Un conte de Noël / Julie Deliquet (mise en scène), Cie In Vitro / Théâtre de l’Odéon / Janvier 2020

Image d’entête : galerie du Théâtre d’Odéon, (c) Simon Gosselin | Bande-annonce du film éponyme d’Arnaud Desplechin : https://www.youtube.com/watch?v=26WyDdbZzzI

De l’écran à la scène, Julie Deliquet questionne les liens de transmissions

Après avoir adapté l’oeuvre d’Ingar Bergman Fanny et Alexandre à la Comédie Française, Julie Deliquet s’attaque avec son collectif In Vitro au film d’Arnaud Desplechin sorti en 2008.

Quelques jours avant Noël, Abel et Junon Vuillard réussissent à réunir leurs trois enfants pour leur annoncer une terrible nouvelle : Junon est malade et a besoin d’un donneur afin d’être sauvée. Or, Il semble que l’histoire se répète pour cette famille qui avait déjà perdu un enfant, Joseph, de la même maladie faute de donneurs compatibles : qu’il soit question de la sœur Elisabeth ou d’Henri, le bébé médicament, personne ne put sauver Joseph.

En choisissant d’adapter le film du cinéaste français, Julie Deliquet nous plonge, sur une scène bifrontale, au coeur de l’intime de la famille Vuillard. Quittant ainsi le regard de la caméra afin d’offrir le panorama global d’un drame familial, le spectateur est sollicité par tous les coins de scène afin de recomposer le portait de cette famille décomposée. Au coeur de la crise, chacun est amené à questionner les liens de transmissions : portée du théâtre au cinéma, cette réunion permet d’interroger les liens qui unissent -et ceux qui séparent, les différents membres d’une famille.

Mais entre rires et larmes, la réécriture du conte confond parfois son public : l’humour et la situation tragique entrent en discordance et provoquent quelques rires gênés troublant ainsi l’équilibre précaire d’une tragi-comédie ; les cris des uns dominent la parole des autres créant ainsi un brouhaha dans lequel toutes les voix se confondent sans pouvoir s’entendre. Choisir d’adapter un film choral, c’est peut-être prendre le risque de ne pas trouver la voix qui permette de suivre le fil d’une pièce qui se perd par sa polyphonie.

— Chjara CIPRIANI

Les dîners en famille, soporifiques ? Pas chez les Vuillard ! Réunissez un mathématicien lauréat de la médaille Fields, une grand-mère atteinte d’une maladie de la moelle osseuse, un veuf escroc … que sais-je encore ? … un adolescent soigné pour troubles psychotiques, et vous obtiendrez de ce mélange bigarré l’assurance d’une éclatante soirée. Venez découvrir Un conte de Noël aux ateliers Berthier de l’Odéon, vous le constaterez par vous-même.

Adaptation du long-métrage du même nom réalisé par Arnaud Desplechin en 2008, cette pièce met en scène les retrouvailles d’une famille à Roubaix pour fêter Noël ensemble. Poignante, par moments, du fait du destin tragique de certains personnages – mais légère, dans un même temps, car emprunte d’effets comiques.

L’équilibre de la pièce résulte d’un long travail de mise en scène piloté par Julie Deliquet. Sa scénographie bifrontale intègre pleinement le spectateur dans la narration. Mais les comédiens ont pu, eux aussi, pleinement s’investir dans la pièce en écrivant les fictions que le film n’évoque pas. Le metteur en scène se situe ainsi en accord avec le collectif dont il est membre. In Vitro souhaite, en effet, « redonner à l’acteur une place centrale où il est non seulement interprète, mais aussi auteur et créateur dans des formes pensées collectivement et appartenant à tous.tes ».

— Maëvane DOËGLE

Un repas de Noël. Une cacophonie familiale. Douze individus sur scène, la présence d’un treizième qui hante la pièce. Un Conte de Noël d’Arnaud Desplechin – relu et mis en scène par Julie Deliquet, fait de nous spectateurs, des étrangers. Mais la posture du spectateur n’est-elle pas, finalement, celle de l’étranger, du voyeur qui assiste à des scènes de vie qu’il n’est pas sensé voir ? C’est ce rapport entre le familier et l’étranger qui est travaillé et remis en question tout au long de la pièce.

L’aménagement de la salle étonne dès les premiers pas : deux gradins se font face, et la scène se dessine entre eux. Le premier rang de chaque gradin donne directement sur le plateau : les spectateurs font partie du décor. Le spectateur se sent et se voit étranger : on voit les gens qui nous font face, des étrangers, et on est alors très conscient de notre présence et de nos actes – comme les acteurs, on joue un rôle. D’où la question centrale de la pièce : connaissons-nous notre famille ? Connaissons-nous ceux qui nous entourent ?

Julie Deliquet a réalisé un tour de force en réussissant avec brio cette adaptation pour la scène du film d’Arnaud Desplechin. Le texte est subtil, la mise en scène belle et symbolique. On peut notamment applaudir cette volonté de « frustrer » le spectateur, ce que trop d’auteurs et metteurs en scène se refusent à faire : chacun a un secret, mais les spectateurs, tout comme les personnages, n’y auront jamais accès.

