Soudain l’été dernier

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Soudain l’été dernier – L’Odéon, Théâtre de l’Europe, du 10 mars au 14 avril. Mise en scène et scénographie de Stéphane Braunschweig avec Jean-Baptise Anoumon, Océane Cairaty, Virginie Colemyn, Boutaïna El Fekkak, Glenn Marausse, Luce Mouchel et Marie Rémond.

La pièce de Tennessee Williams, Soudain l’été dernier, publiée en 1958, adaptée au cinéma par Joseph Mankiewicz en 1959 est à nouveau mise sur le devant de la scène par Stéphane Braunschweig, qui signe ici sa première création en tant que directeur de l’Odéon.

Il s’agit d’une pièce étrangement singulière, portée visuellement par une scénographie impressionnante, à la fois jardin tropical de la Nouvelle-Orléans et cellule psychiatrique, associant nature indomptable avec personnages domptés et annihilés. La lumière bleutée, la mise en scène, confèrent une atmosphère de calme, sentiment vite détruit par le contenu de la narration. L’intrigue de la pièce est de découvrir les raisons exactes de la mort de Sébastien, fils idolâtré de Mrs Venable et cousin aimé de Catherine Holly.

Mrs Venable, la tante, est présentée comme une vieille femme profondément affaiblie par la mort curieuse de son fils, mais exprime dès le départ une telle véhémence contre les gens qui l’entourent qu’elle apparaît comme une femme de caractère, déterminée à lever le voile sur la mort de son fils. Catherine Holly, sa nièce par alliance est une femme dérangée et internée, qui attise la haine de sa tante par les crimes qu’elle a commis : elle a pris la place de sa tante auprès de Sébastian lors de son dernier voyage d’été et a assisté à sa mort.

Soudain l’été dernier est en fait un procès. Le procès de cette jeune fille, défendue d’une part par une mère et un frère apathiques et nonchalants, jugée par le Docteur « Sugar », à la fois sympathique et dangereux puisqu’il lobotomisera Catherine pour chercher au fond d’elle la vérité, et accusée par une tante jalouse et sourde aux argumentations de sa famille.

Dès le lever du rideau, une espèce de voile translucide à la manière d’un drap chirurgical, la pièce est placée sous le signe de la vengeance. Un fluide rouge est versé sur le rideau alors qu’il se lève, représentant la justice recherchée par les personnages, l’adage « le sang appelle le sang ».

Il s’agit d’une pièce psychologique et philosophique, dans laquelle il faut savoir reconnaître et comprendre les multiples sens. Sébastien, présenté par sa mère comme un fils pur et vénérable, était à la recherche de « Dieu », Mrs Venable est à la recherche de la justice, la mère et le frère apparaissent comme deux apôtres, tantôt conciliants, suppliants, tantôt cupides et Catherine Holly, comme son nom le suggère, comme une Sainte. Mais elle apparaît détruite par un démon intérieur, démon qui doit être contrôlé et repoussé, rôle assumé par la Bonne Sœur qui la suit constamment.

La pièce est pleine de contrastes, mêlant images sombres (visions, la jungle du jardin, l’histoire du massacre de bébés tortues par des oiseaux carnassiers, la mort de Sébastian, dévoré par des enfants) et personnages proprets, préparés pour le tribunal et décor coloré.

Pour autant, l’intrigue principale qui maintient le spectateur en alerte s’essouffle au fur et à mesure, et de la déception est perceptible lors de la révélation. Le spectateur n’arrive pas à discerner le pourquoi du comment. Le jeu de la mère et du fils, interprétés par Virginie Colemyn et Glenn Marausse et du Docteur, joué par Jean-Baptiste Anoumon est légèrement en deçà des autres, presque caricatural, tout comme la folie de Catherine, interprétée par Marie Rémond. La pièce est en fait portée par Mrs Venable, jouée par Luce Mouchel, parfaite et juste dans son rôle. Mais ce n’est pas suffisant pour apprécier l’ensemble de la création, où le spectateur se retrouve perdu dans une narration étrange, plus proche du roman que du théâtre.

