The Hidden Force / Ivo van Hove – Grande Halle de La Villette

Une ligne d’eau inonde le plateau carré et immense de la Grande Halle de la Villette. Sur les deux écrans énormes placés à gauche et au fond du plateau, des images de paysages et d’archives défilent. La scène est d’une sobriété désarmante – seul un piano à queue trône sur le devant, témoin d’un luxe en voie de disparition. L’histoire que raconte Louis Couperus en 1900 dans  son roman La force des ténèbres, qu’adapte aujourd’hui Ivo Van Hove avec sa troupe de l’Internationaal Theater d’Amsterdam, est simple. Nous sommes aux Indes Orientales néerlandaises, à la fin du dix-neuvième siècle. Otto van Oudjick, gouverneur colonial de la province, est un homme respecté, mais aveugle à ce qui l’entoure – sa famille, comme la population javanaise sur laquelle il « règne ». En refusant d’accorder une seconde chance au frère joueur du Prince en titre, il signe le début de sa déchéance. Sa famille se déchire et les éléments naturels à l’œuvre sur l’île semblent se déchaîner de manière inattendue et irrationnelle. Léonie, sa seconde épouse, batifole avec de jeunes hommes – dont le propre fils du gouverneur-, tandis que la lumière se fait sur l’enfant illégitime qu’Oudjick aurait eu avec une femme javanaise quelques années auparavant. Sourd aux protestations de la population javanaise qui estime qu’il s’est montré injuste en sanctionnant le frère du Prince, il reste persuadé que le calme reviendra bientôt. C’est sans compter sur la mousson et les tremblements de terre qui agitent l’île, puissances incontrôlables et subies. Le plateau est tour à tour inondé entièrement, ou recouvert de fumée opaque et blanche, les acteurs trempés.

Les effets scéniques sont ultra-maîtrisés et d’une rare beauté, mais il manque tout au long de la pièce quelque chose de primordial : de l’émotion. Seuls les dialogues entre une jeune femme hollandaise, qui déteste l’atmosphère de la colonie, et l’homme qui l’aime, mais n’est pas son mari – font part de sentiments réels ; voir le lien qui les unit se construire et se déconstruire est beau. Décrire l’opposition entre un Occident colonisateur rigide et une île ancienne emplie de mysticisme, montrer le déchirement d’une famille comme conséquence ou cause de cette lutte, aurait pu être passionnant. Le roman de Louis Couperus l’est sûrement ! Ici pourtant, le roman est réduit à un objet théâtral impersonnel, et c’est dommage.

Autre remarque : voir que tous les personnages féminins, même les rôles les plus forts, ne sont envisagés que comme des corps sexués à l’extrême, que l’on n’hésite pas à dénuder sans raison. On dirait qu’Ivo Van Hove, ici, est comme le gouverneur Oudjick, incapable de voir que le monde a changé, que la réification des personnages féminins est hors de propos, affaiblissant réellement la puissance des personnages et de leurs textes.

Margaux Daridon


The hidden force est une mise en scène d’Ivo van Hove, représentée en néerlandais et adaptée du roman de Louis Couperus La force des ténèbres.

On rencontre ainsi Otto, un gouverneur colonial qui essaye de s’imposer sur l’Ile de Java, en Indonésie. Il essaye d’imposer le rationalisme occidental, où la mesure et le calcul doivent suffire à cadrer une vie. Il s’entoure ainsi de sa femme et de ses deux enfants. Mais, cette famille a priori guidée par la raison, se laisse au contraire surprendre par une morale défectueuse qui ne sait répondre aux impératifs moraux occidentaux. En effet, la mère, Léonie, fréquente son propre fils Théo, mais aussi l’amant de sa fille. Il apparait ainsi que cette famille hollandaise, venue apparemment éduquer la population indigène, n’est pas capable de répondre aux exigences de sa propre culture. En effet, l’inceste, acte répressible dans toute communauté, se réalise ici au sein d’une civilisation pourtant avancée – de ce fait, la famille hollandaise enfreint ses propres règles, elle semble en proie à une forme d’arriération qui la place en deçà de cette population indigène qu’elle méprise pourtant.

