Tableau d’une exécution

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Tableau d’une exécution : c’est une œuvre shakespearienne que met en scène Claudia Stavisky, où le grotesque le plus étrange se mêle à la poésie. Deux personnages dominent la pièce : Galactia, une femme peintre, originale, extravagante, chargée de peindre la bataille de Lépante à la gloire de la République de Venise – et le doge, qui tient le rôle du raisonneur moliéresque avec un humour lassé. Car au fond, il sait, lui aussi, que c’est la vérité, aussi brutale soit-elle, que peint Galactia, alors que le tableau provoque chez les autres spectateurs un choc terrible, et un refus catégorique de la réalité, lorsqu’ils découvrent grâce à lui ce que c’est, vraiment, que la guerre. Car Galactia peint ce dont elle est convaincue :

Il faut que quelqu’un parle pour les morts, non de souffrance ou de sacrifice, mais de révulsion.

Cette pièce est un chef-d’œuvre. Le texte est hautement poétique, dans sa violence même, et il faut noter un remarquable travail des voix de la part des acteurs : la voix rugeuse de Galactia, qui exprime sa personnalité violente, la voix feutrée et affectée de l’amiral vainqueur de Lépante, dans laquelle transparaît toute la lâcheté de son aveuglement. La mise en scène est visuellement merveilleuse, évocatrice et contrastée, et la metteuse en scène s’est gardée de rendre la représentation plus provocatrice que ce que suggère le texte – car il l’est déjà suffisamment, et sa figuration est parfois, nécessairement, choquante.

Le parti pris idéologique – dans l’évocation du contexte historique et des forces en présence : l’État, l’Église et l’Art – est très clair, mais s’agit-il vraiment d’une pièce pacifiste ? Galactia veut inspirer la dégoût de la guerre jusqu’à la nausée ; elle la hait, mais c’est en la peignant qu’elle est dans son élément : survivrait-elle dans un monde privé de violence, elle qui méprise si profondément les délicats « peintres d’étoffe » ?

La notion de subjectivité est très marquée dans cette œuvre : les autorités comprennent bien que cette œuvre contient en elle la semence d’une révolution ; et pourtant, la République de Venise parvient à « absorber » le tableau, à le détourner de son sens premier et pourtant évident, afin de le rendre présentable au public, afin qu’il atteigne le but auquel il était destiné quand l’État en avait fait la commande : la célébration de la République de Venise.

Tableau d’une exécution d’Howard Barker a donc l’envergure d’une œuvre majeure. C’est pourquoi on lui pardonne les partis pris – car c’est le principe de cette œuvre d’affirmer la subjectivité essentielle de la représentation artistique et de la réception de l’art.

Claire de Mareschal

« Considérez-moi comme une femme et non comme un peintre », commence Galactia, héroine de Tableau d’une exécution, une pièce d’Howard Baker, mise en scène par Claudia Staviski au Théâtre du Rond-Point. L’art doit-il célébrer ou faire frissonner ? Telle est la dualité mise en scène dans cette pièce teintée de tragique.

Galactica vit la peinture, elle est pour elle le miroir d’une vérité qu’on tenterait d’étouffer. C’est le cas notamment lorsque le Doge lui attribut la réalisation d’une imposante peinture de la bataille de Lépante, en 1571. Ce tableau, qu’elle peint avec toute la brutalité de la guerre, des corps décharné et des navires broyés, est celui de sa propre exécution. L’artiste ne flatte pas les amiraux, elle peint leur cruauté avec toute sa sensibilité. Tableau d’une exécution met alors en relief la difficulté de peindre sur commande mais aussi la relation particulière qui se tisse entre une œuvre et son auteur.

Christiane Cohendy joue avec brio la mise à mort qui signifie pour elle obéir à un gouvernement muselant l’art plutôt qui ne l’apprécie. Elle réussit à prendre à partie le spectateur et ainsi à remettre en question le statut de peinture d’État. Si l’art profane, au XVIe siècle, est un art dont on se méfie, Galactia parvient toutefois à faire triompher son œuvre, par la force de son amour pour elle : « un tableau est récupérable même si l’artiste est perdu » résonne comme un un hommage au sacrifice au nom de la vérité et de la beauté dont nombre d’artistes auraient pâti.

