Un Américain à Paris / Ira et George Gershwin (composition), Christopher Wheeldon (chorégraphie) / Théâtre du Châtelet / Décembre 2019

Image d’entête : galerie du théâtre du Châtelet (retrouvez-y le résumé et la playlist de l’oeuvre!)

Couleurs, sons et mouvements se mêlent, forgeant une étincelle de vie qui, en touchant le cœur et l’esprit, fait briller nos prunelles. 

L’âme de ce spectacle qui m’a tant fait chavirer, je l’ai trouvée à la sortie du théâtre, dans la rue, en marchant d’un pas rapide vers le métro le plus proche. Un regard à gauche, un regard à droite… Non, je ne rêve pas. Un à un, je les vois – certains plus discrets que d’autres, vibrer au rythme des airs que nous venons de laisser. C’est un entrain particulier, dans une marche cadencée. C’est une note fredonnée, dans un souffle enjoué. C’est une tête qui vacille, à la mesure de Gershwin. Je le vois, d’ailleurs, cet artiste talentueux qui – au coin de rue, nous observe. Il est fait de notes et de lumière, et l’espace de quelques heures, il a vécu en chacun de nous. 

J’ai toujours particulièrement affectionné les comédies musicales, mais les occasions ont été rares de voir ces histoires sortir du grand écran pour prendre vie sur scène. C’est donc dans une attente fébrile que j’occupais mon siège, et dans une vague d’excitation intense que mes yeux ont senti les lumières s’assombrir. 

Il paraît sûrement évident, au vu des mots que je viens d’énoncer, à quel point ce spectacle m’a plu. Cependant, il serait trop facile de l’affubler d’une mention « j’aime » sans tenter de dégager les raisons de ce sentiment. 

Il faut évidemment mentionner, pour commencer, le plaisir de pouvoir se délecter de la musique de Gershwin, exécutée avec âme et entrain, au rythme d’une baguette de direction de qualité. Notons ensuite les changements de décors, réfléchis, travaillés, minutieux. Les doigts qui ont cousu ces tableaux les uns aux autres ne se sont donné aucune marge d’erreur, et les coutures – là où elles apparaissaient – étaient irréprochables. A cela viennent s’ajouter les costumes et les décors eux-mêmes qui, sans tomber dans un excès grotesque, ont su nous plonger dans l’ambiance de ce Paris d’après-guerre : Paris renaissant, Paris coloré, Paris vivant… mais aussi, Paris chargé de secrets et de souffrances cachées. Pour terminer, comment ne pas s’attarder un instant sur les personnages, qui ont mené leur rôle avec conviction, chantant, dansant, venant sublimer les chorégraphies de Christopher Wheeldon, les mots de Craig Lucas et les musiques de Ira et George Gershwin.

Ce fut, en bref, un tourbillon qui a su porter mes pas et mon esprit plusieurs jours durant, par-delà le rideau final. 

— Aoife HOPKINS

Pour une nuit, à Paris, avec toi…

Un Américain à Paris, c’est d’abord un concerto du compositeur George Gershwin, créé en 1928 après un séjour dans le Paris des années folles, à l’époque où l’intelligentsia américaine peuplait les brasseries de Montparnasse. Stimulée par l’esprit de fête qui s’empare alors de la capitale, c’est l’effervescence culturelle et humaine de ce Paris d’après-guerre qui est perçue et mise en musique par un Américain dans cette œuvre. Elle donnera son nom (Un Américain à Paris), ainsi que sa bande son, à la comédie musicale de Vincente Minnelli, laquelle rafla six oscars en 1951. Il faudra néanmoins attendre 2014 pour qu’un projet d’adaptation sur les planches aboutisse, fruit d’une collaboration entre Broadway et la direction artistique du théâtre du Châtelet.

« Mon objectif est de dépeindre les impressions d’un touriste américain à Paris, pendant qu’il se promène dans la ville et écoute les divers bruits de la rue et s’imprègne de l’atmosphère française. »

George GERSHWIN

On pourrait dire que l’histoire est celle d’un triangle amoureux. Jerry Mulligan, un ancien soldat américain et peintre amateur, décide de rester à Paris après la Seconde Guerre mondiale. Repéré par une riche héritière, il tombe néanmoins amoureux de Lise sans savoir que celle-ci est promise à Henri, un de ses meilleurs amis, et qu’elle a également fait chavirer le cœur d’Adam, un autre de ses amis. L’amour et les aspirations de chacun s’entrecroisent et se contrarient, les personnages cultivant tous des rêves de réussite et un certain individualisme. 

George Gershwin qualifiait son concerto de « poème symphonique ». Ainsi mis en scène et chorégraphié par Christopher Wheeldon, cet aspect poétique saute aux yeux. 

