The seasons’ canon / The art of not looking back…

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Equilibre parfait entre pièces provocatrices, réflexion critique et spectacle grand public. En dépit de cette hétérogénéité, un fil rouge se tisse entre les différentes pièces : le questionnement sur l’identité. Réflexion sur l’animalité et le statut du spectateur (Thiérrée), méditation sur l’absence (Schechter), remise en question du genre (Pérez) : voilà quelques pistes pour aborder ce nouveau spectacle de l’Opéra de Paris, couronné par la magnifique relecture des Quatre saisons de Vivaldi (Pite).

1° James Thiérrée serait-il un fan d’Harry Potter et des Animaux fantastiques ? Il y a en tout cas de cela dans sa création Frôlons, pièce qui fait se côtoyer deux mondes habituellement distincts : le ballet et le cirque. Ce spectacle volontairement provocateur est construit sur des ruptures multiples. La pièce se déroule en effet, non pas sur scène, mais dans les parties publiques du Palais Garnier. Les spectateurs sont engagés à déambuler afin de découvrir les différentes installations chorégraphiques. Autre surprise : vêtus de combinaisons intégrales pailletées, les visages masqués par des grillages, les danseurs deviennent partie intégrante du décor. Les ornements et les statues du grand escalier semblent s’animer pour l’occasion.

2° La deuxième pièce de la soirée The Art of not looking back d’Hofesh Schechter fait son entrée au répertoire de l’Opéra de Paris. D’entrée de jeux, la voix du chorégraphe introduit le thème central de l’œuvre : l’absence de la mère qui l’a abandonné lorsqu’il avait deux ans. Quoique le thème puisse paraître très lourd, cela n’empêche pas le chorégraphe d’en parler avec humour. L’accompagnement sonore est très recherché, le rythme soutenu, les décors réduits à l’essentiel (trois murs et un sol quadrillé délimite l’espace scénique). La chorégraphie de Shechter est complexe, basée sur des décalages, des corps désarticulés, des mouvements répétitifs violents.

The Male Dancer d’Ivan Perez, en troisième partie de spectacle, questionne la figure du danseur à travers une chorégraphie androgyne : d’un côté une féminité rendue par des ports de bras très souples et de l’autre un travail au sol et de nombreux portés mettent en avant la force physique des danseurs. Cette tension entre force masculine et expressivité féminine est accentuée par les costumes de scènes féminins que portent les danseurs. La musique chorale d’Arvo Pärt, ainsi que la chorégraphie sont assez uniformes, voire un chouïa monotones. Malgré tout, on appréciera les prouesses des danseurs dans les duos et le solo final en peignoir satinée…

4° Le plus attendu de la soirée est sans nul doute l’œuvre de Crystal Pite The Seasons’ Canon. Une suite de tableaux se suivent avec pour simple décors des effets de lumières illustrant les différentes colorations du ciel selon les saisons. La chorégraphie se caractérise par des mouvements de groupes absolument saisissant. La pièce s’ouvre sur le printemps, symbolisé par un cœur animé par les ondulations des danseurs. C’est sur cette esthétique, sur cette métaphore du souffle qu’est structurée l’œuvre. On assiste à d’incroyables effets d’optiques qui suscitent l’admiration du public. C’est absolument justifié !

Anne-Lou Lestringant

L’Opéra National de Paris présente du 18 mai au 8 juin 2018 une soirée unique dont la danse est à l’honneur. Quatre ballets contemporains sont représentés successivement. D’esthétiques très différentes, ils ont néanmoins en commun des chorégraphies centrées sur le collectif et questionnent chacun d’une manière originale sur le genre.

La soirée débute par une expérience inédite proposée au spectateur, qui assiste à une performance dans les espaces publics de l’Opéra Garnier. L’escalier d’honneur, les halls ou couloirs sont investis par une cinquantaine de danseurs en forme mi-humaine, mi-animale (les costumes sont de magnifiques combinaisons dorées tout en sequins et paillettes inspirées par le lieu lui-même) qui déambulent à travers le public. Cette création de James Thierrée intitulée Frôlons, originale et d’un caractère assez oppressant permet de redécouvrir ou tout simplement découvrir l’opéra de manière inédite et vivante.

Ensuite, l’œuvre du chorégraphe israëlien Hofesh Shechter The art of not looking back réinvestit la scène de l’Opéra Garnier afin de présenter une performance pour une troupe de neuf danseuses. Les mouvements de ces dernières sont saccadés, entêtants, puissants voire virils. On peut d’ailleurs y voir une interrogation sur le rapport entre les femmes et le pouvoir.

