Verklärte Nacht / Anne Teresa De Keersmaeker

Verklärte Nacht, Anne Teresa de Keersmaeker ou Le vertige de vivre 

Lorsque l’on assiste à une représentation de danse, l’on n’attend rien si ce n’est la surprise, celle qui fait ralentir la poitrine et écarquiller les yeux. Verklärte Nacht est une danse qui se présente en différents chapitres, tous constitutifs d’un seul et même conte : l’amour déchirant entre un homme et une femme. L’absence de musique au début, alourdit les mouvements et étire le temps. Le protagoniste masculin retient le corps, devrai-je dire la « masse » du protagoniste féminin ; les têtes sont vers le sol. La musique commence, et c’est toute la cadence qui change. L’on comprend ainsi que la lenteur du début est partie essentielle et intégrante de la trame narrative : la venue de la musique bouleverse le plateau, les corps deviennent aériens, s’entremêlent, il semble y avoir à la fois réconciliation et répulsion. Les corps s’agrippent, se rejettent, s’entrelacent, mais nous sentons l’impossibilité de ne former qu’un corps et comprenons ainsi qu’entre un individu et un autre il y a un monde, celui de sa solitude.

Sa danse mêle passion et douceur. Tout sur scène est transparent, et toute moderne qu’est la chorégraphe et que sont les danseurs le vertige ressenti n’a d’égal que celui de la vie, soit celui qui nous est le plus intime et le plus simple : vertige des sentiments, de l’amour. Ici, pas question d’élévation de l’âme, mais d’une tentative d’être pour l’autre. Le mot vertige n’est pas anodin, la chorégraphie est elle-même vertigineuse puisqu’une tendre guerre semble avoir lieu sous nos yeux : les corps sautent ; tombent ; courent ; les visages sourient ; se déchirent ; grimacent. Le brusque arrêt de la danse clôture merveilleusement cette danse. Ceci n’est en rien péjoratif : la timidité des protagonistes se faisait sentir par leurs élans et leurs rejets succincts, la déchirure se devait d’être brutale. Les corps s’arrêtent, essoufflés, et il semble qu’en réalité la danse ne se soit pas réellement terminé, que ce corps fatigué et usé par la chorégraphie s’inscrive dans la danse, que le danseur est encore l’amoureux et que sa poitrine haletante l’est des sentiments. C’est comme si l’on ne voulait pas que toute cette histoire soit fictive.

Julia Valette

Die Verklärte Nacht est un spectacle créé par Anne Teresa de Keersmaeker le 16 août 2014 dans le cadre de la Ruhrtriennale – Festival der Künste et repris à l’occasion du portrait qui lui est consacré lors du Festival d’Automne à Paris à l’espace Pierre Cardin au Théâtre de la Ville. Ce spectacle, à l’origine créé pour quatorze danseurs en 1995, est présenté dans cette version épurée en 2014 d’un « duo pour trois » : cette dénomination est intéressante car elle fait référence à l’œuvre musicale de Schoenberg, elle-même inspirée d’un poème de Richard Dehmel, qui donne la trame narrative de la pièce chorégraphique : une jeune femme annonce à son amant qu’elle est enceinte d’un autre homme, qu’elle n’aime plus. Or, cette histoire ne ressort pas de façon transparente dans l’histoire qu’Anne Teresa de Keersmaeker, elle, choisit de raconter à travers sa chorégraphie ; mais au lieu de tomber dans l’opacité élitiste et démonstrative parfois reprochée à la danse contemporaine, cette opacité-ci laisse passer la lumière et l’on se concentre alors sur la beauté simple du mouvement, où les émotions ressortent d’autant plus qu’elles ne sont pas circonscrites à la narration. Les corps deviennent ainsi des allégories de sentiments et d’émotions pures, et leur entrelacement n’en est paradoxalement que plus significatif. La simplicité de l’éclairage et de la scénographie, la neutralité des costumes choisis portent la pureté de l’ensemble, jusqu’au but final : l’expression de la douleur, et d’une histoire d’amour contrariée, désormais rendue universelle.

