Swann s’inclina poliment

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Dans le tout petit théâtre de Belleville se tiennent les représentations de Swann s’inclina poliment, jouées par la compagnie Franchement, tu, et mises en scène par Nicolas Kerszenbaum. La pièce est une réécriture du célèbre roman Un Amour de Swann de Marcel Proust.

Avant la représentation, surprise : le théâtre de Belleville est dissimulé dans une toute petite rue du quartier de République, et les spectateurs semblent être des habitués. Tout cela promet une ambiance intimiste, qui est réalisée lorsque l’on découvre la salle de spectacle. Au premier rang, l’on est sur la scène. Les acteurs sont déjà en place, mimant des oiseaux, et entourés d’orchidées qui évoquent les catleyas proustiens.

La scène est posée : nous sommes chez les Verdurin, riches bourgeois vaniteux, avec Odette et le peintre Labiche. Ce dernier lance à la salle : « Vous êtes Charles Swann. Vous êtes d’accord ? ». Va pour Charles Swann. Le public est alors immergé dans l’intrigue, pris à parti, et souvent scruté par les acteurs qui s’attardent sur chaque visage.

Le spectacle retrace les épisodes majeurs du roman de Proust : la rencontre avec Odette, le salon des Verdurin, la petite sonate de Vinteuil, le doute et la trahison. Cependant, le roman est actualisé par un vocabulaire moderne, par des références à des marques ou à la politique. Les scènes théâtrales sont entrecoupées de chansons et de jeux de corps qui semblent presque être de la danse contemporaine. Odette est puissante, sensuelle, vénéneuse. Madame Verdurin est vulgaire et prétentieuse. Labiche est flatteur. Le public est Swann. Tout y est. Certaines scènes sont très fortes, notamment lorsqu’à la fin de la pièce l’acteur qui joue Labiche reprend le personnage de Charles Swann et prononce une tirade colorant la jalousie et la douleur. C’est un moment vrai.

Néanmoins, lorsque le jeu théâtral cesse, les moments chantés paraissent briser la tension dramatique, et les allusions politiques manquent parfois de subtilité.

Malgré ces petits défauts, la pièce est une réussite, parce que durant son temps, le spectateur a vécu, le spectateur a senti. La proximité avec les acteurs, la simplicité de la mise en scène et l’absence d’artifice technique créent une symbiose entre le jeu et l’instant présent. Nous sommes Charles Swann, et nous en vivons la douleur, les thèmes de l’amour et de la douleur pouvant évidemment parler à tout un chacun. La vanité et la superficialité de la vie mondaine, avec toutes ses jalousies et ses faux-semblants sont révélés. Pourtant, même au travers de ces thèmes lourds, la pièce est légère, parfois fantasque. Jeux de mots, mimes et plaisanteries sont de mise.

Il s’agit donc d’une belle mise en valeur de Proust, qui n’est pas un prétexte ni un calque. Swann s’inclina poliment est une adaptation intelligente, qui marque les sens.

Chloé Roland

Du 13 septembre au 13 décembre 2017, la compagnie Franchement, tu s’empare du théâtre de Belleville avec son spectacle Swann s’inclina poliment. A sa tête, l’auteur et metteur en scène Nicolas Kerszenbaum s’est proposé d’adapter librement le texte de Proust Un amour de Swann.

C’est dans le salon de Mme Verdurin, si difficile d’accès, que le public est convié. En arrivant dans la salle, nous découvrons le peintre Elstir et Mme Verdurin imitant des poules dont le regard et la tête ne savent où se fixer. Les femmes habituées de ce salon ne sont-elles pas en effet des cocottes ? C’est bien la dimension humoristique du texte de Proust que Kerszenbaum a décidé d’exploiter. La scène est couverte d’orchidées et d’oiseaux empaillés. Deux musiciens produisant des sons indécis sont dans un coin, Odette dans un autre, esquissant d’amples mouvements indéterminés. Atmosphère étrange donc, un peu étouffante, que celle du salon de Mme Verdurin.

Le spectacle commence, on nous annonce l’arrivée au salon de Charles Swann, invité par Odette, déjà charmée par l’homme cultivé et mondain. Pas d’acteur cependant pour l’incarner : le public s’en chargera. C’est donc à nous que s’adressent les acteurs, et même à chacun d’entre nous, leurs regards se posant alternativement sur nos visages. Nous voilà invités à vivre l’amour grandissant de Swann pour Odette, ses hésitations, sa cruelle jalousie, son désespoir, sa chute.