— Isaure LEROY-AVY

Du 10 janvier au 2 février 2020, le Théâtre de l’Odéon présente aux ateliers Berthier une adaptation scénique par Julie Deliquet du film Un conte de Noël d’Arnaud Desplechin, sorti en salle en 2008.

Pendant 2h20, le public est témoin de la réunion d’une famille brisée. Brisée par la mort d’un enfant : Joseph, le 1er né, atteint d’un cancer. Brisée par l’apparition de cette même maladie chez Junon, la mère. Brisée par le rejet d’Henri par sa sœur Élizabeth, qui fragmente la famille depuis des années. Pour la première fois, grâce à la maladie de Junon, les trois enfants sont réunis dans leur maison d’enfance pour le réveillon de Noël. Ils sont tous excentriques, dans cette famille : brillants, artistes, mais aussi fous, un peu schizophrènes. En plus des parents et des trois enfants, il y a leurs propres enfants et les compagnons, mais aussi le neveu de Junon, Simon, et un ami d’enfance, Spatafora. Ces personnages, qu’on aurait du mal à qualifier de secondaires, ne sont pas en reste, comme si la folie se transmettait comme un virus.

Le plateau met en scène la pièce de vie dans laquelle on mange, boit, lit son journal, fait une sieste, danse, se menace aussi, une pièce faite pour la vie commune mais dans laquelle les personnages se retrouvent souvent isolés, victimes de drames dans le drame. Le public entoure la scène, qui se transforme en arène – aussitôt qu’un personnage n’est plus seul.

Si les échanges entre les personnages font rire, beaucoup même, c’est en étant en permanence en équilibre entre la comédie et le tragique, équilibre qui se rompt bien souvent pour tomber dans la violence. Si l’histoire peut sembler parfois peu réaliste, cette violence là l’est, le mot « conte » n’est d’ailleurs pas anodin. Ce qui est réaliste par contre, c’est la complexité et la violence sans bornes des relations humaines, même au sein d’une famille. Julie Deliquet dit d’ailleurs que, contrairement au cinéma, « au plateau, des phrases comme « je ne t’aime pas – je ne t’ai jamais aimé » risquent de résonner avec une violence qui prête au malentendu. […] Au théâtre, […] les mots peuvent rapidement devenir des projectiles. »

Elle dit également que « sous l’apparence visible, émergée, de la méchanceté, il y a l’amour caché ». Malgré la pertinence des acteurs dans les scènes de crise et de douleur, cet amour caché reste invisible aux yeux du public et les personnages semblent, quant à eux, manquer de profondeur, être trop manichéens ou s’être laissés gagner totalement par la haine et le mépris d’autrui.

— Margaux RADEPONT

Un conte de Noël cynique

Cette année, la metteur en scène Julie Deliquet adapte et transpose le film d’Arnaud Desplechin sur la scène bifrontale des Ateliers Berthier, en y laissant pénétrer son amour pour le répertoire classique et la philosophie –  citations de Shakespeare ou de tragédies antiques, propos d’Hegel, etc -. Le conte de Noël de Julie Deliquet n’est pas un conte merveilleux mais un récit réaliste tantôt comique, tantôt tragique comme l’est la vie.

À l’humour bienveillant succède l’humour noir ; aux rires les cris, les pleurs, les chuchotements. Tragique, comique, pathétique, fantastique, morbide et magique se mêlent sans que l’on puisse les démêler. Le personnel dramatique représente ce mélange des genres : un père teinturier et sa femme atteinte d’une maladie de la moelle osseuse ; la fille divorcée, dramaturge à succès, son ex-mari mathématicien académicien et leur adolescent soigné pour troubles psychotiques ; l’aîné mort à six ans qui hante la famille ; le cadet, veuf escroc, joueur et un peu trop porté sur la boisson et sa nouvelle fiancée, bimbo hilare ; le benjamin, fils malheureux en ménage ; le neveu amoureux de la femme de son cousin ; sur la scène évolue tout un équipage tapageur. Le pathétique devient burlesque, le comique apitoyant. Ce spectacle nous offre deux heures et demie d’échantillons de vie.

Pas de grande intrigue mais une histoire individuelle, familiale, pleine de petits drames personnels. Aucune leçon ne s’offre à nous ; on n’en sort pas grandi, plus cultivé ou plus joyeux. Des conflits familiaux, on ne sait finalement pas le motif, et l’histoire n’offre pas de résolution, pas d’Happy End de conte. La fin est évacuée par l’instance narrative qu’est la  sœur : la mère guérira, des tensions familiales on ne dit mot, l’évolution des ruptures affectives et de l’état de santé mentale de l’adolescent est omise. Enfin, pas de dénouement heureux mais une triste vérité familiale et sociale. 

— Maéva GREGO