Julie Cantaloube

Verklärte Nacht est une chorégraphie réalisée par Anne Teresa de Keersmaeker en 1995 à partir de l’œuvre musicale éponyme de Schoenberg, elle-même inspirée d’un poème de Richard Dehmel exprimant les tourments d’une femme qui avoue à son amant être enceinte d’un autre homme. Cette danse fut proposée à l’espace Pierre Cardin par la compagnie Rosas (également créée par Anne Teresa de Keersmaeker) à l’occasion du Festival d’Automne de Paris qui s’est attelé à dresser un portrait de cette chorégraphe hors-norme.

Trois danseurs, deux hommes, une femme, reproduisent les passions qui déchirent un couple. Le spectacle commence par une division, les deux danseurs qui forment un couple ne sont pas en harmonie. Puis, un des danseurs, l’amant, apparaît pendant un bref instant – pendant l’adultère qui va éreinter le couple.

La femme est vêtue d’une chemise de nuit, l’homme est en costume. La mise en scène est dépouillée, seule la lumière est travaillée pour rendre la clarté du clair de lune. Les danseurs ont des visages torturés, la musique a une tonalité dramatique, la danse reproduit la violence des passions. La chorégraphie met en évidence le Lien entre la danse et la musique, spécialité de Anne Teresa de Keersmaeker.

Tout au long du spectacle, les deux danseurs principaux gravitent l’un autour de l’autre, s’attirent et se repoussent. Ils sont en proie à une douleur qu’ils redessinent par leurs gestes, leurs émotions sont inconstantes et violentes, leurs mouvements sont brusques, mais les deux danseurs se recherchent pour recréer une harmonie perdue. Finalement, ils se retrouvent, amorçant ainsi la fin du spectacle qui se conclut par la libération de l’homme en un magnifique solo.

Lena Piveteau

Verklärte Nacht, musique d’Arnorld Schoenberg, chorégraphiée par Anne Teresa de Keersmaeker est un « duo pour trois » présenté ici dans le cadre du Festival d’Automne à Paris.

Un triangle amoureux est d’abord présenté pour laisser ensuite place à un duo d’amants. Leur chorégraphie est d’abord silencieuse, la lumière étant seulement projeté sur eux sans aucun autre bruit que leurs pas sur la scène, ce qui crée une grande tension dans la salle. Avec l’arrivée de la musique apparaissent des effets de crescendo dans l’émotion. La chorégraphie du couple était touchante dans l’expression d’une urgence, d’une séparation, notamment dans les portés répétés où la danseuse se laissait glisser le long du corps de son partenaire. Cependant, je n’ai pas vraiment perçu toute l’expressivité du récit de la grossesse de la protagoniste mais les déchirements des deux personnages étaient par contre émouvants et leurs expressions faciales très prononcées. Les jeux de lumière blanche sur leur visage, l’ombre portée sur chacun pouvant traduire le manque, ou la proximité des danseurs avec le public, se plaçant tout au bord de la scène, étaient autant d’éléments qui happaient le public dans l’intimité des protagonistes. Du point de vue technique, les répétitions dans la chorégraphie étaient également assez fascinants. Bien que le spectacle ne dure pas très longtemps, les émotions exprimées y sont très fortes et captent toute l’attention du spectateur assez rapidement. La légèreté des danseurs, l’impression de facilité dans leurs mouvements sont également toujours très impressionnantes. Le fait que la danseuse ne soit pas une « jeune première » comme on a toujours l’habitude d’en voir dans les ballets était également un élément auquel j’ai été sensible et les deux protagonistes paraissaient alors être un couple ordinaire que l’on pourrait croiser dans la rue ce qui agrandissait l’effet de proximité du public avec le drame qui se déroulait sur scène.

Chloe Bories