SunBengSitting / Simon Meyer – Théâtre de la Bastille

La création de Simon Mayer, SunBengSitting, est une œuvre qui impressionne par sa cohérence, alors même que son matériau, son propos, ses origines, jouent constamment sur deux tableaux. L’Autrichien, musicien et danseur, associe dès le titre de sa performance le langage dialectal de Haute-Autriche – le SunBeng, c’est le banc au soleil, devant la chaumière – et l’anglais sitting, un peu comme il associe, tout le long de cette danse rythmée et musicale, les éléments typiques de la culture autrichienne à une extraordinaire contemporanéité de la mise en scène, sobre et épurée.

SunBengSitting fait en effet la part belle à la culture autrichienne, tant par une ambiance sonore (oiseaux, feuillages, craquèlement du bois) savamment travaillée dans le noir, que par la réalisation sur scène et parfois en même temps, de danse typique et de chant traditionnel. Simon Mayer s’adonne en effet au shuhplatter, danse de Haute-Bavière principalement exécutée par des hommes, consistant en de multiples claquements de paumes, tapements du pied, bonds et retours. Le rythme instauré par la danse, et l’enchaînement répétitif, en soi musical et entraînant, des mouvements et des claques, alternent ou se couplent agréablement avec les chants tyroliens du Yodler, parfois accompagné de violon. 

Mais cet univers est travaillé par le moderne. D’une part, la nudité arborée par Simon Mayer inscrit bien sa démarche dans une mise en scène contemporaine, chorégraphie et musique se déployant dans un espace nu lui aussi ; le danseur se sert aussi de sa nudité pour critiquer la sexualisation clichée dont les corps masculins – et donc, en creux, féminins – peuvent faire l’objet. D’autre part, tout bruit, tout son, toute note sont enregistrés, samplés et mixés sur le moment, l’espace sonore se remplissant ainsi peu à peu et se chargeant de plusieurs couches, elles aussi fort disparates a priori. Au frottement d’un ciseau sur une pierre s’ajoute le pincement d’une corde de violon ; au claquement de la corde qui, dans le folklore autrichien, permet de chasser les démons et les mauvais esprits qui rôdent, se joint le bruyant vrombissement d’une tronçonneuse en voie de découper une meule. Sur cette scène où le micro a pour pied un bâton de bois, tous les sons, qu’ils renvoient à la tradition ou à la modernité, cohabitent, se mêlent, vivent ensemble, jamais ne s’opposent ou se contaminent.

De cet habile entrelacs de référents autrichiens, de citations du folklore, et de jeux contemporains, Simon Mayer tire la force de sa performance. Tendu vers le simple fait de s’asseoir sur son SunBeng, son banc rudimentaire sous le projecteur vermeil, l’artiste enchaîne les saynètes, avec des pointes d’humour justement amenées, laissant au spectateur peu de répit dans sa contemplation étonnée et captivée. Sa danse rituelle envoûte, ses chants séduisent, la narration – minimale – intrigue. Sa conclusion, pour partie en anglais, pour partie en autrichien, mi-parlée mi-chantée, émeut et amuse à la fois. SunBengSitting est cette alliance du territoire et de l’espace neutre, du chant et du bruit, du corps viril, cliché, et de sa liberté – libération – sur scène, pour autant de questionnements sur soi, sur le groupe, sur l’art et les manières de s’exprimer.

Louis Tisserand


Comme le laissait supposer le descriptif, Sunbengsitting est un spectacle surprenant. A l’origine, je me rends au théâtre en ne sachant pas très bien si 1h15 de danse contemporaine avec un interprète nu revisitant des traditions autrichiennes seront réellement une bonne surprise. Les premières dix minutes du spectacle font monter cette tension dans la salle, dans laquelle les spectateurs se demandent tous à quoi s’attendre : dans le noir, la silhouette nue du danseur se dessine sur scène, du son nous parvient de chaque coin de la salle, des échos d’oiseaux et des premières vocalises tyroliennes. Après  cette « mise en atmosphère » de la campagne autrichienne, la lumière se fait sur le corps de Simon Mayer. Les rotations qu’il effectue dans le clair-obscur des projecteurs ne le font apparaître que comme une vibration étonnante, un tableau presque abstrait de l’idée de mouvement.

