The Lodger

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La Philharmonie de Paris a décidé de rendre hommage au génie hitchcockien le temps d’un week-end, du 2 au 4 février dernier. Pour ouvrir le bal, The Lodger, un thriller muet réalisé en 1927. Alfred Hitchcock le considérait comme son premier vrai film, celui qui allait donner le ton à son œuvre cinématographique légendaire. L’intrigue mêle jalousie, suspicion et enquête criminelle.

On retrouve dans ce film la veine d’un Jack l’Eventreur : un tueur en série fait une nouvelle victime tous les mardis – des femmes blondes – blondes comme la fille de ce couple de logeurs qui tombe sous le charme du présumé assassin. Le défi de l’orchestre philharmonique de Paris était donc de rendre plus vivante et moderne cette fresque inquiétante et typique du cinéma hitchcockien. Le compositeur Olivier Pénard a donc repensé l’écriture musicale de ce classique pour marier des sonorités propres au jazz, à la valse mais aussi à des rythmes sourds. Son but : « faire ressentir ce thriller comme une aventure du XXIe ».

L’orchestre tapi dans l’ombre est dirigé par Zahia Ziouani. Les violons grinçants nous plongent dès le début du ciné-concert dans l’ambiance inquiétante du thriller. Le personnage énigmatique et éponyme de ce film semble être fait pour déambuler dans les rues brumeuses de Londres. Est-il à la recherche d’une nouvelle victime ? C’est ce que les moments intenses de silence ponctués du retour saisissant des cordes semblent suggérer. A l’inverse, la touchante et naïve fille des logeurs est enveloppée d’une mélodie joyeuse au rythme enlevé et simple. Elle est confiante et pourtant elle va rencontrer l’amour et ses dangers. Quand il s’agit d’assister à une scène familiale et pour le moins anodine, l’orchestre, par un artifice insolite, parvient à nous faire entendre l’eau bouillante et le feu crépitant du foyer. L’harmonie entre le son et l’image devient prégnante de sorte que le son vit par l’image et l’image par le son. Le mariage est réussi. Parce que l’écriture musicale semble être thématique, chaque scène, chaque personnage est associé à un rythme, à une mélodie particulière qui permet au spectateur une complète identification. On tremble devant l’étrange locataire, on aime avec la jeune première, on s’emporte avec l’enquêteur jaloux, on épie avec les logeurs. Le film muet devient alors vivant et vibrant, d’autant plus que l’orchestre est là, devant la toile, imposant et pourtant effacé, dévoué à l’œuvre cinématographique qu’il accompagne et pourtant indispensable créateur. Deux arts – l’un musical, l’autre cinématographique – s’épousent et se portent l’un l’autre. Aussi, lorsque le générique de fin défile, il est difficile de savoir qui remercier. Hitchcock pour son génie du septième art ou l’orchestre pour son jeu admirable ? Peut-être, est-ce parce que l’orchestre lui-même, ainsi qu’Olivier Pénard, ont compris le génie d’Hitchcock et l’ont remercié, que nous devons, nous spectateurs, remercier ceux qui ont su traduire la veine de ce cinéaste ? Le film muet n’aura alors jamais été plus parlant !

Charlotte Chomard

The Lodger en ciné-concert : dans l’antre du maître

Retour aux origines. La Philharmonie de Paris présente le premier film notoire d’Alfred Hitchcock avec une partition originale d’Olivier Penard. The Lodger (1926), ou Boucles d’Or pour les franco-français, est l’oeuvre muette oubliée du maître du suspens qui pose pourtant les fondations de son style. Voici le compte-rendu d’une expérience inédite.

Un ciné-concert.

Bon, entre nous, je ne savais pas trop à quoi m’attendre. J’étais déjà allée au ciné. J’étais déjà allée voir des concerts (et des très bons). Mais les deux à la fois? Jamais. Voilà ce qui m’a traversé l’esprit en arrivant devant l’éminente Philharmonie de Paris. Assez vite, je me suis rendue compte qu’il n’y aurait sûrement pas de pop-corn ni de m&m’s aux cacahuètes. Jusque là, tout se passait même plutôt comme au théâtre : dans une salle grandiose, un ouvreur m’a souri puis installée en me tendant un livret avec le programme de la saison.