L’œuvre suivante est cette fois-ci une pièce pour dix danseurs masculins. Contrairement à la pièce précédente où l’effet de groupe prédomine, ici, chaque danseur a un rôle soliste. The Male Dancer d’Iván Pérez interroge sur la masculinité au travers d’une danse fluide, sensuelle où chaque danseur exprime tour à tour sa sensibilité sur la magnifique musique du Stabat Mater d’Arvo Pärt. Les très beaux costumes créés par Alejandro Palomo sont aussi à souligner : les couleurs, les formes et les matières complètements différentes contribuent à la singularité de chaque danseur.

                  Enfin, cette magnifique soirée se clôture par un chef d’œuvre présenté pour la seconde fois à l’Opéra Garnier : The Seasons’ Canon de la chorégraphe canadienne Crystal Pite. Le talent, la puissance de la troupe entière du ballet de l’opéra est mise en valeur par l’intelligence d’une chorégraphie. Les cinquante-quatre danseurs se déplacent en formant des chaines humaines, des formes fluides et hypnotisantes réglées au millimètre près sur les 4 saisons de Vivaldi revisitées par Max Richter.

                  Je vous incite particulièrement à assister à ces ballets. En l’espace d’une soirée, il est possible d’admirer le talent, l’endurance et la précision des danseurs du ballet de l’Opéra de Paris dans quatre chorégraphies qui présentent chacune des aspects différents de la danse contemporaine.

Camille Finck

Thierree – Pite – Perez – Shechter le samedi 19 Mai 2018 19h30 au Palais Garnier: 4 chorégraphes réunis lors de la première de leur représentation.
Il s’agit des chorégraphes et danseurs James Thierree (suisse), Crystal Pite (canadienne), Ivan Pérez (espagnol) et enfin Hofesh Shechter (israelien).

Ce spectacle réunit le corps de Ballet de l’Opera de Paris et les Etoiles telles que Marie Agnes Gillot ou bien Hugo Marchand.

En effet, la première partie du spectacle est très surprenante. En rentrant dans ce splendide lieu qu’est le Palais Garnier, tous les membres du public sont réunis dans le Hall et les escaliers. Sans même que l’on s’y attende la première représentation commence, Frôlons de James Thierree : d’un coup toute une troupe de danseurs avec des costumes dorées brillants surgissent parmi les spectateurs dans les escaliers, sur les balcons et réalisent un ensemble de chorégraphie. Ils marchent au rythme de la musique, ils ont des costumes couverts de voilages et de fils couleur or, d’autres danseurs parés de costumes ressemblant à des bêtes, se déplacent au sein des espaces public de l’Opera. À cela se mêle une violoniste, une altiste et une violoncelliste qui accompagnent leur chorégraphie au son de leurs archets, ces dernières mêlant torsions incroyables : un chanteur lyrique se met à chanter sur l’un des balcons, au milieu des spectateurs. La représentation dure 50 minutes, les danseurs s’approchent de nous c’est impressionnant. À la fin l’on voit une danseuse parée telle une reine qui chante un air auquel tous les danseurs se rallient. Ainsi, l’on peut y interpréter que c’est la reine des frôlons. L’on constate qu’elle est parée de boules de lumière sur sa tête que tous les autres frôlons posent sur sa tête, elle est comme couronnée par ses sujets.

Une sonnerie retentit, et nous sommes tous conviés à nous installer dans la salle du Palais Garnier. La seconde prestation, The Art of not looking back de Hofesh Schechter. On entend au micro un homme prononçant un texte en anglais, mais d’un coup la pellicule s’embrouille et s’enchainent une série de syllabes et d’onomatopées incompréhensibles. Les danseuses apparaissent dans des habits aux tons gris et noirs, la scène est dans le noir total, et d’un coup une lumière forte apparait accompagnée de nuées de fumée. On entend ensuite une suite de cris complètement délirants comme une sorte de transe ou de folie, qui rythme la danse de ces danseuses, dans un chorégraphie mêlant la danse contemporaine et parfois coupée par des passages de danse classique accompagnés d’une musique qui change alors de registre.

A chaque fin de prestation, un entracte vient marquer une pause. La pièce suivante est la chorégraphie du danseur et chorégraphe espagnol Ivan Pérez The Male Dancer. Elle est impressionnante. Les danseurs sont dix. Chacun porte un costume coloré, ils dansent sur une musique totalement bouleversante, le Stabat Mater d’Arvo Pärt. En effet, leur chorégraphie est très poétique, leur danse est très fluide, et l’on constate que les danseurs danse seul au centre de la scène chacun son tour. En effet, ces derniers sont portés au fur et à mesure les uns par les autres, comme s’ils se soutenaient mutuellement, et leur couleur de costume pouvant représenter un symbole. L’on reconnait de loin la prestance de l’un d’eux, le danseur étoile Hugo Marchand qui lui est le seul qui possède un costume de toutes les couleurs, il s’illustre comme le « grand » de cette danse. Il apparait à la fin de la représentation seul sur scène, paré d’un costume oranger avec des plumes faisant penser à la crinière d’un lion. La chorégraphie est très émouvante.