Léa Archimbaud

Une aura de mystère, de mort et de conflits familiaux enveloppe nos personnages, évoluant dans l’atmosphère étouffante d’une modeste station balnéaire espagnole. Soudain l’été dernier s’ouvre sur la mort du poète Sebastien Venable, riche américain en vacances et qui trouve la mort dans de mystérieuses conditions. Faut-il en croire la version affreuse qu’en donne l’unique témoin, sa cousine Catherine ? Mais n’est-ce pas justement le délire d’une malade mentale, comme l’affirme Violette, la mère de Sébastien, qui a déjà fait interner Catherine pour qu’elle cesse de salir la mémoire de son fils ? Pourtant, qui était Sébastien ? Quel but avait-il ?  Le décor de la pièce reprend l’ambiance tropicale des plages des Galàpagos pour lesquelles Sébastien avait une véritable fascination : regarder les bébés tortues à peine écloses et courant désespérément vers la mer, tandis que des oiseaux carnassiers fondent sur elles et rougissent la plage de leur sang. Lequel de ces animaux  sommes-nous ? Tortues ou oiseaux, les plus fragiles ou les plus féroces de ce monde ? C’est un peu cette énigme que la pièce nous propose de suivre et qu’elle ne résout jamais complètement. Tennessee Williams (1911-1983) écrit Soudain l’été dernier en 1953, y abordant autant de thèmes que la folie, que ce soit par Catherine ou Violet Venable, que l’homophobie dont est victime Sébastien par une mère niant l’homosexualité de son fils, travestissant sa vraie nature. Ainsi la vie du dramaturge et son œuvre se confondent. Mis en scène par Stéphane Braunschweig – pour lequel il s’agit d’une première – pour le théâtre de l’Odéon, la pièce est interprétée dans un registre fidèle au contexte historique des années 1950 que ce soit par les costumes ou le décor qui joue sur les codes du jardin d’hiver ou de la véranda, avec ses plantes, ses palmiers en pots et son salon d’extérieur. Pourtant, le texte de Tennessee Williams impose un décor qui se veut en-dehors du réalisme et seul l’exotisme domine dans le décor de la scène de l’Odéon. Menée pendant 1h35 par des comédiens justes dans leur ton, sautant de la folie au désespoir, du désespoir à la froideur, la pièce est aussi prenante qu’un roman d’Agatha Christie ; peut-être en raison du huis-clos psychologique, du texte et des comédiens, et spatial, de la scène de théâtre. Cette pièce plaira fortement aux amateurs de polars et de thrillers, le frisson est garanti ! La mise en scène, épurée, possède un quelque de chose de malsain qui met le spectateur d’autant plus mal à l’aise lorsqu’il comprend que les apparences ne sont façades.

Albane Eglemme

Pour sa première mise en scène au théâtre de l’Odéon depuis qu’il le dirige, le metteur en scène et scénographe Stéphane Braunschweig, s’approprie la pièce très psychanalytique de Tennessee Williams.  L’atmosphère inquiétante de sa jungle froide, accompagne des personnages fragiles qui vacillent entre démence, adulation dérangeante, et exécration de l’Autre. Soudain l’été dernier questionne la relation entre fiction et réalité avec violence et ré-établie les limites de la liberté.

Sébastien est mort. Catherine était là. Pour la première fois, ce quadragénaire américain était parti en vacances avec sa cousine, délaissant sa mère qu’il n’avait jamais quitté. Partout on l’entend ébruiter la rumeur d’une mort atroce. Simple tumulte ou faits avérés, tous veulent savoir ce qui s’est véritablement passé à Cabeza de Lobo cet été-là. Soudain l’été dernier est l’histoire d’un récit progressivement amené par les personnages. Cette mise en abyme constitue la révélation finale de Catherine, la découverte d’une vérité longuement attendue.  Après une adaptation cinématographique jugée trop réaliste par l’auteur, Stéphane Braunschweig lui, met en scène l’illusion pour dévoiler le réel, ce qui l’intéresse, c’est : « la manière dont la réalité se révèle sous les airs du plus terrifiant des fantasmes ». Ainsi, son un huis-clos étouffant dans une jungle imposante et fantasmagorique, propose un jeu entre fiction et réalité. Il met en avant des personnages torturés qui n’ont aucune conscience du bien ou du mal et qui semblent évoluer dans un monde illusionné qui ne leur appartient pas.

Des personnalités complexes au service d’enjeux multiples

Les personnages de Soudain l’été dernier tantôt se sauvent, tantôt se détruisent et ne savent plus s’il faut aimer ou haïr. Questionner les conséquences de l’amour, c’est s’interroger sur la façon même d’aimer. Cet amour violent et meurtrier, Stéphane Braunschweig le porte à son apogée en insistant sur cette dualité destructrice qui unit les 3 personnages principaux. Il y a ce couple fusionnel mère-fils qui implose à l’arrivée de Catherine. Un duo que Violette, la mère de Sébastien idéalisait au point de croire que lui ne pouvait exister qu’à travers elle. Ses répliques montrent cette adulation presque divine pour son fils : elle veut donner l’image d’un couple qui ne saurait exister autrement que l’un à travers l’autre. Lui, n’est qu’un poète raté qui trouve en sa mère l’inspiration nécessaire pour écrire un unique poème annuel à l’occasion de ce voyage qu’ils font ensemble tous les étés. Elle l’idolâtre à en être aveuglée par la réalité : elle le croit chaste, il aime les hommes, elle l’imagine prolifique et talentueux, il n’écrit qu’avec elle. Elle, riche propriétaire élégante, trouve en lui le moyen d’exister dignement, d’être femme en plus d’être mère. Voilà comment il lui renvoie cette image flatteuse et séduisante d’elle-même qu’elle s’acharne à conserver malgré le temps qui passe. Sans elle, il n’est plus ce qu’elle veut qu’il soit. Avec lui, elle est bien plus qu’elle-même. Mais, cette relation passionnelle n’est qu’une illusion. Alors, quand cet été, pour la première fois Sébastien ne part pas avec elle mais avec sa cousine Catherine, tout s’effondre, il l’a trahi. Catherine l’éloigne non seulement de son fils mais elle la renvoie avant tout, à ce qu’elle est singulièrement : une mère snobe et paranoïaque, pleine de principe à la personnalité écrasante. Oui Sébastien pouvait vivre sans elle. Ce dévouement malaisant qu’elle lui portait l’a la progressivement dévoré, il s’est enfui pour s’en défaire, être lui-même singulièrement et en est mort. Non Catherine n’est pas responsable de la mort de Sébastien mais l’amour maladif de Violette l’a tué. Cela, jamais elle l’admettra.

