Le testament de Marie

Théâtre | Théâtre de l’Odéon | En savoir plus


Le 18 mai 2017 était jouée au théâtre Odéon une pièce intitulée Le testament de Marie, mise en scène par D. Warner et inspirée d’un roman de Tóibín. L’actrice, D. Blanc, est de la Comédie française.

Une pièce surprenante par sa forme : le décor épuré (des chaises, une table IKEA et une cruche) ne semble pas être inspiré de la vie ordinaire en Galilée, il y a quelque deux mille ans. Une croix se dresse derrière la scène, mais elle ressemble à un poteau électrique. L’actrice est habillée avec un jean et un blazer, elle porte des boots, elle fume.

Le but est probablement « d’actualiser » la pièce en y plaçant, sans subtilité aucune, des éléments de notre quotidien. Mais en la rendant contemporaine on la fixe dans le temps, et ainsi on la ringardise par anticipation. La souffrance d’une mère est intemporelle, ces ajouts sont donc inutiles.

Afin de donner à l’actrice l’apparence de la Marie de nos représentations, un linge blanc se trouve près d’elle, dont elle se drape parfois.

Quant au fond, il s’agit d’évoquer la vie, la mort et la résurrection de Jésus-Christ vues par sa mère, en évacuant tout détail surnaturel. Marie ne croit pas aux miracles, doute fortement de la résurrection de son fils, accuse les apôtres de manipulation, et nie être restée auprès de la croix.

Malgré une volonté de fidélité aux textes des Évangiles – il y a tout de même quelques erreurs, par exemple la résurrection de Lazare est assimilée aux noces de Cana – toute transcendance disparaît pour laisser place à la douleur d’une mère. Une douleur atroce, qui bouleverse véritablement en raison des remarquables qualités de D. Blanc, qui transporte son auditoire. Sa tessiture présente un panel important de variation ce qui lui permet de changer de ton avec beaucoup de naturel, de jouer sur le cri sans jamais tomber dans le ridicule, de faire parler des personnages absents sans que sa santé mentale ne soit remise en question, de présenter une souffrance sincère sans sombrer dans l’hubris.

Cette actrice d’exception permet (paradoxalement, car ce n’était certainement pas le but) de donner un nouveau relief aux Évangiles, les souffrances de Marie n’étant pas particulièrement abordées alors qu’elles furent sans doute déchirantes.

Le fil conducteur de cette pièce est le désarroi d’une mère aimante devant un événement dont nul ne mesure l’ampleur. S’établit une confrontation entre le plan divin et la volonté humaine, bien compréhensible : aucune une mère ne voudrait voir mourir son fils. Mais Jésus n’a-t-il pas dit « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi » (Matt. 10:37) ?

Un élément m’a étonné : Marie ajoute des détails cruels à la Passion, déjà ignominieuse, de son fils. Elle évoque des traces de coup de fouet sur les chevilles ou nous apprend que la croix, trop lourde, serait tombée plusieurs fois avant d’être stabilisée par les Romains. A ma connaissance, les cas « d’accroissement » de la souffrance du Christ sont rarissimes, on en trouve des traces dans l’art germain du XVe siècle ; ou dans le retable d’Isenheim – des épines de la couronne pénètrent les épaules du Christ. Élément qui n’apparaît pas dans les Écritures.

L’incrédulité et la folle douleur de Marie nous rappellent que la crucifixion est une folie. L’incarnation aussi d’ailleurs. Mais c’est une folie d’amour, que la Marie désespérée ne comprend pas. La dernière phrase avant le tomber de rideau ? La mort atroce de Jésus : « Ça n’en valait pas la peine ».

Alors à nous de nous en rendre digne.

Pierre-Hugues Barré

« L’Évangile selon sainte Marie. » C’est ainsi qu’aurait pu s’appeler le texte de Colm Tóibin mis en scène par Deborah Warner s’il s’était clos par la bonne nouvelle de la résurrection de Jésus. Mais Marie ne fêtera jamais le retour à la maison de son fils décidément guère prodigue.