Enfin après un dernier entracte, la chorégraphie de l’artiste canadienne Crystal Pite The Seasons’ canon commence. La scène est sombre, l’on voit des lumières projetées faisant penser à des fonds marins. En effet, les danseurs sont tous réunis, ils sont regroupés avec le corps de ballet principalement, leur danse semble évoquer la mer, les vagues dans l’océan. C’est sublime. La cohésion et la synchronisation des mouvements est rythmée par la réécriture des Quatre Saisons de Vivaldi par le compositeur Max Richter, musique très touchante, qui ne laisse pas indifférent le spectateur dans l’émotion.

C’est toujours très rafraichissant de voir un lieu si illustre, avec un poids historique si important, accueillir de la danse contemporaine, et des spectacles si modernes, nous sortant totalement du ballet classique que l’on peut voir habituellement dans un lieu tel que le Palais Garnier.

Nejma Abouzrou

Le 19 mai, un nouveau spectacle composé de quatre pièces se tient à l’Opéra Garnier.

La représentation commence avec Frôlon de James Thierrée. Les spectateurs sont invités à se promener dans les espaces publics de l’Opéra. Les danseurs, transformés en mi-humains, mi-animaux, sans expression du visage, marchent et dansent partout, ce qui crée d’abord une sorte de terreur. Mais seulement quelques minutes après, on en est habitué. Les danseurs mêlés dans la foule nous font réfléchir sur l’humanité. Où est la frontière entre l’humain et l’animal ? La musique intense et le cri “Avancez-vous” de l’acteur créent une ambiance agitée. C’est une expérience inédite d’être hors de la salle de théâtre, entouré par les danseurs. On est en même temps les spectateurs et, dans un sens, les joueurs. La pièce est composée par les danseurs et les spectateurs, mêlés ensemble.

Mais il y a encore quelques problèmes. D’abord, il est difficile de retenir le désir de filmer un petit extrait avec son portable. Même si on y arrive, les flashs des portables des autres nous dérangent de temps en temps. De plus, avec tant de spectateurs, il est parfois difficile de s’avancer pour profiter librement de la représentation.

Vient ensuite The Art of Not Looking Back de Hofesh Shecheter. La voix off nous apprend que sa mère l’a quitté à l’âge de deux ans. Sous la lumière forte et la fumée enveloppant la salle, les danseuses sont transformées en ombre, comme si on est dans le souvenir. Les césures subites, l’alternance entre la musique, le cri et la voix off étouffent les spectateurs. On y sent le désir de vivre au présent et de se dégager de la douleur du passé.

Dans The Male Dancer de Ivan Perez, les danseurs sont tous habillés au style féminin. La frontière entre l’homme et la femme est estompée. On n’y voit plus les actions qui montrent la force du danseur, comme dans le ballet classique, mais plutôt ceux qui montrent la souplesse. On se demande alors si la définition de sexe est en fait une sorte de stéréotype.

Enfin, dans The Season’s Canon de Max Richter, le canon de Vivaldi est recomposé, mais l’esprit est conservé. Les cinquante-quatre danseurs, en costume très sobre, bougent et dansent comme un seul corps. Avec une grande cohérence à la musique, la pièce nous montre la force de l’ensemble des danseurs.

Personnellement, habituée au ballet classique, je suis un peu mal à l’aise dans cette nuit des pièces contemporaines. Mais elle me fait quand même réfléchir sur la vie, le monde et l’humanité. C’est là le charme de l’art contemporain : il crée toujours un lien plus direct à la pensée.

Xirui Zhang

Ce magnifique ballet se compose des quatre pièces : Frôlons de James Thierrée, The Art of not Looking back de Hofesh Shechter, The Male Dancer d’Iván Pérez et de The Seasons’ Canon de Crystal Pite.

  La première pièce bouleverse par sa forme et beauté. Le spectacle prend place dans les espaces publics de l’Opéra Garnier : la rotonde au sous-sol, le Grand Escalier et les allées latérales. La mise en mouvement du spectateur modifie l’appréhension du spectacle : les arts du temps comme la danse nécessitent un spectateur immobile ; les arts de l’espace, comme la peinture présentent une œuvre immobile face à laquelle le public se déplace pour l’observer de loin ou de près comme dit Horace.

