Tchaïkovski – Jordan

Concert symphonique | Philharmonie de Paris | En savoir plus


Le 27 mars, Philippe Jordan dirige les symphonies n°2 et n°4 de Tchaïkovski au Philharmonie de Paris – dans le grand auditorium Pierre Boulez à l’acoustique dédiée à la musique symphonique et dotée de gradins enveloppants.

Selon les mots du chef d’orchestre dans le livret, le rapprochement des deux œuvres se justifie par la proximité temporelle de leurs écritures (1878 pour la quatrième, 1879 pour la réécriture de la deuxième) et pour « leurs qualités de jalons » dans l’ensemble des six symphonies composées par Tchaïkovski. Outre ces qualités, la mise en miroir des symphonies n°2 et n°4 se justifie par un contraste dans l’écriture qui fait de leur réunion dans une même soirée une expérience fertile et poignante.

La deuxième s’inspire d’airs folkloriques ukrainiens pour trois de ses quatre mouvements – à l’origine de son surnom de symphonie « Petite-Russienne » (Surnom donné par les russes à l’Ukraine jusqu’à la fin du dix-neuvième siècle, au grand regret des ukrainiens). Depuis l’ouverture du premier mouvement par un long solo de cor jusqu’au final qui reprend dans un jeu de répétitions et de variations le thème populaire La Grue, la deuxième symphonie est dans son entier insouciante, enjouée et raffinée de sursauts orchestraux et de variations harmoniques dynamiques.

Après l’entracte, l’arrivée de la quatrième symphonie dans les oreilles du public alangui par du champagne au prix prohibitif, le saisit d’étonnement. Le contexte d’écriture en est radicalement différent. Tchaïkovski y exprime le mélange des « des joies simples, mais profondes » et d’un désespoir accablant. En 1877, Tchaïkovski, homosexuel, épouse Antonia Ivanovna avant de se séparer à l’amiable neuf semaines plus tard. Passablement angoissé et déprimé, le compositeur fait du fatum – selon ses mots « la force fatale qui empêche notre désir de se réaliser » – l’idée principale de la symphonie. Les cors fortissimo de l’ouverture du premier mouvement en font également le thème introductif, tandis que le hautbois qui se détache dans le deuxième mouvement  exprime « le sentiment mélancolique qui apparaît le soir, lorsque nous sommes assis tout seul, fatigué de travailler, que nous prenons un livre, mais qu’il nous tombe des mains ».

Le chef d’orchestre Philippe Jordan, qui s’est fait applaudir comme un gros gâteau de mariage (avec entrain) – et dont la carrière est aussi riche que ledit gâteau, malgré son jeune âge : directeur musical de l’Opéra national de Paris depuis 2009, Directeur musical du Wiener Symphoniker depuis 2014, futur directeur du Wiener Staatsoper à partir de 2020, ayant dirigé les formations les plus prestigieuses, etc. – a ébahi la salle et moi avec. D’un doigté infiniment coulant et délicat dans les moments rêveurs, d’aucuns lui ont cependant reproché un restant de froideur dans les moments les plus denses et exaltés.

Mais le dernier mot doit être pour tous les musiciens de l’Orchestre de l’Opéra – qui devraient mériter plus de louange qu’un seul homme derrière un bâtonnet. Le critique musical Alain Lompech les flatte d’une « virtuosité collective [qui] laisse pantois ». C’est vrai. D’autant que ces deux symphonies viennent tout juste d’entrer à leur répertoire.

Mathieu Farizier

L’heure est aux marathons. De séries, de films, de musique. C’est ce que propose Philippe Jordan à la tête de l’Orchestre de l’Opéra national de Paris: en trois concerts donnés à l’Opéra Bastille et à la Philharmonie de Paris, il propose chaque fois de mettre en regard deux symphonies de Tchaïkovsky, l’une de « jeunesse » et l’autre plus « tardive ». J’utilise volontairement ici les guillemets, car le 27 mars dernier dans la grande salle Pierre Boulez de la Philharmonie, seules cinq années séparent les deux symphonies choisies: la deuxième en ut mineur, dite Petite-Russienne, et la quatrième en fa mineur qui ouvre ses symphonies dite du Destin. On devine pourtant qu’une rupture a eu lieu, malgré une parenté évidente qui justifie le rapprochement.

Il y a un côté magique lorsque retentit l’accord de l’orchestre. Sol, ré, la, mi, et les cordes en jouent. Le silence qui suit ce rituel vital en est d’autant plus marquant. Le chef arrive sous un tonnerre d’applaudissements, rapidement étouffé lorsque se lève la mince baguette blanche. Le concert démarre bien vite par la Symphonie N°2, le temps des applaudissements viendra plus tard. Après l’accord inaugural, le cor en fa s’élève, avec ce son rond si caractéristique. Et avec lui, c’est toute cette fameuse « âme russe » qui s’éveille. La Petite Russienne porte bien son nom tant elle évoque les écrits de Tolstoï qui datent de la même époque. On croirait voir Natacha Rostov déambuler dans la steppe en songeant à Andreï Bolkonsky. Les mouvements suivant ne démentent pas cette première impression, mais le chef d’orchestre nous oriente maintenant vers les fêtes et danses populaires que la partition du compositeur suggère en reprenant des airs traditionnels ukrainiens. Le final, toujours plus enlevé, retentit, scandé par les percussions enflammées. Les applaudissements ne se font pas attendre, couvrant les multiples éternuements, reniflements et autres borborygmes qui semblent mystérieusement saisir les auditeurs de ce genre de manifestation au moindre moment de silence.

L’entracte marque un changement de ton profond. Si la partition des cuivres marquent une continuité dans l’écriture du compositeur, nous sommes bien face à ce fatum voulu par Tchaïkovsky et qui clôt de manière symbolique ce qui a été initié par Beethoven en 1808 au moment de la création de sa Symphonie N°5, surnommé « Symphonie du Destin ». L’écriture est ici plus tourmenté. Plus de danse joyeuse et folklorique, le thème des cuivres qui symbolise cette inexorabilité du destin revient comme un leitmotiv tout au long de l’oeuvre et la modulation finale en majeur elle-même ne parviendra pas à dissiper ce vertige de l’existence typiquement romantique que le compositeur russe nous transmet. Face à cette force, Philippe Jordan parvient à guider son orchestre jusqu’à ce point qui est la marque d’une bonne direction, de voir les musiciens se mouvoir et respirer d’un seul chef, se penchant tous ensemble comme un seul homme, impression qui n’éclatera qu’après l’écho final. Le public ne s’y trompera pas, rappelant le maestro à de nombreuses reprises.

Pauline Beau

C’est le portrait intime d’un homme tourmenté entre joie et fatum qui nous est dressé sous la baguette de Philippe Jordan à la Philharmonie de Paris.

Au programme, deux délicieuses symphonies. Il s’agissait pourtant des moins connues : la deuxième et la quatrième. Par conséquent, une nouvelle approche qui permet de redécouvrir le compositeur sous un nouvel air.

La nature tourmentée du compositeur l’a poussé à se réfugier dans ses voyages, ce qui aura un véritable impact sur ses musiques. La variété des palettes mélodiques empreintes des chants folkloriques transporte littéralement le public vers les contrées rustiques et reculées de la Russie. Une musique très imagée nous exposant tout un univers majestueux, éloquent et nostalgique. Ceci est d’autant plus souligné par l’équipement acoustique de haute qualité du lieu qui enveloppe le spectateur.

Les deux symphonies se rapprochent sur plusieurs points. D’un coté, elles nous donnent à entendre une richesse de motifs mélodiques qui se succèdent par une large utilisation des cors, flûtes, violoncelles et violons. Chaque détails est un travail d’orfèvre, en ce sens où, malgré la prédominance de certains instruments, le reste de l’orchestre ajoute un brin d’ingrédients savoureux et coloré à l’harmonie et qui plus est, dans la plus grande discrétion. Il y a dans cette composition, un allègement des textures grâce aux bois et au cors qui viennent adoucir la masse orchestrale. L’ensemble est d’une douceur incontestable pour le dire autrement.

En conséquence, la performance fait chanceler le public entre un sentiment d’incertitude et d’angoisse vers un sentiment stable de gaieté et d’équilibre, typique du caractère du compositeur, redoutant ce destin qui ne cesse de le menacer. Dans le cas de la quatrième symphonie, l’ouverture expose l’idée principale du thème : la force de la fatalité, jouée par le timbre raisonnant et puissant des cuivres. Cette prépondérance sonore étouffante illustre l’empêchement qu’inflige l’oracle d’atteindre la joie. Il est là, il résonne dans le vide, telle l’épée de Damoclès. La musique alors se tait, joue en catimini dans une démarche floue sous la pesanteur et la soumission. Cela s’enchaîne ensuite par une puissance émotionnelle qui ne cesse de grandir, qui semble trouver une échappatoire avant d’émerger de nulle part vers la félicité et la béatitude. Qu’à cela ne tienne, s’engage un combat tumultueux entre ce poids de la destinée qui resurgit des profondeurs pour anéantir d’un coup de cymbale les rêveries du spectateur.

Et c’est en cela que l’oeuvre de Tchaïkovski parait bouleversante. En effet, l’oeuvre n’est que manifestation d’une émotion qui tisse le lien d’une sensibilité subjective entre le public et l’individualité du compositeur. Nous sommes nez à nez dans une confession intime avec l’auteur.

Un grand merci aux musiciens de l’orchestre de Paris pour leur véritable talent, surtout lorsqu’il s’agit des passages en pizzicato, aux gracieuses lignes mélodiques des cordes et à la puissance percutante des cuivres. L’ensemble forme une véritable communion, que le public n’a pas manqué d’apprécier. Preuve en est, les 6 rappels du public lorsqu’ils ont acclamé le chef d’orchestre pendant les applaudissements !