L’interprète enchaîne ensuite une série de performances, mêlant danse, mimiques, création de son, fabrication d’un banc en bois à la scie électrique et danse folklorique.  Les gestes sont parfaitement maîtrisés, le son est impressionnant. Au cœur de cette performance la nudité apporte un effet de distanciation : quelles images du masculin construit ce folklore, alors même que le corps qui est représenté nous apparaît si vulnérable ? Le contraste entre les mouvements et les postures de virilité, exagérées et cet aspect complètement incongru d’habiter seul et nu une scène si vide interrogent l’aspect complètement superficiel et construit de nos visions du masculin, la danse exhibe la performance du genre. Simon Mayer passe du bûcheron fier, sûr de lui et de sa force à des ondulations de pop star plus féminine. Les vocalises tyroliennes elles-mêmes, qui sont à mon avis pour un public français une découverte esthétique touchante telle qu’elles  sont réalisées ici, paraissent incarner cette ambivalence entre force et fragilité. La salle semble impressionnée par le talent du danseur qui passe d’une discipline artistique à une autre extrêmement rapidement et rit avec lui de la parodie d’images collectives.

Je pense qu’il manque cependant un référentiel autrichien pour complètement comprendre les enjeux du spectacle et l’héritage qu’il entend retravailler mais même pour un public qui ne connaît pas ces réalités la chanson finale chantonnée par Simon Mayer reprend des images occidentales communes sur la figure du guerrier, du courtisan chevaleresque, prétention complètement déconstruite par la simplicité de « l’exploit » réalisé sur scène : la construction d’un banc en bois. Il était donc intéressant de voir dans un spectacle de danse contemporaine une nudité totalement justifiée, qui sert le propos politique du danseur et qui nous permet de nous interroger sur la sexualisation du corps masculin : alors que le corps nu tend à exprimer tout au long du spectacle la vulnérabilité de l’homme, à la toute fin lorsque celui-ci se vêtit d’un caleçon noir, les images modernes de publicité viennent en tête de l’audience. Cette dernière image nous amène alors à nous interroger sur la construction moderne du genre masculin : quels artifices derrière l’ultra-virilité des publicités d’hommes en sous-vêtements, quelles fragilités derrière des corps à qui l’on demande de représenter en permanence l’idée de performance sexuelle ? 

Chloé Bories


J’ai remarqué que les programmations les plus originales se trouvaient le plus souvent dans les petits théâtres. C’est le cas du spectacle de danse Sunbengsitting imaginé et interprété par le chorégraphe autrichien Simon Mayer. Dans son solo qu’il danse nu, l’artiste revisite les traditions de la campagne autrichienne dans laquelle il a grandi. Sons et gestes sont au coeur de cette performance afin de mettre à l’honneur les origines de Mayer.

Silence. On est dans le noir. Des voix de part et d’autre de la salle plongent le spectateur dans une mystérieuse expérience immersive et purement auditive pendant quelques minutes. Le son se fait de plus en plus fort et violent, jusqu’à ce que la lumière soit ! Alors, on voit sur une scène dénudée d’artifices un homme non moins nu qui danse et tourne sur lui-même un long moment. Ses pas rappellent ceux des chevaux qu’on entraîne dans un manège. En réalité, ils sont inspirés des danses folkloriques issues des coutumes autrichiennes. Des objets du quotidien viennent inspirer la chorégraphie : le danseur fouette violemment dans le vide avec son fouet, geste qui rappelle le traditionnel fouet chasseur de mauvais esprits dans les traditions autrichiennes. Il scie aussi un tronc afin de fabriquer un banc qui rappelle le Sunbeng, banc installé devant les fermes dans la Haute-Autriche. Ces objets sont donc des accessoires qui servent la chorégraphie, mais aussi des instruments. Par exemple, le frottement d’une hache contre un couteau crée un bruit assez strident auquel vont s’ajouter le bruit du fouet, de la tronçonneuse, des voix qui murmurent des paroles inintelligibles, et tous ces éléments additionnés les uns aux autres forment un fond sonore, une musique qui a parfois des accents de techno ! On observe alors une tension entre la nature évoquée à travers le Sunbeng, la nudité, les sons (la voix, le chant, le yodel), et les objets contemporains tels que la tronçonneuse ou le micro.

D’un point de vue purement esthétique, le danseur avait une forte présence sur scène et beaucoup de grâce. La nudité, probable évocation de la nature, permettait de désacraliser le corps, de l’extraire de toute érotisation et de le montrer dans sa simplicité, comme un instrument. Lorsque les muscles se contractent, se détendent et se meuvent dans un rythme soutenu et régulier, le corps est un instrument de danse, un moyen d’expression et de transmission des traditions ancestrales. Le corps est aussi un instrument au sens musical, puisqu’il produit des sons comme le yodel, les sifflements, les claquements, par imitation des instruments de musique. Pourtant, en dépit de ces indices que sont les danses et les sons, je n’avais pas saisi le sens d’une telle chorégraphie. Il s’agissait d’une référence aux traditions autrichiennes, vaguement perceptible à travers le yodel. Malgré tout, j’ai trouvé original que Mayer inclue des objets tels que la hache, le fouet ou la tronçonneuse dans sa chorégraphie.

Isabelle Seitz


Photo : Florian Rainer