 La metteuse en scène donne à la mère la plus célèbre de l’Histoire une actualité étonnante, loin des représentations traditionnelles doucereuses et sulpiciennes : jean trop grand, épaules voûtées, cigarette au bec, Marie est représentée dans toute la simplicité de la vie ordinaire au milieu d’un décor modeste : des chaises pliantes, une éponge, des seaux, une échelle. Elle raconte, affairée à son quotidien, les débuts de la vie publique de celui qu’elle a élevé, l’appel inconcevable d’une bande de « désaxés » qui prennent sa suite, le genre d’hommes « incapables de regarder une femme dans les yeux ou qu’on voit sourire tout seuls sans raison. » Marie ne comprend pas : son fils aurait pu devenir n’importe quoi. Il était capable de traiter une femme comme son égale. Il avait une grâce, savait se conduire, il était intelligent, et il a utilisé toutes ces qualités magnifiques pour conduire une bande de désaxés d’un endroit à un autre.

C’est elle qui a été la première spectatrice ébahie des miracles accomplis, invraisemblables. Le paralytique se lève. L’eau est changée en vin. Lazare sort de terre. Tout cela est suspect. Le fils de Marie est montré du doigt, moqué, puis embarqué. Le désespoir la gagne lorsqu’elle apprend le sort de son fils : il sera cloué sur la Croix. Fouetté, humilié, torturé, c’est un regard ensanglanté qu’elle croise pour la dernière fois avant le départ pour Golgotha. Ne laisse surtout pas ta douleur éclater, lui dit-on, car tu risquerais ta vie à dévoiler que tu es sa mère.

Le retour à la vie de son fils n’apparaît que comme projection dans un rêve de son désir profond, purement chimérique. La réalité s’impose : elle a échoué à le protéger, et tout son cœur de mère souffre atrocement.

Dominique Blanc est seule sur scène, mais on entend plusieurs voix, celle du cruel cousin Marc qui trahit, celle de la sœur de Lazare qui implore, celle de Jésus qui guérit, et surtout la voix d’une maman assistant, impuissante, à la torture et à la mise à mort de son fils bien-aimé.

Dans la salle, une chaise reste vide : celle de celui qui « ne reviendra pas » et qui a été crucifié, pour un monde « qui n’en valait pas la peine ». Marie est endeuillée. Elle a la profondeur, la gravité et la force de ces femmes qui ont traversé les pires épreuves. Dominique Blanc, sublime, parvient à transmettre au public toute l’émotion d’une mater dolorosa occidentale et contemporaine.

Esther Bry

On a pas l’habitude d’entendre parler Marie, cette sainte dévouée, cette icône silencieuse, représentée en général la tête voilée, les yeux clos, les mains jointes. Colm Tóibín, romancier irlandais, a eu envie de donner la parole à cette mère mythique, et elle nous parle en effet, à tous.

Alors que les spectateurs, un peu remués par la pluie, remplissent lentement les balcons de l’Odéon, Dominique Blanc, de la comédie française, se déplace lentement sur la scène transformée en temple et chargée de multiples symboles. Elle traîne une longue robe rouge et s’approche d’un rapace dressé à côté de sa cage. Un long tronc tombe du plafond sans que ses racines n’atteignent le sol. Au milieu de la scène, dans un meuble noir, plusieurs dizaines de bougies de toutes les couleurs brillent. Tout cela correspond à l’atmosphère mystique communément associée au culte de la Sainte Vierge : un lieu de silence richement paré, religieusement agencé. Marie est là, mythe vivant, rêve éveillé.

Mais tout cela disparaît. Le noir se fait, Marie s’en va, et le spectacle commence. Sur scène, il ne reste plus qu’une table modeste, un sceau d’eau dans un coin, une cage vide, le petit robinet d’une fontaine, et le tronc d’arbre nu. Nous voilà chez la mère de Jésus, dans l’envers du décor. C’est un endroit humble et sobre, mais surtout : intemporel.

Marie, sublimement interprétée par Dominique Blanc, arrive chez elle. Elle porte un jean et une chemise bleue légère, ouverte sur un tee-shirt blanc. Elle assortie les codes chromatiques de son icône avec une modernité décontractée. Le monologue entier est suspendu dans le temps, entre l’an zéro du récit et les échos à des problématiques contemporaines, sinon universelles.

Marie est d’abord, avant tout – avant d’avoir été mythifiée, avant que son histoire ne soit réécrite et inscrite dans les textes sacrés – une mère qui a perdu son fils. Et c’est cela qu’elle raconte : comment ce fils s’est éloigné d’elle, comment il a choisi la voie d’un engagement religieux qui l’a conduit sur la croix. Elle raconte avec cynisme son agacement vis-à-vis des « désaxés » qui suivaient son fils et pour lesquels celui-ci a gaspillé (selon elle) son intelligence, mais aussi son scepticisme devant les miracles dont tout le monde parle, et enfin, sa culpabilité vis-à-vis de son impuissance à rendre la raison à ce fils, sa culpabilité aussi de ne pas l’avoir accompagné jusqu’au bout, mourant, sur la croix.