Diane Lopez

Tableau d’une exécution est une pièce de Howard Barker, mise en scène par Claudia Stavisky, jouée sur la scène du Théâtre du Rond Point. Elle relate l’histoire d’une femme, Galactia, chargée par le doge de la République de Venise de peindre la bataille de Lépante. Il s’attendait à voir la célébration d’une victoire, elle a peint un carnage. Galactia est une femme qui peint comme elle vit : crûment, avec une passion qui tend parfois vers la folie, la frénésie.

Cette pièce a une dimension éminemment politique, car elle interroge la place de l’art, comme outil de propagande ou comme outil de contestation et de dénonciation. Galactia choisit de contester, de choquer. Elle refuse de suivre le courant traditionnel au profit d’une peinture qui reflète la violence du monde ; elle prend le parti pris du sang, comme en témoigne la sanguine et la peinture rouge vif qu’elle utilise pour toutes ses œuvres. La fresque que doit peindre Galactia représente la toile de fond – au sens propre comme au sens figuré – de la pièce. Ce qui est mis en avant, ce sont les relations de Galactia avec les autres (sa fille Suporta, son amant, Carpeta, le soldat à la flèche, le doge…). En arrière-plan, s’esquisse la fresque, silencieusement. D’abord quelques traits, les point et les lignes de fuite, ensuite une ébauche, quelques mâts, des voiles, et petit à petit, des détails, les corps ensanglantés, l’homme à la flèche, le regard carnassier et les mains aux doigts acérés de l’amiral. Et finalement, le sang. Tellement de sang, que le tableau devient une mer de tissu rouge.

Le mélange entre modernité et tableau historique est réussi. Les costumes et le décor créent une ambiance très Renaissance. Les personnages, leurs noms, renvoient à l’Italie des années 1570. Cependant, la pièce est entrecoupée d’interludes durant lesquels retentissent des airs orientaux préenregistrés, comme pour suggérer la présence des perdants (les Turcs), et la fresque est un élément “autonome”, dont la réalisation se fait par le biais d’une animation sur diaporama.

Au regard de toute la ligne subversive qui traverse la pièce, la fin me paraît toutefois un peu décevante. Le tableau fait pour représenter la souffrance sert à l’exaltation de la patrie, Galactia est réhabilitée, tout est un peu trop “tout est bien qui finit bien”, ce qui fait dégonfler la tension tragique qui avait surgi vers le milieu de la pièce.

Erica Ngoala

Lorsque je me suis rendue au théâtre du Rond-Point le 24 janvier pour assister au Tableau d’une exécution d’Howard Barker , je m’attendais surtout à une explosion de rouge, couleur que décline inépuisablement la peintre Galactia (Christiane Cohendy) au temps de la République vénitienne du XVI° siècle. Le rideau s’ouvre sur un atelier d’artiste, sur Galactia vêtue d’une robe dont le bas est tâché d’une peinture rouge si foncée que l’on dirait du sang, et … sur les fesses de David Ayala, dont l’aplatissement total à travers une barque brisée illustre à la perfection le nom savoureux de son personnage, Carpeta. Peintre de scènes religieuses et amant de la sulfureuse Galactia, il lui sert de modèle pour une commande du Doge de Venise (Philippe Magnan). Galactia doit représenter la glorieuse bataille navale de Lépante, en montrant, comme le voudrait le cardinal de Venise, la « noblesse des intentions » dans cette guerre juste. Seulement, ce qui intéresse Galactia, c’est la « viande découpée en tranches », l’hommage rendu aux morts quel que soit leur camp… Elle révèle la boucherie absurde qu’est la guerre, ce que les pouvoirs politique et religieux vénitiens ne sauraient lui pardonner… sauf intervention d’une critique d’art engagée en politique (Julie Recoing)!

Christiane Cohendy interprète avec beaucoup de puissance une Galactia libre, intelligente et sensuelle. Libre, parce que sa détermination n’est enrayée ni par la demande que lui adresse sa fille Supporta (Anne Comte) de mener à bien son œuvre et de soustraire ainsi à toutes les femmes peintres à la condescendance masculine, ni par son amour pour Carpeta, son confrère et rival à la fois. Ce fascinant personnage est aussi plein de paradoxes qui prêtent à rire : elle veut peindre la vérité, mais se désole de discerner chez l’amiral un air de bonté qui contraste avec la férocité qu’elle aurait voulu lui voir arborer. Elle qui incitait le doge à exposer son tableau en sachant pertinemment que cela lui vaudrait la prison, elle s’effondre lorsqu’il est exposé et s’exclame « Mais je ne suis pas faite pour être comprise ! ».