Le metteur en scène rend compte de ce mépris occidental pour les populations autochtones. Dans le discours d’Otto notamment, on entend la volonté d’éduquer, d’élever et d’imposer la raison aux colonisés. On comprend alors le jugement ethno-centré des colons. Seulement, Ivo van Hove réussit à réinterroger ce rapport, sans tomber dans le pathos – et cela par différents moyens. En effet, la voix du fils rejeté et non reconnu d’Otto, dont la mère était une autochtone, exprime un mépris silencieux pour les colons. Par une nuit obscure et pesante, alors même qu’il s’accroupit, affirmant presque son animalité, il rend compte de ce sourire haineux qu’il porte à l’encontre de l’envahisseur. Mais, c’est surtout au moyen de l’oppression qu’éprouvent les colons, enclin à une folie face à des forces mystiques propre à l’intelligence locale, que l’on comprend la tentative du metteur en scène de rendre justice à une culture désavouée. En effet, les deux attitudes au monde, rationnelle et mystique, se placent sur un pied d’égalité – il ne s’agit pas de démonter les valeurs occidentales – comme Diderot a pu le faire par  la voix de l’Ancien dans Supplément au voyage de Bougainville. Mais, seulement de réévaluer cette compréhension intuitive, sensible, du monde, qui est propre aux autochtones de l’Ile de Java. De ce fait, la famille hollandaise se confronte à un monde austère à sa disposition intellectuelle et qui s’affirme. On entend alors les pluies battantes se déverser sur le plateau, des images de nuits austères se projeter sur les écrans entourant la scène, des vents qui signifient la saison des pluies. Et, sous ces écoulements, ces fines gouttes ou ces averses violentes, – ces forces naturelles – les Hollandais tentent de construire, de résister. Mais, la famille occidentale se délite de par leurs trahisons respectives, de par leur impossibilité à comprendre ce monde. Otto, incarnant la raison occidentale, se bute au mur de la région, un mur de forces qui le dépassent, qui écrasent sa rationalité, sa mesure – et dans une scène déchirante et oppressante, on voit Léonie, nue sur scène, prenant une douche sous un jet d’eau, jusqu’à ce qu’il se colore de sang et qu’elle s’enfuit dans un cri déchirant de frayeur.

Ainsi, le metteur en scène, au moyen de ces jeux d’eaux qui rendaient compte de l’atmosphère humide de l’Ile de Java, au moyen des projections sur les écrans qui nourrissaient les jeux scéniques et participaient à happer le spectateur dans ce monde oriental colonisé, au moyen d’un musicien sur scène qui accompagnait les gestes et les mots des comédiens par ses notes, il nous raconte la confrontation de deux cultures et de deux attitudes intellectuelles différentes. L’une ne prédomine plus, il rend justice à l’oppressée, tout en ne renversant pas l’oppresseur. Ce dernier persiste dans une forme d’extériorité à l’autre monde jusqu’à parvenir à l’intégrer dans un choc : ce qui se signifiera notamment dans le final où Otto, homme indémontable a priori, à la poigne de fer, qui ne cède pas aux menaces, ni au risque de mêler son sang à la race inférieure selon lui qu’est celle des autochtone, cédera à ce monde oriental. On le retrouve jouant avec l’eau, la force mystique naturelle de l’île, lançant dans un vide laissait par les Hollandais désormais absents : « Et vous, vous retournez en Hollande ? ». Lui, n’y retournera pas : le pays lui a retiré ses forces occidentales, sa raison, sa puissance rationnelle, et l’a enveloppé au contraire des bienfaits intuitifs et mystiques de cette nature indomptable.

Soumya Berrag


Après avoir déjà présenté l’année dernière à Avignon son adaptation de Les Choses qui passent, le metteur en scène néerlandais Ivo Van Hove revient en France avec The Hidden Force, une nouvelle adaptation d’un texte de Louis Couperus. Cette fois-ci, il s’agit d’une adaptation de son roman, La Force des Ténèbres (1900), ici porté sur scène par la troupe de l’Internationaal Theater Amsterdam sur les planches du Théâtre de la Villette.