Le coup de force du spectacle consiste à faire sentir l’étrangeté (voire le caractère saugrenu) d’une histoire qui nous est encore aujourd’hui d’une évidente familiarité. Il subvertit les fondements du mythe fondateur de notre civilisation, à travers la voix contestatrice d’une femme qui condamne les idéologies de toute sorte, qui condamne le désir de durer au-delà de la vie, tel Lazare revenant sur Terre alors qu’il a cessé d’y appartenir. Le mythe est déconstruit avec humour (« Le fils de Dieu ?! » la surprise sarcastique de Marie devant les disciples certains de leur affirmation dogmatique est savoureuse). Le propos, cependant, n’est pas vraiment clair : il se cherche à travers la mise en question de notre culture religieuse, mais que propose-t-il ? Une dimension universelle est conférée à cette souffrance expiée par un fils dont la mère ne prononce jamais le nom, s’efforçant de rendre ce destin ordinaire. Mais le dernier mot de cette prise de parole, c’est une condamnation sans concession (et selon moi un peu trop vague peut-être, presque hasardeuse) de l’ensemble du christianisme, de tous les sacrifices, de toutes les croyances, condamnation soufflée comme un regret, à la fois rétrospectif et prophétique, mais creuse : « Ça n’en valait pas la peine ».

Justine Leret

Et si la Vierge Marie n’était rien d’autre qu’une femme ?

19h30. Les spectateurs entrent dans la salle de l’Odéon. Dominique Blanc (de la Comédie-Française) les attend sur scène, vêtue comme la Vierge Marie, enfermée dans une cage en verre. Elle parait sereine, telle une icône. A côté d’elle, un faucon. Nous déambulons ainsi sur la scène de l’Odéon, au milieu du décor, entre une Sainte et un rapace.

Marie, femme et mère détruite par la mort de son fils

20h. La cage s’élève et la comédienne ôte son voile bleu. Elle porte alors une robe rouge, passant de la sainte pureté à la passion d’une femme dans ce qu’elle a de plus charnel. La frontière de verre qui la séparait du faucon n’est plus. Elle le prend sur son bras et sort de scène.

Un panneau s’abaisse, masquant les bougies et tout ce qui rendait le décor religieux, ne laissant alors apparaitre sur scène qu’un intérieur sobre et quotidien. La Vierge Marie devient alors une femme, une mère qui se met à nous raconter la vie de son fils dont elle ne prononcera jamais le nom. Cette histoire, nous la reconnaissons bien vite : un jeune homme toujours accompagné de « douze désaxés », qui rend la vue aux aveugles, fait marcher les paralysés, ressuscite les morts, transforme l’eau en vin. Nous avons tous déjà plus ou moins lu ou entendu ces histoires des Evangiles. Mais ici, elles ne sont pas des histoires saintes. Marie est une mère qui a peu à peu perdu son fils que l’on a proclamé Roi des juifs et fils de Dieu. Elle est une mère qui a souffert de ne pas avoir pu l’aider, le sauver de la croix qui l’a fait agoniser pendant des heures. Elle confirme des miracles tout en en niant d’autres, comme celui de la résurrection. Plusieurs fois, elle répète : « Il ne reviendra pas ». Quand on lui dit que son fils est le rédempteur, mort sur la croix pour sauver l’humanité, elle répond : « Ca n’en valait pas la peine ».

Sainte Marie mère de Dieu, ou Marie de Nazareth mère ordinaire ?

La force du texte est de toujours conserver une certaine ambiguïté, comme Eric-Emmanuel Schmitt le fait si bien dans L’Evangile selon Pilate. Marie est juive. Elle constate des faits sans devenir chrétienne. Elle croit aux miracles sans les comprendre.

La comédienne parle comme une mère populaire et non comme une sainte. Son vocabulaire est parfois cru, cassant. « Le moment où elle évoque ce rapace enfermé dans une cage, à qui un homme donne des lapins vivants, est extrêmement fort, violent et cru », confirme Sophie, une spectatrice de la pièce.  Nous sommes face à une femme en chemise et en jean qui nettoie son salon tout en nous parlant. Tout au long de la pièce, Marie se transforme. Grâce à une robe de chambre bleue au sortir d’une douche, elle semble redevenir la Sainte que l’on a l’habitude de voir. Au moment du salut, une statue de la Vierge dans une cage en verre descend du plafond. Dès lors, on ne sait plus trop : applaudit-on une femme ? Une sainte ? Très certainement les deux. Et c’est cela qui rend cette pièce si belle, intense, intelligente, servie par une comédienne époustouflante, d’une justesse et d’une puissance incroyable, seule en scène pendant 1h20. Seul petit bémol concernant le décor qui, contrairement à la musique qui sert subtilement l’action et le texte, peut sembler assez artificiel et sans intérêt réel.

