Speed dating avec Carole Martinez / Festival Livres-en-tête #11 / Samedi 5 octobre 2019

« À tes côtés, je m’émerveille.
Blottie dans mon ombre, tu partages ma couche.
Tu dors, ô mon enfance,
Et, pour l’éternité, dans la tombe, je veille. »

La terre qui penche, Carole Martinez

Dans le quartier historiquement proustien du VIIIème arrondissement de Paris, alors qu’une pluie fine coulait sur mon imperméable bleu, je me rendais en toute hâte à l’hôtel littéraire Le Swann, qui accueillait pour la première fois le festival Livres en Tête, organisé par Les Livreurs, spécialistes de la lecture à voix haute.

Cet après-midi d’octobre, j’entrais dans un vaste salon, aussi chaleureux que confortable, conçu par un admirateur des œuvres de l’écrivain Marcel Proust. Sous une toiture de verre, des fauteuils rembourrés entouraient de petites tables où reposaient livres et tasses de café chaud. Sur les murs s’alignaient des œuvres picturales inspirées de l’univers proustien. Alors que je m’approchais de Carole Martinez pour la saluer, je fus surprise par l’ambiance particulièrement intimiste du lieu. Celle-ci, m’avouant être légèrement nerveuse, me serra chaleureusement la main. Nous étions accompagnées par une lectrice des Livreurs ainsi que par un père et ses deux jeunes adolescentes. La plus jeune avait onze ans, l’âge de Blanche, héroïne de La terre qui penche, le dernier roman de Carole Martinez.

Alors que l’auteure nous contait son histoire, nous écoutions, émerveillés. Carole Martinez est écrivaine et professeure de français. Elle est l’auteure de trois romans, rédigés selon les codes du conte merveilleux. Son premier roman, Le cœur cousu, publié chez les éditions Gallimard en 2011, a été récompensé par de nombreux prix. Son deuxième roman, Du domaine des murmures, a également connu un large succès et a notamment reçu le Prix Goncourt des lycéens. En 2016, elle a publié La terre qui penche, qui relate l’histoire extraordinaire de la jeune Blanche, une fillette de onze ans vivant au XIVème siècle.

Assoiffée de connaissances dans un monde qui n’accorde pas aux femmes le droit de lire ou de dire, Blanche conteste l’autorité paternelle. Elle cause comme une pie, se libérant grâce à la parole du joug familial. Une rencontre avec son fiancé va la changer à jamais. Alors que Blanche vit des aventures palpitantes, son fantôme – aujourd’hui une vieille âme –, écoute l’enfant qu’elle a été et se souvient…

Souhaitant comprendre le choix narratif de l’auteure, je lui demandai pourquoi elle avait souhaité faire parler le fantôme de Blanche. Elle me répondit : « Parce qu’on est écrit par les personnes qui nous ont précédées. Qu’est-ce que la petite fille que j’ai été penserait de ce que je suis aujourd’hui ? J’ai eu envie de la rencontrer. » Carole Martinez fonde La terre qui penche sur les légendes et la magie qui entourent le domaine des murmures. Elle invite ainsi le lecteur à la rêverie et au voyage.

Pour écrire ce roman, dont l’histoire se déroule en 1361, l’auteure m’informa avoir effectué de très nombreuses recherches. Elle compara d’ailleurs cet effort à un véritable « voyage temporel ». Son travail d’écriture s’est fait par points, qu’elle a assemblés par la suite. Elle ne rédige pas de plans, mais pense et raconte son histoire longuement avant de la coucher sur papier : « Ça fait douze ans que je pense à ce roman ».

J’ai été très émue par la beauté de ce livre. L’auteure y célèbre l’innocence et y dénonce la condition de la femme d’hier et d’aujourd’hui : « Nous portons encore en nous tout ce que les femmes ont été au cours des siècles. » À la fois poétique et cruelle, l’histoire de Blanche est particulièrement bien écrite, selon les règles du conte merveilleux : « La fable permet tout, elle autorise tous les mélanges ». En effet, la plume de Carole Martinez est capable de faire parler un fantôme vieux de neuf siècles et de transformer une rivière, la Loue, en femme en colère.

— Anaïs TESTON

Categories: Littérature, Rencontre