Cela tient d’abord à la représentation de Paris, projetée en fond de scène : de magnifiques pastels de Paris nous donnent l’impression que les décors ont été croqués par Van Gogh ou par Toulouse-Lautrec. Des éléments de décors finissent de recréer les intérieurs de lieux typiquement parisiens : bistrots, appartements haussmanniens ou palaces, ainsi que la magnifique salle de danse de l’Opéra. Une vision résolument stéréotypée, mais qui nous enchante car c’est quand même ça, Paris ! Ces éléments, sur roulettes, font partie intégrante de la chorégraphie et participent activement, avec les jeux d’éclairage, à l’avancée de l’histoire, notamment grâce au système ingénieux des panneaux-miroirs. Ils permettent de fragmenter et de libérer l’espace scénique, afin d’en faire un vrai plateau de danse lorsque c’est nécessaire. 

Dans des costumes somptueux de simplicité, les acteurs nous offrent un véritable ballet classique. Si le rythme général est donc assez doux, de nombreux tableaux éblouissent par leur énergie et ne manqueront pas de communiquer à vos pieds une certaine envie de danser ! Mention spéciale pour mon coup de cœur personnel : la scène de la course poursuite dans les Galeries Lafayette, qui laisse pantois quant à la dextérité et au talent des danseurs. Enfin, par un joli jeu d’inversion, la scénographie ne manque pas de rendre hommage à l’orchestre qui est aussi un acteur phare du spectacle.  

On retiendra l’avis du New York Post : « un show aérien, une douce caresse ». C’est, en effet, un vrai poème visuel qui nous happe pendant 2h40, une ode à la Ville-lumière. Plein d’humour et malgré des propos piquants sur le Paris à l’époque de l’Occupation, c’est bien le triomphe et l’universalité de l’amour – et peut-être plus encore de l’art sous toutes ses formes, qui sont mis en scène ici.

Pour les fêtes, la comédie musicale fait donc un retour triomphant à Paris, à l’endroit même où le chorégraphe l’a conçue en 2014, sous l’impulsion de Broadway et de l’ancien directeur du théâtre du Châtelet. Un bel exemple de cohésion entre deux pays, ou comment la culture peut rassembler les peuples : un message en accord avec le propos porté par l’histoire.

Pour illustrer encore cette idée, une exposition photographique rendant hommage aux relations franco-américaines est également accessible avant le spectacle et à l’entracte. C’est l’occasion de déambuler dans les vestibules, entre les superbes photos en noir et blanc de l’International Herald Tribune et les boiseries et verrières flambant neuves – et non moins superbes, du théâtre récemment ré-ouvert. 

(Pour retrouver l’atmosphère de ce « Paris américain » des années folles qui a inspiré Gershwin, on ne peut que vous conseiller de lire, parmi les plus connus, Paris est une fête d’Hemingway ainsi que La Fêlure de Fitzgerald!)

— Margaux RADEPONT

Un Américain à Paris, comédie musicale créée en 2014, est une œuvre à part – en particulier de sa célèbre version filmée, réalisée par Vincent Minnelli en 1952. Ici, la mise en scène de Christopher Wheeldon intensifie la glorification de l’art tout en mettant au premier plan et le personnage de Jerry et l’image de Lise, injustement réduite dans le film à une vendeuse, objet du désir et qui ne danse que dans les rêves des hommes ou avec eux ; ainsi que son parcours artistique vers le succès, en transformant le show en comédie musicale backstage. Le contexte historique, bien visible, renforce l’intrigue peu crédible du film et la rend politique : on touche à des thèmes sensibles, plus émouvants et généralement peu présents dans le genre de la comédie musicale : ceux de la fin de la guerre et de ses conséquences pour Paris et pour ses habitants. 

Il est peut-être inutile de parler de la qualité de cette comédie musicale aux quatre Tony Awards, en scène depuis quatre ans. On peut simplement, de nouveau, prendre plaisir à revoir l’image de Paris, représentée avec ses motifs constants de l’union de l’art et de l’amour qui s’entremêlent, se complètent et, enfin, ne peuvent plus exister l’un sans l’autre. Le rythme fou des scènes de danse collective suscite l’envie de saisir chaque détail du décor. Tous les mouvements des danseurs sont impeccables et mesurés avec goût. La fluidité des séquences dansantes, qui aboutissent au fameux ballet final, fait oublier le temps : la danse devient le langage de la comédie musicale et traduit plus d’intimité entre les personnages que les paroles. Tout cela fait d’Un Américain à Paris un show avec l’une des plus excellentes chorégraphies de Broadway. A ne pas manquer.

— Daria KRIAZHOVA

La boucle est bouclée : après ses débuts ici-même à Paris, en 2014, puis sa longue tournée dans le Monde depuis Broadway jusqu’à Tokyo en passant par Londres, An American in Paris est de retour pour un spectacle haut en couleurs et fort en claquettes sur les planches du théâtre du Châtelet.