Enfin, si l’on est partisan d’un art voulant dire quelque chose, peut-être ce témoignage d’une mère dont le fils se sacrifie pour une religion fait-il écho à tous ces parents qui voient leurs enfants, radicalisés, partir en Syrie. Tout cela dans une moindre mesure, bien entendu.

Marion Mayer

Le Testament de Marie, se joue au théâtre de l’Odéon à Paris, il s’agit d’un texte de Colm Toibin mis en scène par Deborah Warner et joué par la comédienne Dominique Blanc. L’actrice seule face au public permet à celui-ci de connaître l’histoire de Jésus, d’un autre point de vue, celui de sa mère impuissante Marie. Ainsi, Dominique Blanc se confie au public, la pièce prenant des aspects de tragédie.

Il faut noter l’originalité de la mise en scène du spectacle que l’on doit à Deborah Warner et qui permet aux spectateurs, avant même que le spectacle ne commence, d’aller sur scène observer Dominique Blanc qui se trouve dans une cage de verre. Elle est assise en tailleur, vêtue d’un drap bleu et entourée de bougies, rappelant ainsi l’image liturgique traditionnelle de la vierge Marie. Puis, Dominique Blanc sortira de la cage en verre, lorsque les spectateurs auront repris leur place pour déambuler sur scène avec un oiseau sur le bras, sorte de mauvais présage qui va donner le ton à la pièce.

Sur scène, l’actrice ne disposera que de très peu de choses, le décor minimaliste accentuera l’importance de chaque objet utilisé par l’actrice. Ainsi une même table est à la fois un support quelconque et à la fois lieu de diner où Jésus, fils de Marie, va notamment changer l’eau en vin. La présence d’une source d’eau est aussi surprenante puisque Dominique Blanc va se mouiller entièrement le corps, cela a pour effet de renforcer le réalisme de ses paroles et se besoin de se « réveiller » face à mauvais cauchemar qu’elle vit alors.

Par ailleurs, le spectacle est un chef d’œuvre car il propose un tout autre témoignage de l’histoire de Jésus. Ainsi, le spectateur écoute une mère qui ne reconnait plus son fils, devenu un messie subitement, qui est impuissante face à ce nouvel homme et qui s’en moque ouvertement. Bien que la pièce ait une portée tragique, de nombreuses touches d’humour font rire le public. En effet, Marie ironise son fils et ses « suiveurs » qu’elle trouve idiots et naïfs. Elle ne prend pas au sérieux cet homme nouveau qui se balade avec un drap blanc et l’imitation qu’en fait Dominique Blanc est acidulée.

Or, le fait que Dominique Blanc soit seule sur scène et que Marie soit le seul personnage « présent » témoigne de la performance de la comédienne. En effet, Dominique Blanc « monologue » pendant plus d’une heure et incarne de nombreux personnages rapportés par Marie. Ainsi, une même femme joue aussi le rôle d’hommes, de personnes âgées ou jeunes et le corps de l’actrice devient une véritable matière mouvante.

Enfin, la pièce met le spectateur face à une dualité, bien qu’il y ait quelques fantaisies, le désarroi de Marie est frappant et émouvant. Cela permet de reconsidérer l’histoire religieuse occidentale mais aussi et surtout de faire connaître le point de vue d’une mère qui voit son fils lui échapper. La pièce montre d’ailleurs le moment de rupture entre Marie et son fils, néant absolu qui la plonge dans les ténèbres. Cela explique notamment pourquoi la Crucifixion est vécue comme une peine charnelle pour Marie, qui reste immobile est profondément choquée face à la vie qui ne s’arrête pas autour d’elle.

Ainsi, Le Testament de Marie est une ouverture sur le monde et ses interprétations, la pièce permet de refaire le point sur l’histoire du christianisme, perçu d’une autre manière, nouvelle et pertinente. De même, l’ouverture au monde se fait par le point de vue de la mère, topos important dans l’histoire des arts et qui ne manque jamais d’intensité.

Betteline Mimran
Photo : Carole Bellaïche

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *