Stabat Mater / Rossini – Aurélien Azan Zielinski

Stabat mater dolorosa / juxta crucem lacrimosa / dum pendebat Filius

Debout la mère des douleurs / Près de la croix était en pleurs / Quand son fils pendait au bois


Ce dimanche 17 mars 2019, l’orchestre Lamoureux, dirigé par Aurélien Azan Zielinski, accompagné par le chœur de Sorbonne Université et les solistes Mary Elizabeth Williams (soprano), Delphine Haidan (mezzo-soprano), Mark van Arsdale (ténor) et Nahuel di Pierro (basse) interprétait le Stabat Mater de Rossini

Composée dans les années 1830 à partir de la séquence du XIIIe siècle qui évoque la souffrance de Marie lors de la crucifixion de son fils Jésus Christ, l’œuvre se divise en dix parties. À l’époque, Rossini voit pleuvoir sur sa pièce, malgré sa réception enthousiaste, des critiques acerbes et notamment celle de Wagner : elle serait trop légère par rapport à son sujet. De fait, elle oscille toujours entre la douleur grave et la joie glorieuse, entre la peine profonde et la majesté triomphante. De l’introduzione au finale, toutes les nuances sont peintes avec finesse et donnent à vivre le récit de l’affliction d’une mère qui suit son fils jusqu’à la mort.

En effet, il s’agit bien d’une forme musicale narrative : les tableaux se succèdent comme un chemin de croix sonore et révèlent toute la ferveur de ce chant liturgique médiéval. Le quartetto joue avec les voix et les tessitures des solistes à la manière des personnages d’une pièce de théâtre qui se donneraient la réplique. L’orchestre n’est pas en reste puisqu’il éclaircit la gravité du chant ou estompe finement les aigus quelque peu tranchants. La cavatine de la mezzo soprano fait revenir l’auditoire à une douceur animée magnifiquement incarnée par Delphine Haidan. Mais la sérénité retrouvée se trouve vite renversée par l’effroyable inflammatus de la huitième partie, qui fait gronder l’orchestre et évoque l’Enfer auquel on espère échapper :

Flammis ne urar succensus / per te Virgo sim defensus / in die judicii

Je crains les flammes éternelles ; / Ô Vierge, assure ma tutelle / À l’heure de la justice

L’avant-dernier numéro, bel exemple de contrepoint a cappella, contraste fortement avec le précédent. La gloire apaisée et mystique du paradis se trouve ici opposée aux violentes flammes infernales. Explose enfin le finale qui rassemble l’orchestre, le chœur et les solistes et condense toute la joie paradoxale qui se dégage de l’œuvre de Rossini. La douleur et la gravité ne font que renforcer sa magnificence. La musique narre le supplice de la mère du Christ tout en donnant à éprouver l’espérance joyeuse d’être sauvés pour les hommes et la pieuse tendresse de la mère du Sauveur.
Il me semble alors qu’on peut décemment mettre de côté les critiques qui sont encore faites à cette pièce : sa légèreté concourt à sa beauté puisqu’elle permet un contraste saisissant avec les parties les plus sombres et douloureuses. Les atmosphères musicales progressent avec le discours, et les solistes sont autant de personnages qui prêtent leur voix à cette peinture tantôt exaltée tantôt affligée. La délicatesse et la puissance des solistes sont à saluer, et il ne fait aucun doute que le finale n’aurait pas été aussi grandiose sans la direction énergique, précise et admirable d’Aurélien Azan Zielinski.

Bertille Rouillon


L’émotion était palpable, le dimanche 17 mars 2019, dans la prestigieuse salle Gaveau. De fait, le chœur de Sorbonne Université, accompagné de l’orchestre Lamoureux et de quatre solistes y interprétait le célèbre Stabat Mater de Rossini. Un concert parfaitement mené par Aurélien Azan Zielinski, lauréat en 2012 du concours « Talents Chefs d’Orchestre », qui a accompli un travail époustouflant : c’est tout aussi impressionnant de voir un chef d’orchestre à l’œuvre que l’esprit de communion qui lie les musiciens aux chanteurs ! Chose non seulement appréciable mais également très enrichissante était la rencontre avec les artistes, une demi-heure avant le concert. C’est un moment particulier de partage, qui permet par exemple de découvrir ce qui se passe en coulisses.

