comme une flaque au milieu du bloc de glace. Les danseurs y plongent, s’en badigeonnent pour donner l’impression d’un accouchement : à la toute fin, entre les filaments bleus du katakuriko, on croit enfin deviner un visage humain. Celui-ci reste seul sur le bloc, comme abandonné par ses congénères, qui ne le reconnaissent plus.

— Maxime LE GODEC

Vessel, une œuvre universelle

C’est d’abord le bruit du vent, puis des coassements lointains qui viennent caresser nos oreilles ; c’est enfin la scène qui s’éclaire lentement et qui capte notre regard. Il aura fallu quelques secondes seulement à Damien Jalet pour éveiller nos sens et les faire vibrer au rythme de ses danseurs. Cette interaction entre le spectateur et l’œuvre d’art, le chorégraphe la cherche dans chacune de ses créations : danseur et chorégraphe international, Damien Jalet explore sans cesse de nouvelles manières de percevoir le corps, le mouvement, la matière ; il interroge ainsi les liens entre la danse et la sculpture, depuis les Médusés au Musée du Louvre en 2013 jusqu’à Vessel au Théâtre de Chaillot en 2020, véritable point d’orgue de ce décloisonnement des arts.

Il n’est donc pas étonnant que Damien Jalet ait été fasciné par l’œuvre du sculpteur japonais Kohei Nawa, maître de la matière et de ses réemplois surnaturels, au point de vouloir travailler avec lui. Vessel est le résultat grandiose de cette rencontre de l’éphémère (la danse) et du permanent (la sculpture), de ce dialogue des cultures et des civilisations. Le sujet est audacieux, à la hauteur de l’ambition des deux artistes, et risqué : la création du monde ! Plongé dans l’obscurité, le spectateur ne perçoit d’abord que les bruits de la vie qui s’éveille. Vient la lumière qui dévoile un îlot au milieu de la mer primordiale ; des corps enchevêtrés forment une sorte de masse d’argile attendant d’être façonnée. Damien Jalet déroule alors cet avènement de l’Homme à travers une danse organique.

Le traitement du corps-sculpture est particulièrement impressionnant, d’autant plus puissant et complexe que les têtes ne se dévoilent jamais grâce aux postures tortueuses et à un subtil jeu d’ombre et lumière, au point de tromper l’œil du spectateur qui perçoit des êtres extraterrestres et asexués. De ces amas de torses, de bras et de jambes se dégage d’abord un corps, puis six autres, qui s’agitent et ondulent sur l’eau telles des grenouilles. Acéphales, donc sans âme, ce ne sont que des êtres primitifs qui errent dans la nuit du monde. En gagnant progressivement la terre, ils commencent à prendre conscience d’eux-mêmes, jusqu’à ce que l’un d’eux s’enduise d’une pâte blanche. Le mouvement se brise alors, le corps se rigidifie et la tête se dévoile : l’Homme est créé. Dans un ultime mouvement, il plonge dans cette même boue ; la sculpture se fige pour ne faire plus qu’un avec la terre, ainsi commencera l’histoire de l’humanité.

Une heure durant, le spectateur vit cette création comme la sienne, hypnotisé par ces corps désarticulés et surnaturels dont chaque mouvement est amplifié et sublimé par les sons de ce monde primitif (le vent, l’eau, les bruits d’êtres vivants…). De la sculpture à la danse, de la danse à la sculpture, la chair s’anime et se cherche avant d’adopter son état permanent. Quelle magnifique épopée artistique nous offrent Damien Jalet et Kohei Nawa ! Le chorégraphe avoue avoir une fois encore puisé son inspiration dans les récits mythologiques du Japon qu’il aime tant, mais ne retrouve-t-on pas cette cosmogonie dans les récits de l’Égypte ancienne, ou même dans ceux de la Bible ? Ces corps errants et musculeux ne peuvent-ils pas rappeler l’attitude langoureuse et nonchalante de l’Adam de Michel-Ange avant que Dieu ne lui insuffle la vie ? C’est une histoire transculturelle, tout comme l’art qui transcende les frontières, ce qui fait de Vessel une œuvre universelle.

— Dorian VARENNE