Soudain l’été dernier est l’allégorie d’une lutte acharnée de deux femmes pour la mémoire d’un seul homme, une « fable » comme l’imaginait Tennessee Williams, qui s’inspire du fantasme pour présenter une relation dominé-dominant dévastatrice. Ainsi, cette dualité est largement incarnée par de ce couple de femmes, dont la présence scénique supplante celle de tous les autres qui semblent graviter autour d’elles. Il faut noter le jeu remarquable de Luce Mouchel dans le rôle de Violette. Sa voix grave légèrement éraillée et posée, ses gestes présomptueux et théâtraux et surtout, son regard haineux vers Catherine et cette attitude de femme-morte, assise sur sa chaise en regardant le vide, désintéressée et livide lorsqu’elle écoute le discours de Catherine et que la souffrance semble lui durcir le visage à chaque mot un peu plus. Ce qu’il a d’impressionnant dans son jeu, c’est qu’elle parvient à dégrader l’image de son personnage à mesure que la pièce avance. Au début très assurée, le teint lumineux et fière de son idylle, elle parle fort et bien. Mais à mesure que l’intrigue progresse, elle se ferme et s’obscurcie pour laisser une place grandissante à Catherine qui l’évince peu à peu de la scène pour finalement à triompher et la laisser seule dans le noir sur le bord de la scène. En revanche, le jeu de Catherine peine à convaincre. Sa voix un plaintive en continu manque de relief. Ses mouvements imprécis participent sans doute à créer cette idée de femme désorientée devenue folle après la mort de son cousin. Mais le tout fait davantage ressembler à une jeune fille capricieuse au lieu d’un véritable personnage instable en état de crise. Au contraire de Violette, elle ne transmet pas l’émotion suffisante pour accrocher le public. Ainsi, ces deux femmes que tout oppose, œuvrent inconsciemment en faveur de la mort de l’autre. L’existence même de Catherine menace celle de Violette en tant que femme-mère indispensable pour son fils. Elle est cette tierce personne qui vient perturber la symbiose unique que Violette a construit et met en péril toutes ses espérances. Elle le sépare de Sébastien, lui vole pour ne jamais lui rendre et propage sa vérité partout où elle passe. Accepter les atrocités que Catherine divulgue, c’est concevoir qu’elle vénérait un homme qu’elle ne connaissait finalement pas et c’est accepter le versant diabolique d’un homme qu’elle croyait exemplaire. Elle veut savoir mais aucune vérité ne pourra jamais être satisfaisante si elle calomnie la mémoire de son fils. Annihiler l’existence de l’autre, Violence l’envisage car « l’amour est un absolu perpétuellement relativisé par les autres ». Elle fait venir dans sa demeure de la Nouvelle-Orléans, ce jeune neurochirurgien, le docteur Sugar. C’est en finançant ses travaux sur la lobotomie qu’elle espère le convaincre de pratiquer ses expériences sur la jeune femme. Son but ? La faire opérer après l’avoir fait interner et assommée de médicaments pour la faire taire, l’empêcher de lui nuire et de nuire à la réputation esthétisée de son fils. Mais elle n’y parviendra pas. A-t-on le droit d’aimer si l’amour de l’un se traduit par la haine de l’autre ? Cette animosité acharnée contre Catherine comme conséquence de cet amour fanatique soudainement interrompu pour son fils, rend véritable Violette folle. Entre autodestruction et masochisme, Violette se complaint dans le souvenir de son défunt fils et sauve, auprès de tous ceux qu’elle peut, la belle mémoire de Sébastien. Elle garde son petit carnet marron de poète comme on conserve un objet de culte et entretient son jardin exotique de sorte à faire perdurer son souvenir. Aussi, si Catherine tue symboliquement comme scéniquement Violette, celle-ci participe aussi de la mort de Catherine : elle contraint sa liberté en l’enfermant dans un asile, en l’abrutissant de médicaments de sorte à la rendre encore plus déséquilibrée. Elle possède le pouvoir sur sa nièce. Ce qu’il y a d’autant plus tragique, c’est qu’elle ne semble pas avoir conscience du mal. Sa relation avec Sébastien est légitime et saine, elle est sa mère, il lui doit tout. Son jeu si étudié, parvient presque à rendre son comportement justifié aux yeux du public.

Soudain l’été dernier met en scène la violence de sentiments ravageurs nés de la souffrance insurmontable de l’absence tout comme des sentiments salutaires. Deux personnages s’effacent volontairement au profit des trois principaux. Leur jeu les rend à la fois volontairement absents mais utiles. Il y a la mère de Catherine, une femme passive au comportement trop peu affirmé, qui fait tout pour ne pas déplaire à Violette ou encore son frère, un homme agressif, égoïste et avide d’argent. Soi-disant venus pour aider Catherine, ils ne font qu’aggraver son sentiment de solitude et lui renvoie au visage cette image démente d’elle-même que tous, à l’exception d’un, s’acharnent à cultiver. La mort de Sébastien la-t-elle réellement rendue folle ? Le doute subsiste jusqu’à la fin. Le discours libérateur de Catherine semble porter la vérité au sommet et faire affirmer le docteur Sugar que « tout cela pourrait bien être vrai ». Ce personnage salvateur réconfortant, préfère la vérité à l’argent et préserve Catherine des griffes mortifères de sa tante. Il est cette lueur d’espoir qui triomphe dans le noir et accompagne la victoire du dominé. Alors que le discours final tant attendu de Catherine, dévoile une vérité à chaque mot un peu plus inaudible, le public s’attend à une montée en puissance progressive. En dépit de ses regards, ses gestes, ses hésitations convaincantes, son monologue, sans doute trop monotone, empêche cette idée de libération promise tout au long de la pièce et paralyse ce final en en apothéose suggéré. L’annonce de la vérité est censée rendre cette femme libre mais quelle est cette liberté qui laisse une femme à jamais marquée par la mort de quelqu’un et à jamais hais par ses proches ? Si parole libératrice il y a, jamais elle ne découlera sur une vie futur heureuse.

Une scénographie foisonnante et personnifiée qui évolue : quand rêve et réalité se mêlent

Huit clos angoissant, toutes les scènes se déroulent dans le jardin exotique de Sébastien. Cette jungle luxuriante domine la scène et surplombe les personnages qui semblent alors évoluer dans une sorte de gouffre anxiogène qui étouffe des êtres incapables de s’en extirper. Elle est à la fois inquiétante, lourde et pesante et écrase les êtres de son importance. Ne proposant aucune alternative de sortie, ils semblent tous y être coincés. Cette jungle surnaturelle emprisonne les personnages dans un rêve où ils seraient emprisonnés et donc inaptes à discerner la fiction de la réalité. Ces effets pervers irrationnels brouillent les facultés des personnages qui en effet, ne sauraient dire si ce qui dit Catherine est vrai ou faux. Soudain l’été dernier donne l’impression d’avoir accès à l’illusion même. Puisque le rêve domine le décor rien ne semble réel mais plutôt halluciné comme s’il s’agissait d’entrer l’intérieur de la conscience même des personnages voire d’un personnage, Sébastien. Ainsi, comme une allégorie de cet être principal absent, le décor rend Sébastien triomphalement présent. Il est Sébastien et rappelle ainsi constamment son souvenir, sa mort. En effet la mort participe du décor, il y a le bruit d’oiseaux carnassiers, les lianes semblables à des cordes, les immenses plantes vénéneuses, le rouge sanguinaire des fleurs exotiques. Véritable précipice, cette jungle fantasmagorique entraine les personnages vers leur chute. Ainsi, le décor évolue au gré des révélation de la pièce. Sachant que la véritable personnalité de Sébastien évolue peu à peu, la jungle se découvre elle aussi et change de visage. Alors que Violette et le docteur arrivent pour la première fois sur scène, elle est sombre, lugubre et peu rassurante. C’est la nuit, des bruits effrayants se font entendre, les feuilles paraissent gigantesques ; on ne sait rien de cet endroit ni de Sébastien. Puis, à mesure que Violette parle de lui, le public le découvre et le décor s’éclaire. Reflet d’un discours avantageux, cette première jungle est belle comme l’image donnée de Sébastien par sa mère. La lumière se mêle à la beauté d’une jungle artistique qui n’a rien de déplaisant. Mais elle est progressivement inondée par la lumière froide de néons verts fluorescents. Couleur déjà maudite au théâtre, elle est progressivement exagérée et semble ainsi annoncer une malédiction, un élément perturbateur : Catherine. Puis, ce n’est plus le vert qui est rajouté mais des faisceaux lumineux blanchâtres et inquisiteurs qui enlèvent à la jungle son versant chaleureux. Des murs blancs viennent se poser autour des arbres, les lianes du plafond retournent au plafond, il ne reste plus que l’arbre, quelques plantes et deux chaises. Plus la vérité se découvre, plus le décor s’illumine, voire disparait. Cette vérité de moins en moins obscure fait disparaître cette jungle et laisse les personnage seuls. Cette jungle majestueuse perd de sa puissance à mesure que la réelle personnalité de Sébastien tout comme les circonstances de sa mort se dévoilent. Les allusions à l’hôpital sont aussi récurrentes. Il a cette lumière blanche qui aveuglent puis ces touches de rouges dans le décor, cachées mais bien présentes ou encore ce rideau translucide qui laisse entrevoir le décor avant qu’il ne soir dévoilé au public et sur lequel dégouline une tâche de sang sur un fond sonore terrifiant. Il y a aussi ce mur blanc qui s’abat sur la jungle, comme s’il s’agissait de mettre en scène l’enfermement de Catherine dans cet asile. Aussi, la chaise sur laquelle Catherine s’allonge pour dire : « il faut que les choses m’apparaissent comme une vision, sinon je ne vois rien », rappelle la position des séances psychanalytiques.