Le Stabat Mater, œuvre profane ou religieuse ? En réalité, cette œuvre ne prétend ni édifier les fidèles ni assurer le statut éternel à son auteur : Rossini écrit dans la langue qui la sienne, et s’il choisit de mettre en musique cette séquence médiévale (car à l’origine c’est un poème composé au XIIIe siècle), c’est pour son aspect dramatique. En effet, le texte évoque la souffrance de Marie lors de la crucifixion de son fils Jésus-Christ. On y voit une nouvelle forme de piété caractéristique de la fin du Moyen-Age, plus empathique et émotive. Ainsi donc, Rossini écrit cette pièce à la demande de Don Manuel Férnandez Varela, personnage influent de Madrid. L’œuvre est écrite pour quatre solistes : ce dimanche, ce furent Delphine Haidan (titulaire d’une maîtrise de musicologie à la Sorbonne), Mark Van Arsdale (diplômé des Northwestern et Indiana University aux Etats-Unis), Nahuel Di Pierro (issu de l’Institut Artistique du Teatro Colón, à Buenos Aires) et Mary Elizabeth Williams, dont la prestation a dû laisser sans voix plus d’un.e spectateur.ice. La séquence est divisée en dix numéros, qui se succèdent comme à l’opéra : dès les premières notes, graves, c’est l’adjectif « majestueux » qui vient en tête, avec des accents dramatiques qui suggèrent la passion et la douleur. On ressent immédiatement la souffrance d’une mère face à la perte de son fils. Les voix du chœur se mêlent somptueusement et mélancoliquement à l’orchestre, tout en alternant avec les solistes. Au cours de ces dix séquences, les différentes voix du chœur se séparent et se rejoignent, permettant de mettre en valeur le chant et de souligner la force mesurée de l’orchestre, tantôt récitatif meurtri, tantôt intense et dramatique. Le moment de l’Aria e coro : inflammatus, huitième séquence est particulièrement saisissant : Rossini y déchaîne les flammes de l’Enfer, sous la baguette impétueuse du chef d’orchestre. Le cri humain de l’effroi brise le silence, la salle retient son souffle : les vocalises de la soliste (Mary Elizabeth Williams) suggèrent l’angoisse, suivi par la vigueur effroyable qui jailli du chœur. Enfin, le dernier tableau, de même que le premier, rassemble chœur et orchestre au complet. Le début énergique suscite l’émotion jusqu’à ce que soudain tout s’arrête, et que les mesures d’introduction reprennent. La péroraison est à l’image de l’ensemble du Stabat Mater : somptueuse et grandiose.

Ainsi donc, c’est sans aucune surprise que les applaudissements éclatent dans un grondement assourdissant : c’est au tour du public de donner le la, afin de remercier les musiciens, le chœur, les solistes et le chef d’orchestre de nous avoir fait voyager au pays des émotions, du bouleversement au saisissement en passant par la passion et l’effroi.

Marisol Roullier


Dans l’élégante Salle Gaveau était joué, le dimanche 17 mars 2019, le Stabat Mater de Rossini. Cette œuvre, composée en plus de 10 ans, a duré environ une heure

Le fait d’être un dimanche a sans doute contribué à faire naître ce sentiment, mais on avait l’impression d’assister à ce concert comme on assiste à la messe. Un grand orgue se trouvait au-dessus de la scène, le chef d’orchestre était de dos, les paroles intégralement en latin… L’ambiance était christique. Le texte est tiré d’une séquence médiévale. Rossini remet le Stabat Mater au goût du jour, dans une Italie du XIXème siècle qui redécouvre l’art catholique.

Le Stabat Mater convoque un orchestre, un chœur et des choristes. Le chef d’orchestre porte une élégante pochette rouge, de la couleur de la robe d’une des choristes, de la couleur du velours sur les chaises de la Salle… De la couleur du sang du Christ. Le thème est celui de la Passion, et de la souffrance de Marie. Se mêlent la théâtralité romantique et la pureté classique. C’est une œuvre sacrée, lyrique, un dia-logue, au sens fort, parce que deux logos interviennent, musique et chant se répondent. Il existe des moments musicaux si beaux et si intenses qu’on est certain de ne pas les mériter.

Ce n’est pas une question d’originalité ou d’inventivité (le texte date du XIIIème siècle), de complexité ou de technicité (bien que l’acoustique de la salle Gaveau soit parfaite), c’est une question de vérité. La vérité rencontre la matière sonore et lui donne une forme qui bouleverse – et qui enseigne, en tant qu’elle nous met en contact avec le mystère de la musique du monde, et du silence de Dieu. D’ailleurs la musique n’est seulement pas liée à une capacité technique ou à une question d’acoustique. Elle est davantage liée à l’âme ; laquelle ne se sépare pas des racines culturelles ; cette après-midi à la Salle Gaveau fut avant tout européenne.

Le chant en latin ne permet pas de saisir l’intégralité de ce qui se joue sous nos yeux. Il y a tant de choses que l’on ne comprend pas… Qui heurtent. Qui sont comme des échardes. Des rayures. Des défauts. Des incongruités. Des choses qui semblent se trouver là presque par hasard. Qui sont jetées dans la matière sonore, comme des grumeaux, qui n’auraient pas atteint le même degré de cuisson que le reste de la pâte.
Tout cela devrait normalement gêner, produire un malaise, dérouter… et c’est bien le cas. Cela crée un déplacement perpétuel de ce qui en nous écoute, ou se sent concerné par le fait historique raconté. Même si le sens nous échappe partiellement, il ne s’agit pas de nous accommoder de ce manque. Il s’agit de l’explorer, de l’éclairer, de le creuser, de le sonder, de nous y jeter, de l’habiter, pour finalement l’aimer.

En une heure, on comprend que la musique est l’alpha et l’oméga de la vie, de la vie complète, de la vie réelle. Si on l’aime, si on lui fait la place qui est la sienne, sa puissance dévastatrice et consolatrice porte jusqu’à l’amour suprême, incandescent et éternel. Il y a plus d’intelligence, d’art, de bonté, de philosophie, de profondeur et de morale en une heure d’écoute de Rossini que dans tous les plus grands livres jamais écrits. Il n’y a pas d’autre secret. Ce secret-ci n’est pas à garder pour soi. Partagez-le.

Pierre-Hugues Barré


Photo : DR