Si, à ce moment, Galactia paraît regretter son rôle d’artiste martyrisée, elle est toutefois parvenue à ses fins – clamer la vérité à coups de pinceaux et la dévoiler au plus grand nombre – ce que rend bien la mise en scène de Claudia Stavisky. Le tableau y devient  personnage : simples esquisses tracées au sol, puis toile mouvante étendue sur tout le mur du fond représentant des navires auréolés d’une lumière rougeoyante, le spectateur ne le verra jamais achevé. Une fois terminé, il n’est qu’un immense voile rouge vif que foulent les personnages et sur lequel les spectateurs projettent les images décrites. Les Vénitiens peuvent le contempler au palais, mais il reste, pour les spectateurs, caché derrière un mur noir… Sans doute est-ce là la grande force de Tableau d’une exécution : outre la réflexion sur l’artiste, sur la relation entre art et politique, avec ce tableau jamais dévoilé, le spectateur s’improvise Galactia et se demande comment représenter l’absurdité de la guerre.

Laurine Sauwens

Le théâtre critique d’Howard Barker interroge notre rapport au pouvoir : dans Tableau d’une exécution, il nous raconte l’histoire de Galactia, une peintre vénitienne du XVIIe siècle, inspirée par la vie d’Artemisia Gentileschi – qui, elle, a vécu entre Rome, Florence et Naples. Pendant cent-vingt minutes, nous suivons la progression de Galactia, qui a reçu une commande de l’Etat de Venise : représenter la bataille de Lépante. Elle se joue de l’intitulé de la commande, profitant de l’absence de référence à la victoire des armées vénitiennes pour forcer une composition réalise, violente et sanglante, plutôt qu’une célébration de l’esprit guerrier. Dans la première scène, Galactia travaille une flaque rouge-mauve, qu’elle étale avec sa robe, tout en discutant avec Carpeta – son amant, peintre lui aussi – allongé sur le ventre, nu. Ce premier tableau surprend le spectateur par la position et le caractère des personnages masculins et féminins : c’est le contraire de la scène ordinaire, car ici, c’est la femme peintre qui demande à l’homme de se déshabiller pour le peindre. D’autres compositions poétiques – que l’on doit à la metteuse en scène Claudia Stabisky – ponctuent la pièce, et constituent une mise en abîme de l’objet de celle-ci – le tableau de trente mètres que Galactia doit réaliser.

Si la démarche féministe de Barker est intéressante, nous pouvons toutefois regretter l’exagération des emportements de Galactia : ne serions-nous pas en train de représenter les attaques misogynes dont elle fait l’objet, quant à la prétendue hystérie féminine ? Galactia ne peut-elle pas être forte sans crises de nerfs ? Il s’agit probablement d’un parti pris de la mise en scène, mais il oblige la comédienne jouant Galactia (Christiane Cohendy) à s’égosiller (risquant parfois un manque de justesse dans les questions qu’elle pose, et qui ne semblent plus destinées à personne), voire à perdre la voix : dans les dernières scènes, nous l’entendons à peine. La révélation finale du tableau à Carpeta parvient à toucher le spectateur, qui est habilement mis dans la position de ce tableau : c’est vers le public que Carpeta regarde, quand Galactia lui montre le tableau – l’astuce est habile, pour qu’il ne nous tourne pas le dos, et que nous partagions son émotion dans une position peu commune, où c’est nous qui devenons objet regardé, quand le comédien est sujet regardant.

La pièce remporte son pari, s’il s’agissait d’éveiller l’intérêt du spectateur quant à la peinture d’Artemisia Gentileschi ; ses répliques aux accents modernes – la pièce a été publiée en 1993 – nous montrent toute l’actualité du questionnement social de la place des femmes et de la relation de celles-ci au pouvoir.

Tania Sanchez
Photo : Simon Gosselin