   Les danseurs, vêtus de costumes étranges sombres et dorés, apparaissent comme des chimères ténébreuses, des reptiles à la silhouette humanoïde. Sensuels et effrayants, ils se déplacent avec grâce, parfois aidés d’objets mystérieux sur lesquels ils déposent leurs corps afin de rouler en libérant les quatre membres pour ramper furtivement et légèrement. Trois catégories de performeurs se distinguent : des hommes, vêtus de capes noires ordonnent de rester en mouvement ; des bêtes, moitié-frôlons moitié-dragons, paradent dans les lieux dans un costume étincelant d’un doré poussiéreux ; une chanteuse, drapée d’un habit de princesses des profondeurs, entonne avec sa voix une mélodie émouvante. Le final a lieu sur la scène, les spectateurs contemplent un voile bariolé de couleurs sombres avec un anneau blanc lumineux au centre.

   La deuxième pièce, plus symboliste, joue sur des effets de symétrie. La musique repose sur un rythme lent, des percussions lourdes, des bruitages numériques et des voix plaintives. La lumière alterne entre un blanc cru et poussiéreux, une luminosité claire qui exhibe des traits géométriques et un rouge vif et obscur. Ils dansent lentement, leurs mouvements passent d’un centre de gravité bas ou haut de manière fluide. Ils se regroupent, dansent simultanément ou font une chaîne horizontale à l’avant-scène.

   La troisième pièce explore la sensibilité des corps masculins. Elle aborde la thématique queer : certains danseurs portent des robes ou des costumes féminins, aux motifs floraux rouge par exemple. Les corps à corps oscillent entre lutte et sensualité. L’œuvre met en tension le muscle et le raffinement.

  La dernière pièce reprend les Quatre Saisons de Vivaldi. L’espace scénique est nu. Le lointain, composé d’une image nuageuse et brumeuse, change de couleur au fil des saisons. Les danseurs, en masse dans cette pièce sont torse-nus. Ils embrassent de leurs mouvements le rythme primesautier du printemps, la foudroyante énergie de l’été et la mélancolie grave et légère de l’automne. Lors de l’hiver, des flocons descendent au lointain. Les performeurs exécutent des chaînes éblouissantes. L’une d’elle, verticale, court de l’avant-scène au lointain. Elle produit des émotions intenses : les acteurs bougent à la suite le bras gauche, puis le droit, comme des dominos qui révèlent la beauté du geste partagé.

Alexandre Ben Mrad

Quatre chorégraphes contemporains présentent chacun une création lors d’une soirée haute en couleur à l’Opéra Garnier. Portées par les danseuses et danseurs du ballet, chacune de ces œuvres surprend, transporte ou fascine. Si l’art contemporain avait encore besoin d’une définition, ce spectacle pourrait en être une dansée.

La première pièce, « Frôlons », est entièrement créée par James Thierriée, aussi bien la chorégraphie que la musique ou les costumes. Il faut arriver un peu en avance, pour voir déambuler dans les parties communes de l’Opéra Garnier, des bêtes rampantes, une flaque d’or coulant sur les marches, des sortes d’insectes… Les danseurs, masqués, vêtus de tenues brillantes noires ou dorées, vous frôlent. La musique est parfois stridente, parfois, elle laisse place au bruit du tonnerre redoublé par un jeu de lumière pour nous faire voir l’éclair. L’espace est occupé. Le spectacle dans les escaliers de l’Opéra, surprenant, inattendu, s’achève sur l’ensemble des danseurs réunis pour un final impressionnant.

Le deuxième spectacle se joue sur la scène de l’Opéra, mais il ne faut pas pour autant s’attendre à une création plus traditionnelle. Hofesh Schechter nous offre avec « The Art of not looking back » une pièce plus brusque, brutale, agressive dans ses jeux de lumières parfois rouges, parfois d’un blanc éblouissant ou encore avec la bande sonore désagréable à l’oreille avec des cris, des bruits de crachats. L’auteur évoque l’abandon de sa mère lorsqu’il était enfant, il répète plusieurs fois « empty » ou encore « I don’t forgive you », laissant sous-entendre une détresse devenue haine. Les neuf danseuses présentes sur scène interprètent parfois en solo, parfois en groupe, une chorégraphie aux mouvements déconstruits, et même violents. Le spectateur ressent véritablement le déchaînement des corps se déroulant sur la scène.