Le titre nous est familier car, après tout, le spectacle est une adaptation de la comédie musicale classique du même nom et qui vit Gene Kelly claquer des talons sur les pavés parisiens, au son de la musique de George Gershwin. Ceux qui l’ont vue pourront toutefois profiter d’une expérience nouvelle. Si le spectacle mis en scène et chorégraphié par Christopher Wheeldon conserve le canevas narratif du film de Vincente Minelli, il profite de ses presque 3h pour revisiter avec profondeur et finesse l’histoire, étoffer certains personnages et adapter les détails qui ont mal vieilli.

Le spectateur de Wheeldon suit toujours l’idylle et les difficultés amoureuses du peintre Jerry Mulligan, un Américain expatrié à Paris qui s’éprend de Lise Dassin, une Française danseuse de ballet. Malheureusement, cette dernière est aux prises avec la passion et le devoir d’honorer ses engagements auprès d’un autre, danseur et chanteur aspirant au succès outre-Atlantique, Henri Baurel – par ailleurs le fils d’une famille de bourgeois français. Enfin, les gammes du cynique Adam, compositeur-pianiste, Américain échoué lui aussi sur l’île de la Cité, résonnent de même. Mais les différences ne manquent pas, et l’œuvre s’en trouve revivifiée.

Un détail, par exemple : Jerry Mulligan n’est plus un chantre de l’impressionnisme, mais un avant-gardiste de la peinture moderne. Un ajustement plus important encore, et qui épargne nos sensibilités modernes : le flirt agressif de Jerry et l’excessive mise à l’honneur de la masculinité de Gene Kelly sont adoucis sous la plume de Craig Lucas et le jeu de Ryan Steele. En contrepartie, les personnages féminins deviennent des figures valides du monde artistique. Milo n’est plus seulement le sponsor épris, mais un personnage qui, comme les autres, vit une éducation sentimentale et artistique, à travers passion, renoncement et dépassement. Lise n’est plus simplement la muse, mais l’étoile montante des ballets parisiens et le clou du spectacle final. Henri, son fiancé, doit lutter contre les secrets et la volonté de ses parents pour pouvoir réaliser son rêve. De même, Adam – l’avatar de Gershwin (dont la musique guide le spectacle), s’enrichit des sentiments amoureux qu’il nourrit à l’égard de Lise et, malgré son cynisme de rescapé, de son choix de faire de l’art une célébration de la vie.

Car le récit se déroule au lendemain même de la Libération de Paris. L’Occupation et la guerre ont laissé leur lot de blessures, de tragédies et de secrets tapis. Coexistant avec la trame sombre de l’Histoire et les angoisses du futur, la question est posée directement au spectateur : à quoi bon l’art ? A quoi bon les artistes que vous voyez devant vous ?

Et le monde artistique, en la personne de ces aspirants artistes, présente sa comédie musicale pour toute réponse. Les codes affirmés des comédies sont soudain justifiés. La fin heureuse, conventionnelle, est une leçon en accord avec l’optimisme résolu des Américains : faites rire au lieu de pleurer, sourire au lieu de douter. Le temps d’un spectacle, on peut y croire.

Le trait est parfois un peu forcé. On peut regretter quelques plaisanteries un peu lourdes et les clichés des Américains sur la France, ou encore la volonté de vouloir un peu trop expliciter les choses au public. Certains des acteurs ont par ailleurs un peu exagéré leur accent français, par exemple le « J » de « Jerry » prononcé par Leanne Cope (Lise) comme le « j » de « jouer » plutôt que le « dj » de « Djerry », à l’anglaise, ressort douloureusement du reste de ses répliques.

Mon point le plus négatif porte d’ailleurs sur le (sur)jeu de Leanne Cope. Magnifique danseuse, elle a eu la tâche ingrate d’interpréter le rôle de Lise et devoir justifier de toute la passion qu’elle inspire non pas à deux, mais à trois protagonistes. Son choix d’emprunter les sentiers battus de l’ingénuité est regrettable, car son jeu aurait gagné à privilégier la simplicité au lieu d’une candeur un peu forcée, surtout pour ce personnage que la guerre et les souffrances ne sont pas censées avoir laissé si naïf.

Cependant, Leanne Cope comble ce défaut grâce aux instants de poésie pure qu’elle nous offre. La musique de Gershwin va d’allegretto à adagio, tour à tour espiègle et lyrique, les ombres et la lumière se dulcifient en bleuissant, et l’artiste, la danseuse s’envole pour un moment de grâce partagée.

Pour ma part, les objectifs ambitieux de ce spectacle sont atteints, et je suis heureuse de dire que, si vous laissez votre pessimisme adamien – mais très français, à l’entrée de la salle, vous pourrez être happés par la pièce sans crainte d’être déçus. Tout au moins, le spectacle est magnifique et vous en ressortirez avec des fidgety feet et les mélodies entêtantes de Gershwin, qui demeurent although the music has stopped.

— Blandine LE TAN


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