Autour de moi, des chuchotements, des rires et tout ce qui compose l’effervescence de l’attente. Et enfin, après quelques minutes, le silence des applaudissements. Le cortège de l’orchestre, tout de noir drapé, était monté sur scène, directement suivi du premier violon et de la chef d’orchestre Zahia Ziouani. Impossible de rester insensible à l’élégance de leur entrée, au souffle de raffinement qui a soudainement empli la salle lorsque chacun des musiciens a pris son instrument à bras le corps. J’ai su dès lors que quelque chose de beau, quelque chose de singulier allait se produire.

Coup d’envoi.

Les lumières tombent pour ne laisser que des liseuses, flottant dans l’air, comme des libellules sur le parterre. Au-dessus, sur le rideau projecteur, apparaissent les premières images des crédits d’ouverture de The Lodger. Immédiatement, l’orchestre retentit. Le cri des violons donne le ton et préfigure le premier plan du film : zoom sur le visage horrifié d’une femme aux cheveux blonds, bouclés, qui hurle de toute son âme. Autant dire que Hitchcock est un bon chauffeur de salle.

L’experience.

Pour être honnête, j’ai passé 15 minutes à me débattre pour essayer d’admirer l’orchestre tout en suivant le film. Mais, en réalité, la magie de cette expérience résidait dans l’harmonie entre l’univers expressionniste captivant du drame à l’écran et la justesse de la partition d’Olivier Penard. Ce n’est qu’en m’abandonnant à l’histoire de l’ « Avenger », tueur en série qui terrorise toute une ville en tuant ses jeunes boucles d’or, que j’ai pu apprécier toutes les émotions que procure une telle puissance musicale en direct. Tiraillés entre sexe et meurtre, entre mort et extase, les personnages acquièrent une troisième dimension sous notre chair de poule et sous notre ouïe comblée.

Si vous pensez que les baffles du ciné ou de vos enceintes Beats envoient, essayez le ciné-concert, on fait difficilement mieux.

Lauren Stephan

Le vendredi 2 février, l’univers hitchcockien s’est emparé de la Philharmonie de Paris avec le ciné-concert « The Lodger », premier film du cycle consacré au réalisateur.

Ce film est une adaptation du roman éponyme de Marie Belloc Lowndes (Un étrange locataire en français).

Alors que l’ « Avenger », un tueur en série sévit dans les rues de Londres s’attaquant aux jeunes filles blondes, dans le style de Jack l’Eventreur, les Bunting hébergent un mystérieux locataire. Leur fille, la blonde Daisy, s’éprend de ce mystérieux homme. Joe, son compagnon, est jaloux et suspecte cet étranger d’être l’Avenger.

The Lodger est un film muet peut-être un peu plus méconnu dans la carrière d’Hitchcock mais il n’en reste pas moins important. Il marque en effet un tournant dans la carrière du réalisateur qui le considérait lui-même comme son premier vrai film, prémices de ses futurs classiques (Psychose, Vertigo…). On retrouve notamment des scènes filmées dans une cage d’escalier bien avant la scène culte de Vertigo.

Hitchcock pose donc ici les bases de son style si particulier avec un suspens interminable, le tout sur fond d’élégance et de raffinement. Tout le long du film, ce mystérieux locataire devient à nos yeux tantôt tueur en série sanguinaire tantôt victime impuissante d’une erreur judiciaire. Il est intéressant de relever que la psychologie des personnages est préférée à l’action. En effet, le film se passe la plupart du temps en huis-clos et Hitchcock se penche surtout sur les relations entre les hommes et la méfiance qui règne entre eux.

Dans ce film muet, la musique est plus que jamais présente. Elle est une composante à part entière du film. La musique est ici adaptée avec une nouvelle partition créée par le compositeur Olivier Penard. Elle s’ajuste parfaitement au film et à l’intrigue. Un vent de modernité souffle sur ce film et permet de le faire découvrir à un autre public que celui amateur de films muets. La musique est d’autant plus détonante qu’elle est interprétée en live par un orchestre talentueux. L’émotion est là, elle résonne en nous au rythme des instruments.