S’ensuit alors une heure et demie de spectacle au rythme soutenu, remarquablement calculé. Les blagues d’Elstir s’enchaînent, la vulgarité hilarante de Mme Verdurin se déploie dans chacun de ses gestes, dans chacune de ses paroles, et l’ambivalence du caractère d’Odette, aussi belle et sensuelle que stupide, est mise à nu. Des moments très dynamiques où l’on assiste à des conversations, des jeux et des rires entre les personnages, laissent place à des moments plus narratifs. Elstir et Mme Verdurin, derrière leur micro, accompagnés par les musiciens, font le point sur les sentiments de Swann pour Odette, occasion de citer directement le texte original de Proust. Il faut saluer ici le souci de beauté plastique de la pièce, où les corps sensuels et érotiques dansent et s’agitent sous une lumière colorée.

Regrettons toutefois la dimension politique un peu forcée que Kerszenbaum a voulu donner à sa pièce. Les très nombreux parallèles entre la société hiérarchisée de l’époque de Proust et la nôtre, bien que faisant immanquablement sourire, sonnent faux au sein de cette pièce où règnent l’humour et la beauté de la scénographie et de la mise en scène. Les allusions un peu grossières à l’affaire des Panama Papers et aux méfaits du capitalisme ne semblaient pas nécessaires, tant la hiérarchie impliquée par le salon de Mme Verdurin et son snobisme écoeurant se passent de mots.

Simon Chauviré

Que vous le vouliez ou non, vous jouerez le rôle de Swann, contraint de s’incliner devant le monde bourgeois et superficiel, représenté par une Madame Verdurin au look de pop-star, un peintre Biche hypsterisé et une Odette mystérieusement moderne et sensuelle. Mais toujours à la manière de Proust, c’est-à-dire poliment.

On retrouve dans cette adaptation d’Un Amour de Swann, réalisée et mise en scène par Nicolas Kerszenbaum, les thèmes principaux présents dans le roman d’origine, d’une façon plus actualisée. Par exemple, lors d’un jeu de rôle, où celui qui possède le plus de Curly est le plus riche, la jalousie et le désir d’ascension sociale de Madame Verdurin – affirmant fièrement qu’elle connaît des membres de multinationales et prend des cours d’économie par téléphone avec un certain Thomas P…- s’attaque à Swann qui, lui, a l’audace de rendre visite au président de la République, à l’Elysée. A travers une inversion des rôles, sont alors perceptibles les critiques proustiennes de la bourgeoisie et de l’aristocratie, à travers mêmes les paroles de leurs personnages représentatifs. Dans ce jeu de rôle, Swann détient 90% des richesses mondiales. Comme le public est Swann, les contestations d’une Madame Verdurin, appauvrie subitement par le jeu, s’adresse à nous.

Aussi, la jalousie amoureuse ressentie par Swann, est nettement palpable lorsqu’Odette, souffrante du désintérêt que ce dernier lui portait, le lui rend en le trompant avec la mondanité et le comte de Forcheville. L’acteur jouant l’artiste peintre devient alors Swann par un simple déshabillement. Nous redevenons simple public et pouvons  contempler la jalousie qui s’attache à lui comme une pieuvre. Cette matérialisation résonne peut être avec la disparition de l’idée de Swann dans l’esprit d’Odette. Même s’il peut être agréable de mettre un corps et un visage sur une voix, voir Biche se transformer en Swann par un rapide transfert des rôles peut paraître troublant. Pendant que Biche est Swann, le public est-il Biche ?

Néanmoins, on peut remarquer que tous les acteurs se transforment : Odette au début timide, fragile et meurtrie, devient forte et puissante grâce à l’affirmation de sa sensualité. Madame Verdurin s’appauvrit, Biche se swannise, et les musiciens deviennent personnages. Ils démontrent également leur polyvalence par le chant.

La scénographie, comme le texte, est contemporaine. Les néons, les plantes et les oiseaux artificiels, en plus de rappeler la fausseté du monde bourgeois créent presque une ambiance de boîte de nuits où, souvent, seules l’apparence et la popularité permettent d’accéder à la mondanité. La présence des musiciens, de micros sur scène et le recours à la chanson par les acteurs peuvent aussi rappeler une salle de concert ou un clip, où Mme Verdurin serait la Britney Spears du XXème siècle. Le thème de l’apparence est particulièrement souligné par la figure de l’oiseau. En effet, les acteurs prennent parfois des attitudes de paon, en écho à leurs parades et à leurs masques.

Camille Burini

Photo : Les Indépendances