Laura-Line Fady

Soudain l’été dernier est une pièce de théâtre écrite par l’écrivain américain Tennessee Williams en 1958, et mise en scène au théâtre de l’Odéon par Stéphane Braunschweig. La pièce s’ouvre sur une conversation entre une vieille femme, bourgeoise et désagréable, et un psychiatre dans un jardin exotique. Cette femme, Violette Venable souhaite convaincre ce docteur de faire une lobotomisation à sa nièce, Catherine. En effet Violette juge cette dernière responsable de la mort de son fils Sébastien l’été d’avant lors d’un voyage fait ensemble, et l’a enfermé dans un hôpital psychiatrique. Il s’agit en fait de l’histoire de deux versions de la mort d’un homme qui s’affrontent dans le jardin du défunt.

L’absence de ce personnage occupe un espace important dans la pièce. D’abord, il y a ce décor tropical représentant le jardin tant adoré de Sébastien sur scène.  L’espace est rempli de lianes qui tombent du plafond et de fleurs exotiques et savantes autour d’un grand arbre au milieu. Des sons de grillons et une lumière chaude rendent le tout plus réaliste encore. D’emblée, les personnages et les spectateurs sont présentés à l’espace personnel et intime du défunt, présagent peut être les nombreuses informations qui vont être révélées sur son identité encore imprécise. Outre le décor qui nous présente un homme altruiste et sensible, il y a sa mère et sa cousine qui révèlent des éléments contradictoires, construisant une double identité au personnage. Si l’on prend la question de la sexualité de Sébastien par exemple, sa mère, possessive et fière, le décrit comme chaste et pur. Quant à Catherine, elle révèle plus tard qu’il utilisait en réalité sa mère et sa cousine afin d’appâter des jeunes hommes puisqu’il était trop timide pour les aborder directement. Si la mère avait présenté un personnage, poète et mélancolique, aux principes moraux irréprochables, Catherine présente un homme torturé, à l’homosexualité refoulée, rejetant la pauvreté et la misère, ce qui le mène finalement à sa mort : il est dévoré par des enfants de rues affamés qu’il avait fait chasser des grilles d’un restaurant où il déjeunait avec sa cousine.

La pièce aborde également le thème de la folie et de la psychiatrie. Si Catherine est clairement présentée comme une jeune femme hystérique et instable, certains éléments mènent à penser qu’elle n’est  pas la seule à être au bord de la folie. La tension explose à plusieurs moments de la pièce, révélant toute la fragilité mentale des personnages, comme s’ils étaient constamment au bord du gouffre. Alors que tous les personnages vont enfin tous se réunir sur scène, des murs peints, représentant l’intérieur mou et carrelé des cellules d’hôpital psychiatrique pour patients dangereux, descendent et encerclent le jardin. On passe d’un décor extérieur (le jardin) à un décor intérieur (une cellule), voire d’un décors physique, à un décor mental. Là où le psychiatrique était simplement évoqué, il est désormais matérialisé et encadre la scène et les personnages. Quelques secondes après, les accusations volent, la tension est à son comble et dans ce tourbillon d’émotion et de cris, c’est finalement le docteur qui tranche. Catherine raconte enfin sa version de la mort de Sébastien et lorsqu’elle termine, les personnages restent interdits. Le docteur est le seul à se prononcer sur l’histoire en tant que tel : “il faut reconnaitre la possibilité que ce soit vrai”. Il apparait comme le seul personnage stable et peut être sain d’esprit de la pièce. Venu de l’extérieur, il s’est fait la voix de la raison au sein de cette folie familiale autour de la mort d’un homme. Pourtant plus témoin qu’acteur du drame, il devient l’unique figure d’autorité de la pièce et c’est lui qui a le mot de la fin sur l’histoire de Sébastien.

Anaïs Fiault

L’Odéon peut encore réserver bien des surprises à qui le penserait – à l’image de son architecture – un peu passé dans le temps.

Surprenant du genre à reproduire une jungle sur scène.

Sans son « gros gibier et ses créatures dangereuses » comme le suggère D.H. Lawrence (De la rébellion à la réaction) dans la petite bible proposé par l’Odéon sur la pièce présenté ce soir-là, mais du moins dans un travail des plus réalistes, avec ses lianes, sa flore à larges feuilles, et même le piaillement de certaines espèces exotiques. Stéphane Braunschweig a décidé non pas de monter Soudain l’été dernier, mais plutôt de nous faire visiter une reproduction de serre exotique.

C’est peut-être cette volonté-là qui pourrait lui porter préjudice.

Tennessee Williams a écrit une pièce au sujet d’un jeune poète qui « cherchait Dieu ». Une quête qui, en soi, n’est pas comme toutes les autre, et, dans le fourmillement de secrets que revêt la famille entière, les nœuds dramatiques et les histoires sombres d’une mère adoratrice, presque incestueuse, Braunschweig nous propose une reproduction réaliste d’une serre exotique.