Mention spéciale pour la scène finale qui monte crescendo, renforçant le suspens jusqu’au bout. Olivier Penard voulait « faire ressentir ce thriller comme une aventure du XXIe siècle », pari réussi !

Sofia Papon

Réalisé en 1926, sorti en 1927, The Lodger est considéré par Alfred Hitchcock comme son véritable premier film. La Philharmonie nous a proposé le vendredi 2 février de faire revivre durant un peu plus d’une heure ce film muet lors d’un ciné-concert.

Attardons-nous d’abord sur l’intrigue du film. Dans le Londres brumeux des années 1920, un tueur en série paralyse la vie, en laissant sur chaque crime une signature. Les victimes sont des jeunes femmes aux cheveux blonds. Un homme mystérieux, prêté par les traits du saisissant Ivor Novello, se présente pour louer une chambre chez M. et Mrs Bunting. Leur fille Daisy s’éprend de l’étrange locataire. Joe, le petit ami de Daisy, est le détective chargé de l’affaire. Peu à peu, tous, excepté Daisy, le soupçonnent d’être le meurtrier.

Ivor Novello, acteur star du moment, surprend et impressionne par son charisme. Le film n’a certes pas encore toutes les qualités que l’on trouve postérieurement dans Vertigo ou dans Psychose, mais il pose les bases du polar hitchcockien : faux coupable, gros plans, tension et angoisse emprisonnant le spectateur au fur et à mesure du film, etc… Ce n’est pas tant la découverte du coupable qui est le sujet principal de l’intrigue, mais la manière dont un homme étranger et énigmatique bouleverse la vie d’une famille.

Chose surprenante, la musique jouée par l’orchestre symphonique et dirigée par la fabuleuse Zahia Ziouani n’est pas la musique originale. Elle a en effet été créée il y a peu par le compositeur français Olivier Penard. Les angles de vue adoptés sont différents en fonction des scènes. Les solistes sont privilégiés dans les scènes d’intérieur, le gramophone imaginaire (imité par les cuivres) installe une atmosphère inquiétante. Les bruitages, comme la chute du père de Daisy sont réalisés par des instruments. Au contraire, les scènes d’extérieur où la musique s’intensifie décuplent la tension chez le spectateur. Les émotions sont intensifiées par un mécanisme inconscient et le spectateur sait d’instinct que les scènes à venir seront difficiles. Tel est le cas pour la scène finale où la foule lynche et écrase le locataire.

Cependant, la force de l’orchestre prend parfois le pas sur les actions du film. Certaines scènes ont une force décuplée par les instruments alors qu’il ne devrait pas y avoir à mon sens une telle tension. Par ailleurs, Olivier Penard prend également le parti pris de l’anachronisme. Celui-ci fonctionne bien dans certains cas, telles les scènes rythmées par du jazz. Mais il contraste parfois trop avec l’ambiance du film. Les défilés de mode sous les rythmes sourds des boîtes de nuit actuelles dérangent.

En conclusion, le ciné-concert donne une chance aux films anciens de renaitre lors d’une séance. L’espace visuel décuplé par le son intensifie les scènes tragiques, installe une atmosphère inquiétante et rend poétique l’amour naissant entre Daisy et le locataire. Le croisement entre image et son, entre musique moderne et ancienne, font de The Lodger un film intemporel que l’on découvre ou redécouvre.