« The Male Dancer » d’Iván Pérez est beaucoup plus calme, la musique plus douce, la danse plus fluide. Dix danseurs se retrouvent sur scène, s’entremêlent, se battent, se portent. Chacun évolue, simplement, naturellement, occupant la scène, au sol, debout, ou élevé par les autres. Les mouvements de groupes sont harmonieux. Les costumes sont plus surprenants, aucun ne se ressemble. Certains font penser à des tenues disco des années 1980 avec des manches et des bas de pantalons larges, pailletés ou du moins très colorés.

Le spectacle s’achève en apothéose avec la création de Crystal Pite « The season’s canon ». Plus de cinquante danseurs et danseuses évoluent sur scène, souvent dans des mouvements de groupe impressionnants de synchronicité, de justesse et d’esthétique. Les danseurs et les danseuses ont des costumes identiques, valorisant le corps, ou plus précisément le buste, mettant en avant les muscles des danseurs. Le genre n’a plus d’importance, ce qui importe c’est le corps et le mouvement du corps seul ou en groupe, fluide, léger, semblant aller de soi. Le spectateur est subjugué sans vraiment définir ce qui le frappe autant.

Aline Pincon

Je ne ferai pas l’injure de présenter l’opéra de Paris. Le chef-d’œuvre de Charles Garnier est un parangon qui incarne “l’opéra”, comme Notre-Dame incarne “l’église”. Je ne parlerai pas des ruissellements de marbres, des forêts de colonnes, du peuple de putti, des caryatides aimables. Mais je dirai que dans sa création, “Frôlons”, James Thierrée a donné vie à cette faune et à cette flore minérale.  On le sait depuis Gaston Leroux, l’opéra est mystique. Mais a-t-on souvent l’occasion de voir opérer la magie en dehors de la grande salle ? Le rideau, comme de plomb, contient jalousement  le spectacle sur scène en empêche les muses d’irradier.

Peut-être est-ce cette règle de confinement qui a été outrepassée que les saltimbanques bonimenteurs, tout droit sorti d’un film de Burton, qui nous harangue dans les escaliers de Garnier. Parmi nous, des créatures étranges, salamandres papelonnées d’or, nymphes noires semées de sequins, rejetons trigémellaires de la pythonisse de Marcello sinuant sur les degrés de marbreset frisant impudemment le public. De quelle sarabande alchimistique sommes-nous témoins ?

Le deuxième volet de la soirée est “The art of not looking back” d’Hofesh Shechter. Une voix angoissante nous explique l’argument : anglophobe vous êtes prévenus car tout est dans la langue de Margot Fonteyn ! Heureusement, la danse est universelle, et la chorégraphie saccadée, entrecoupées de références amères aux classiques et les hoquets agoniques du narrateur, Tantôt Jim Carrey, tantôt Nazgûl, vous renseigneront assez bien sur le caractère peu optimiste du thème. Une brume dense envahit la scène et inonde parterre, et par instants les danseurs disparaissent dans cette poudreuse étouffante. Le résultat de cette sinistrose écarlate est curieusement cathartique.

Vient ensuite “The Male Dancer”, d’Ivan Pérez. Sur une scène blanche et froide, dix danseurs aux accoutrements pittoresques, ou fantasques. Comme les fils d’un tapis persan, ils trament des motifs géométriques, poussés par un cantique aux accents grégoriens. Leurs interactions sont difficiles à cerner. Apprennent-ils l’un de l’autre ? Sont-ils rivaux, alliés, amants ? Le dernier acte revient à un danseur solitaire, peut-être Hugo Marchand, couvert d’une veste solaire étrangement évocatrice de Noureev.

La soirée se termine avec “The season’s Canon”. Que l’on se figure la toile “Les Oréades”, de William Bouguereau. Que l’on se dise maintenant que les oréades sont mâles, et les satyres femelles, et on aura une idée claire du tableau agencé par Crystal Pite. L’éclairage est tamisé ; le clair-obscur exalte les torses d’airain des danseurs. Quand la lumière se mordore, on croit assister à une pyrrhique, sur un fond de scène suggérant une peinture de Turner. Quand elle se putréfie et pâlit, les corps s’enchevêtrent et se ramifient en assemblages chromosomiques. L’éclairage pâle rend les dos chitineux, et en façon de point d’orgue, chaque danseur devient le segment d’une terrifiante scolopendre.

Rigoureusement contemporaine, la soirée Thierrée/Shechter/Pérez/Pite a cependant des atouts qui adouciront les velléités de fronde des classiques, tels que moi. Le « Frôlons » de Thierrée, entêtant et païen, est à vivre comme une transe, et illumine à lui seul une soirée très éclectique.

Aleksandre Prosperini

 

Photographie : Julien Benhamou