Si, toutefois, pour lui rendre justice, de nombreuses images sont pertinentes, évocatrices de multiples secrets tel ce rideau translucide, en silicone, recouvert d’une lumière rouge comme teint du sang du jeune Sébastien ; le gros de son travail se repose sur une reproduction de cette forêt, ce jardin où le poète Sébastien rassemblait les plantes les plus exotiques possible.

Cette forêt est peut-être intérieure comme le suggère le sus-cité Lawrence, « Nous portons en nous cette forêt », ceci expliquant alors l’arrivée de murs capitonnés au milieu de la pièce, évocation directe du milieu psychiatrique, un éloge de la folie. Mais alors quelle nécessité d’être réaliste ?

Quelle nécessité dans une pièce que le metteur-en-scène a pu qualifier de « trop bavarde » de se conformer à la réalité ? Pourquoi ne pas chercher « l’ombre plus lumineuse que la lumière » comme le cherchait Sebastien selon sa mère ?

Il faut de fait rendre aux comédiens ce qui leur revient, Luce Mouchel en tant que mère du poète disparu, parfait portrait de  femme mondaine et forte dans toute sa faiblesse a su rendre sa portée au texte. Quel dommage que Marie Rémond, alors qu’elle porte la vérité dans toute son innocence, alors qu’elle tient l’histoire finale à bout de bras, ne parvienne pas à toucher cette même vérité du bout des doigts. La différence se cerne : la pièce était trop propre. Dès lors le rôle de la mère en paraît simplifié, sa froideur et son ton cassant sont dans l’air de la pièce, raide, sans prise de risque. Le rôle de la jeune Catherine en revanche devient un véritable piège, où, même si le spectateur peut être pris, emporté, il n’arrive qu’à la conclusion réaliste que sa vérité est telle que les lianes en papier mâché suspendues au-dessus d’elle.

Alors que la pièce de Tennessee Williams questionne sur la forme de Dieu, sa nécessité et sa présence dans le monde, alors que la réalité semble mise-à-mal par la folie, alors qu’Antoine Vitez déjà lors de l’une de ses mises-en-scène de Hamlet disait « les fous ne sont pas fous puisqu’ils disent la vérité », alors qu’il est question de la mort d’un poète, Stéphane Braunschweig nous propose une adaptation trop réaliste et trop propre, un simulacre de la réalité, dans lequel la magie du théâtre se perd et où les idées de Williams ne sont plus qu’un bavardage, plus une cruelle dénonciation d’un monde grignoté par la folie.

Tristan Gauberti

Soudain l’été dernier est une pièce de Tenesse Williams, dramaturge et romancier américain du XXe siècle. Ses écrits ont souvent été mis en scène au cinéma comme par exemple Un tramway nommé désir et Soudain l’été dernier.

Dans cette pièce, mise en scène par Stéphane Braunschweig au théâtre de l’Odéon, les protagonistes sont enfermés au dehors, dans un jardin devenu jungle qui occupe toute la hauteur de la pièce. On se replonge dans les souvenirs des personnages. De nombreuses images mentales sont convoquées dans un huis-clos ouvert, un jardin. Les lieux évoqués sont paradisiaques, dans les pays chauds. La chaleur devient peu à peu étouffante, le jardin d’abord verdoyant, devient de plus en plus blanc, on voit l’avancée de la sècheresse. Les personnages s’échauffent, presque tout se dit par les cris, les menaces, la crainte. L’alcool, la cigarette, la prétendue folie de la jeune femme, le sérum de vérité participent aux allures cauchemardesques de la pièce. Ce sont les personnages qui animent cette jungle silencieuse. Le jardin est silencieux. De très rares bruitages viennent interrompre son calme. Les personnages sont imperméables  les uns par rapports aux autres parce qu’ils sont chacun tournés vers leurs préoccupations particulières : le besoin d’argent pour les personnages secondaires, les souvenirs idéalisés de la mère, la jeune cousine internée dans un hôpital psychiatrique, la religieuse chargée de la surveillance de la jeune femme. Les actrices de la mère et de la jeune femme jouent subtilement la folie dans les inflexions de voix jusqu’aux jeux des corps.

La nature imposante est ambivalente, elle est un havre de paix pour la mère, et hostile pour la jeune fille amenée pour subir un interrogatoire. Le jardin est le lieu du déchiffrage, du défrichage. Au fur et à mesure que l’on s’approche de la vérité, on enlève les lianes, les zones d’ombre, le soleil se faisant plus fort. La jungle est à l’image du chemin qu’il reste à parcourir pour atteindre la vérité. Ce n’est pas un labyrinthe fait de pierres, mais de matière organique. Cela rejoint la métaphore filée de la dévoration. Cette jungle est née d’une petite plante carnivore nourrie par des insectes qui ont subi des expériences en laboratoire. Par ailleurs, la mère et le fils forment un couple se privant de nourriture pour satisfaire leur soif de jeunesse. Le goût pour la jeunesse du fils attirant dans ses filets les jeunes gens, la chair fraiche se retourne contre lui lorsqu’il devient lui-même le repas d’oiseaux carnassiers.