Elona Prime

Le 27 mars 2018 avait lieu à la Philharmonie de Paris un concert de musique classique visant à nous présenter les symphonies n° 2 et n°4 de Piotr Ilyitch Tchaïkovski. Le tout était joué par l’orchestre de l’opéra national de Paris, sous la direction de Philippe Jordan. Deux heures durant, nous avons pu écouter ces deux symphonies, chacune composée de quatre mouvements ; les yeux rivés sur l’orchestre. Placé au centre de la Grande salle Pierre Boulez, ce dernier nous permet de suivre la progression des différents mouvements, nous faisant oublier la notion du temps. L’ensemble servi dans un écrin à l’acoustique sans pareille nous permet d’apprécier d’autant plus l’œuvre du compositeur russe. L’aspect modulable de la salle et la répartition des spectateurs mettent réellement en valeur l’ensemble de l’orchestre et des instruments présents ; à nouveau, la musique reste l’élément central et le seul point de focalisation du public.

C’est donc dans cet espace qu’évoluent les différents instruments, tous répartis selon l’organisation d’un orchestre symphonique traditionnel (avec une place privilégiée donnée aux instruments à cordes tels que les violons, violoncelles et violons altos). La sobriété du lieu et des musiciens permet également une réelle concentration sur le mouvement donné à la musique lorsque celle-ci est jouée. La synchronisation de tout l’orchestre est donc un régal pour la vue, là où la musique l’est pour l’ouïe. Le tout réuni offre une condition d’écoute exceptionnelle pour tous les spectateurs de la salle. La musique classique nous apparait alors de manière différente, tantôt réelle (de par la présence de l’orchestre) et tantôt irréelle (les deux heures de concert passent très rapidement).

Philippe Jordan réussit donc le pari qu’il s’était lancé : nous présenter des œuvres, parfois méconnues, du célèbre compositeur russe et nous les faire apprécier. C’est un spectacle accessible à toute la famille. La musique de Tchaïkovski nous touche, nous divertie. C’était un beau moment de grande musique.

Cléophée Vasseur

Le mardi 27 mars, grâce au Service Culturel de la Sorbonne, j’ai eu l’incroyable possibilité de me rendre à la Philharmonie de Paris pour assister à un événement unique, ça veut dire, la représentation de six symphonies du célèbre compositeur russe Piotr Ilyitch Tchaïkovski.

Le cadre du concert était très suggestif, j’aime beaucoup la Philharmonie du parc de la Villette, avec sa fusion entre les éléments d’architecture classique et moderne qui me rappelle un peu le Centre Pompidou. J’avais beaucoup d’attentes par rapport à ce spectacle ; je joue Tchaïkovski depuis l’enfance, et je l’appréciais de plus en plus en grandissant, avec le développement de mes instruments de critique à l’âge adulte. Ses divergences et expérimentations me fascinaient, mais également sa capacité à s’intégrer dans le mouvement de la musique romantique européenne tout en restant fidèle aux traditions de la musique populaire traditionnelle de son pays, autrement dit la Russie. Le concert a commencé en parfait horaire. Les musiciens de l’Orchestre de l’Opéra National de Paris ont pris leur places rapidement, Philippe Jordan, le directeur musical, est soudain entré dans la salle, et finalement, après une prompte révérence de tous les musiciens, la musique a commencé. L’atmosphère dans la salle était suspendue, on avait l’impression que le temps s’était arrêté : l’exécution fut tout simplement sublime. Les musiciens de l’Orchestre étaient si parfaitement synchronisés, qu’on aurait dit qu’ils formaient un seul instrument, magistralement guidé par le “meilleur chef d’orchestre” aux International Opera Award2017 et “artiste de l’année 2013” par le magazine “Classica”, Philippe Jordan. Comme musicienne, je considère un devoir moral d’exalter et souligner dans mes impressions du spectacle, l’énorme travail de synchronisation des musiciens, qui demande un effort qui va au delà du simple amour pour la musique; il s’agit de l’abnégation absolue. Ensuite, j’aimerais me pencher sur le choix stylistique des symphonies, assez remarquable ; d’abord trois des premières symphonies traitent de son enfance, des voyages, de la découverte de Mozart et de son orientation sexuelle (et de l’amour, évidemment), notamment la symphonie n°2 en ut mineur “Petite-Russienne” op.17. Ensuite, les trois dernières, Symphonie de la maturité, la dépression, la fragilité neuro-psychique, notamment la Symphonie n°4 en Fa mineur, op.36. Par contre, toute l’exécution avait une sorte d’intégrité, comme un ensemble parfaitement homogène. Il n’y avait jamais l’impression d’écouter deux différents orchestres au même temps ; on ne pouvait pas vraiment subdiviser de façon claire les deux groupes : dans le premier il y avait sans cesse des rappels au deuxième, et vice-versa, c’est le détail qui dévoilait la profonde connaissance de la part de l’organique des musiciens et du directeur musicale de l’œuvre de Tchaïkovski.

Il me semble évident que, pour rendre justice à un artiste d’un tel génie, il faut le représenter dans son ambivalence entre le classicisme de l’inspiration viennoise et la musique folklorique, dans sa figure d’artiste ouvert, capable de toute forme musicale. La soirée se termina avec la commotion de l’entière salle, et avec une des plus longues ovations que j’ai entendue cette année, complètement méritée.

Elisa Lamura
Photographie : Johannes Ifkovits