Fanny Roilette

Le ciné-concert The Lodger, film d’Hitchcock de 1927, reprend avec une particulière pertinence les ressors du cinéma de cet immense réalisateur. De fait, l’orchestration proposée par Olivier Penard à l’orchestre symphonique Divertimento dirigé avec brio par Zahia Ziouani à la Philharmonie de Paris, nous replonge avec succès dans l’ambiance du film originel, recréant l’atmosphère d’un vieux Londres brumeux s’agitant avec véhémence autour de l’annonce d’une cascade de meurtres perpétrés sur de jeunes filles blondes et ce, alors même qu’un étrange locataire se propose de louer une chambre et que la fille des propriétaires, jeune femme blonde, s’éprend doucement de ce mystérieux inconnu. Ainsi, le film, rythmé par un mélange subtil des styles musicaux, entraine le spectateur à sa suite dans ce thriller haletant mêlant jalousie et enquête policière, annonçant dès 1927 nombre de thèmes du cinéma Hitchcockien à venir. Le spectateur est happé par ce superbe mélange des styles, se balançant de courts instants à un jazz entrainant, reprenant sa respiration au gré de valses subtiles et la retenant dans les moments « d’acidité atonale » ou de « rythmes sourds » d’aujourd’hui, Olivier Penard tentant de « faire ressentir ce thriller comme une aventure du XXI ème siècle ». En cela, l’orchestration est particulièrement intéressante : la représentation mêle avec une très grande précision les différents rythmes du film et de l’orchestre, ce dernier appuyant chaque moment fort, chaque tension, chaque bouleversement avec une justesse naturelle. Cette représentation visant avant tout à divertir les spectateurs en les happant dans une aventure pleine de suspens atteint son but avec pertinence au vu des réactions de certaines personnes, si happées par l’aventure orchestrale que le sursaut, prévisible, se fait tout de même sentir ou que les traits d’humour, soulignés avec justesse et légèreté par les flutes par exemple, provoquent sourires et même petits rires dans l’assemblée.

Ainsi, cette représentation orchestrale d’un chef d’œuvre du septième art donne à voir avec brio une atmosphère unique que l’orchestre rend et interprète avec originalité, à la perfection.

Adrian Ricouart

Arrivée dans la précipitation… Le temps de se faufiler dans le noir jusqu’à une place et de s’assoir un peu au hasard, les premiers éclats de musique et d’images fendent déjà l’espace de la Philharmonie. Je ne sais où donner de la tête, le spectacle se déroule à la fois sur l’écran et dans la fosse d’orchestre. Il faut dire que la formation n’est pas des moindres : l’Orchestre Symphonique Divertimento, dirigé par l’énergique Zahia Ziouani, rassemble ce soir plus de cinquante musiciens. Le ciné-concert a cela de singulier ; si l’on ne veut rien rater, il faut garder ses sens en alerte. Je regrette presque de ne pas avoir déjà vu The Lodger pour pouvoir être plus attentive au travail de composition d’Olivier Penard.

Ici, la musique n’est pas un accompagnement de fond, comblant le silence, ou un simple système de bruitage illustratif. On pourrait imaginer que les instruments se taisent… Alors, la tension retombe, la puissance émotionnelle qui nous tient en haleine s’affaiblit. La musique est comme un acteur supplémentaire, un élément de sens battant le rythme du thriller savamment ficelé d’Hitchcock. Alors que le « Vengeur », rappelant Jack l’Eventreur, sème la terreur dans Londres en assassinant des jeunes filles « aux cheveux d’or », un hôte mystérieux s’installe chez les Buting. Daisy, leur fille, est attirée par cet étrange locataire qui éveille la suspicion du reste de la maison.

Par moment, la musique accompagne l’image de manière presque naturelle, elle paraît une évidence. Chaque fois qu’un personnage dévale l’escalier, son mouvement est accompagné de glissandi au violon, qui donnent une impression de descente précipitée, de chute et laissent présager le danger qui l’attend en bas, au dehors. La musique participe, de plus, à la construction de l’ethos des personnages : l’innocence et l’insouciance de Daisy sont soulignées par des musiques entraînantes et légères, quand ce sont des violons inquiétants qui entourent les apparitions du locataire. Les mélodies animent les regards, font trembler les acteurs et le public.

Sans modifier le sens du film, l’orchestration ouvre de nouvelles perspectives. Olivier Penard cherche à nous le faire « ressentir comme un thriller du XXIème siècle ». En effet, il se permet des mélanges de styles tout à fait inattendus… Encore une raison de perdre délicieusement ses repères ! Les musiques se superposent ; rebondissent à nos oreilles un jazz très moderne, accompagné de basses puissantes, puis des valses fanées et troubles, échos des faubourgs du Londres des années vingt. Quand on s’y attend le moins, les violons inquiets laissent place à des cuivres agressifs, lors des mouvements de foules. Le trouble de la nuit londonienne est aussi celui d’une musique sourde et du doute sur l’identité de l’énigmatique hôte, qui vacille dans notre esprit entre innocence et culpabilité tout au long du spectacle.

Léna Le Vagueresse

Photographie : Christophe Fillieule