Ondine Marin

Reprenant toutes les obsessions de l’auteur, la folie, les relations familiales ambiguës, la marginalité, Braunschweig nous livre une mise en scène hantée par le secret et le deuil. L’histoire, c’est celle de Violette Venable, dont le fils est mort un an plus tôt. Sa nièce qui a passé l”été avec lui a assisté à sa mort. Aussi détient-elle un grand secret, qui plane jusqu’à la fin de la représentation, et qui conduit Mrs Venable à la taxer de maladie mentale et à demander à un médecin de la lobotomiser.

Le rideau transparent se couvre d’une lumière rouge annonciatrice de l’atmosphère qui imprégnera toute la pièce.  Avec cette lumière rouge, qui nous donne l’impression de voir du sang dégouliner le long du rideau transparent Braunschweig annonce la couleur : cette pièce se finira mal.

Le rideau se lève ensuite sur un somptueux décor. Des plantes à grosses feuilles peuplent la scène, ainsi qu’un  tronc d’arbre massif. Cette jungle, c’est la jungle du fils mort l’été précédent dont le souvenir hantera toute la pièce. Violette Venable, la mère, entre sur scène avec un médecin.

B. met en scène toutes les obsessions de Williams, la folie qui occupe toujours une place particulière dans son œuvre (Blanche Dubois dans Un tramway nommé désir, Laura dans La Ménagerie de Verre). C’est dans ce jardin que Catherine, la dernière a avoir été en compagnie du fils décédé racontera le secret qui imprègne la pièce. Catherine sous l’emprise d’une substance dira toute la vérité. Mais est-ce la vérité ? Car la folie rôde toujours, qui croire, les personnages évoquent des souvenirs, mais ne s’apparentent-ils pas à des visions ?

Violette Venable se souvient de ces oiseaux de proie fondant sur les tortues qui viennent de naître pour les dévorer. On entend les cris des oiseaux au loin, qui plongent la salle dans le puissant souvenir de Mrs Venable.

Les oiseaux de proie se sont aussi la mère et le frère venus rendre visite à Catherine dans l’asile, pour lui demander de renoncer à ce qu’elle considère comme la vérité et salit la mémoire du fils. Si Catherine reconnaît son mensonge, ils pourront récupérer l’argent de l’héritage que Violette Venable conserve.

Mais c’est impossible pour Catherine, car le souvenir est encore trop présent. Tandis que les murs capitonnés descendent sur scène, que la végétation disparaît, que le lieu de son enfermement  se désole, dans un dernier moment de désespoir, après avoir subi l’injection d’une substance la poussant à ne dire plus que la vérité Catherine livre la vision fulgurante de l’été qu’elle a passé avec son cousin.

Ressortent alors les histoires de sa sexualité débauchée, de sa soif insatiable de nouvelles conquêtes, allant jusqu’à utiliser Catherine pour mieux l’assouvir. Enfin, la jeune fille en vient à évoquer l’épisode de sa mort, au cours duquel on retrouve le motif des oiseaux de proie, tandis qu’elle raconte qu’un  groupe de jeunes gens marginaux se sont jetés sur lui pour le déchiqueter  et obtenir un morceau de sa dépouille.

C’est donc au cours de cette vision hallucinée, où les autres membres de la famille peinent à accepter les éléments de la vérité de Catherine, que le spectateur plonge dans les derniers jours du fils tant admiré. Et, à travers les mots effrayés et emplis de culpabilité de Catherine, la vision apparaît, c’est soudain l’été dernier.

La mise en scène de Braunschweig parvient à représenter cette atmosphère de malaise, de conflit enfoui, de tension qui caractérise la scène et à recréer ces visons. Le décor est somptueux, l’ensemble très maîtrisé, notamment grâce à la grande expérience de Braunschweig. On peut cependant peut-être reprocher une mise en scène un peu figée par moment. Les comédiens sont bons, même si on peut s’interroger sur le choix pour le personnage de la mère de Catherine, dont la voix très aiguë peut provoquer l’agacement.

Anaïs Massena

Stéphane Braunschweig présente du 10 mars au 14 avril 2017 au Théâtre de l’Odéon sa nouvelle mise en scène de la pièce de Tennessee Williams, Soudain l’été dernier.

Ce magnifique texte n’est pas évident à mettre en scène, parce que c’est « un théâtre d’acteurs, un peu trop bavard », explique S. Braunschweig dans un entretien avec Anne-Françoise Benhamou. Les personnages principaux parlent, racontent, pendant toute la pièce : l’action théâtrale est presque purement verbale. La parole qui raconte est au centre du théâtre de Tennessee Williams : S. Braunschweig évoque un « courant de théâtre qui met au centre la recherche vertigineuse des vérités psychiques ».