Ainsi, c’est à la fin du XIXème dans les Indes Néerlandaises que nous voyageons ce soir-là dans la Grande Halle du théâtre. Sur une scène quasiment nue où s’abat une pluie menaçante va se dérouler devant nous la tragédie et de deux peuples s’entrechoquant. Une tragédie en effet, car dans The Hidden Force, telle les Dieux grecques d’Homère et Eschyle, une « force mystérieuse » va s’acharner à punir les colons de leur hybris.

C’est donc l’histoire d’un homme, Otto van Oudijck, fonctionnaire dont le rôle est de superviser la bonne tenue du peuple indonésien. Persuadé d’être investi d’une mission civilisatrice et d’une vérité à faire triompher, il délaisse son rôle d’homme et de père pour être le parfait fonctionnaire. Se croyant aimé et au service d’un ordre juste, il fait cependant régner un ordre tyrannique de bureaucrate, cherchant à instaurer la loi néerlandaise qu’il sert malgré la volonté de la population locale. Alors que les autres personnages autour de lui se meuvent avec désir, désespoir ou fierté, tantôt dansant, tantôt se jetant à terre, Otto van Oudijck, lui, reste de marbre, insensible à ce que tous pressentent : la résistance de l’île au moyen d’une puissance surnaturelle et indomptable, qui comme les Ténèbres de Conrad, lutte en semant paranoïa et agitation dans l’esprit du colon.

La Force qui habite l’île et ceux qui y vivent, sa volonté indépendante et sombre qui se manifeste sur scène par la folie des personnages ou par des événements surnaturels (une mousson destructrice, une cascade sanglante ou encore des vidéos vivantes sur les murs), impalpable et pourtant personnage à part entière de la pièce, échappe au contrôle du colon et le force à se retirer.

Visionnaire donc, cette histoire. Car dans cette pièce, ce n’est pas tant l’histoire de ces personnages que notre Histoire qui est en jeu. Plutôt qu’une pièce à message qui chercherait à simplement dénoncer la colonisation, The Hidden Force s’efforce de comprendre les liens subtils qui unissent colonisés et colonisateurs. On rapellera que le grand-père de l’écrivain était lui-même gouverneur aux Indes Néerlandaises de l’époque, et que Louis Couperus a écrit son roman après une visite sur l’île de Java, expliquant sans doute la justesse de ces personnages et ce pressentiment d’une inévitable libération de la présence européenne qui ne s’effectuera que cinquante ans après la publication de La Force des Ténèbres. Dans Otto van Oudijck, il faut donc lire l’homme blanc et son Fardeau comme Kipling l’écrivait, et dans cette famille royale malaise insultée, il faut voir toutes les populations colonisées.

Accompagnés d’un piano occidental contre lequel luttent des percussions d’Asie du Sud, dans des costumes contemporains mais dans un cadre temporel passé, les acteurs hantés par quelque chose qui n’est pas encore arrivé nous emmènent dans un lieu hybride et atemporel, définitivement hostile, qui se veut le lieu de tous les chocs culturels. Le cas le plus parlant de cette impossible cohabitation des deux cultures est peut-être Emma, pour qui chaque jour de plus passé sur l’île est une nouvelle meurtrissure pour elle et son identité d’européenne, alors que les insectes et la mousson rongent son piano et son corps jusqu’à atteindre son esprit.

Grandiose, la mise en scène d’Ivo Van Hove nous transporte dans la violence de ces destins. Mais peut-être même est-elle trop grandiose, et trop violente, car la musique, les cris, les effets spéciaux et les vidéos finissent par désorienter le spectateur et le laissent désespérément en dehors. En sortant de là, on est certes bouleversé, mais aussi quelque peu déçu d’avoir été trop déconcentré par l’agitation sur scène pour pouvoir rentrer dans ces vies par la simple beauté du texte de Couperus.

Elisa Cussol


Photo : Jan Versweyveld

Categories: La Villette, Théâtre