Le décor proposé par S. Braunschweig ne se comprend que dans une telle perspective : nous nous trouvons dans la forêt tropicale constituée par Sébastien. Sébastien, c’est le personnage mort l’été dernier, qui hante la pièce. Sa mère, Violette Venable (interprétée par Luce Mouchel), et sa cousine, Catherine Holly (interprétée par Marie Rémond), ont chacune un souvenir de Sébastien ; et ces deux points de vue semblent irréconciliables. Tandis que sa mère nous décrit un poète fragile, chaste, et angoissé par l’écriture, sa cousine évoque un jeune homme tempétueux, colérique, avec une faim sexuel inassouvissable, le poussant à utiliser les gens. La forêt tropicale, angoissante et étouffante, semble symboliser la dimension psychique inconsciente mélangeant peur, désir, fantasme, refoulement et dénis. Nous sommes face à elle au moment même où nous entrons dans le théâtre, car elle se présente à nous derrière un rideau transparent. S. Braunschweig explique également à propos de ce décor qu’il « fallait que le plateau ait quelque chose d’organique », qui rende hommage à l’écriture de Tennessee Williams qui met en scène, au travers de ses personnages, de véritable visions charnelles et poétiques.

Peut-on parler d’une pièce sur le deuil et la folie ? Sébastien, personnage absent et incompréhensible, qui hante le plateau, donne sens et direction à chaque prise de parole des personnages. L’échange entre eux ne vise qu’à essayer de constituer une vérité autour du disparu, une compréhension intelligible de son comportement l’ayant mené à la mort. « Soudain, l’été dernier, il a commencé à être nerveux » ; « soudain, l’été dernier, il a dévissé » ; « soudain, l’été dernier, il avait perdu sa jeunesse ». La recherche de la vérité sur le comportement et la mort de Sébastien dirige l’écriture, et donne sens à l’échange des personnages.

Mais la pièce porte peut-être davantage sur ces deux femmes évoquant Sébastien, plutôt que sur ce personnage complexe et absent. Le théâtre de Tennessee Williams est un théâtre de personnages vivants, de personnages souffrants, « des gens qui voudraient être plus purs qu’ils ne sont, ou qui ont besoin de projeter la pureté d’un autre ». Voilà ce qu’est parvenu à souligner S. Braunschweig dans sa mise en scène : nous ne venons pas écouter l’histoire véritable de Sébastien, mais nous venons rencontrer deux femmes qui souffrent d’images mentales, de refoulement, de dénis, et qui, ne parvenant pas à faire leur deuil, parlent à n’en plus finir pour projeter leur histoire sur ce personnage absent, pour essayer d’approcher le « gouffre » qu’est pour elles la mort de Sébastien.

Alice Musial

Se tenait au théâtre de l’Odéon, mardi 21 mars, Soudain l’été dernier. Cette pièce mise en scène par Stéphane Braunschweig, directeur de ce même théâtre est tiré de la pièce de Tenessee Williams de 1958. Cette pièce est un mystère, celui de la mort de Sébastien mais aussi de l’étrange relation entre Miss Violet Venable, mère de ce dernier et Catherine Holly, cousine de Sébastien. Cette fresque familiale paraît très rapidement sordide et obscure face à la prétendue démence de Catherine et la volonté de Violet de faire taire cette dernière à tout jamais. Catherine est la dernière à avoir vu Sébastien puisqu’elle était avec lui en Europe au moment de sa mort. Mais que s’est-il passer en Europe l’été dernier ? Quel est cette histoire que Catherine raconte-elle et que Violet veut taire ?

C’est à travers un décor fantasmagorique d’une jungle verte luxuriante, représentant la jungle mentale des personnages, que sont abordés différents thèmes pendant 1h30, comme la folie et la lobotomie, la sexualité et l’homophobie, l’argent et la cupidité. Cette mise en scène nous propose parfois au sein de cette jungle des personnages surjoués, comme pour le personnage de Violet un peu trop grinçante et snob pour en être réaliste, ou bien cette « fausse nunuche » de Mrs Holly. Ces caractères un peu trop exagérés sont sauvés par le jeu d’autres comédiens comme par le personnage de Catherine qui fait douter tout au long de la pièce le spectateur quant à sa démence. C’est aussi ce même personnage qui maintient le suspense quant à la mort de Sébastien, jusqu’à l’atteinte du climax de la pièce et la révélation de l’horreur. Ce décor de jungle aux couleurs pastelles  et cette ambiance de la Nouvelle Orléans sont le lieu de toutes les possibilités et du développement de l’imaginaire. La quasi immobilité des personnages durant la pièce rajoute une dimension angoissante nous plongeant dans un huit clos sombre. Mais cette ambiance très travaillée est entaché par un son sourd et rempli de bruits parasites. Ainsi cette mise en scène met en valeur la dimension psychologique de l’œuvre de Williams mais est cependant entaché par quelques aspects.

Léna Rimbert

Dans la salle bondée de l’Odéon-Théâtre de l’Europe le public se contorsionne pour capter Soudain l’été dernier de Tennessee Williams mise en scène par Stéphane Braunschweig.

Le synopsis ? Violette Venable (Luce Mouchel) convie le neurochirurgien Sugar (Jean-Baptiste Anoumon) dans sa demeure de La Nouvelle-Orléans afin de lobotomiser sa nièce Catherine (Marie Rémond), seule témoin du décès de son fils Sebastian, l’été dernier, dans une station balnéaire espagnole. Insinuant que si l’opération a lieu, elle fera une donation appréciable à son hôpital, le docteur méfiant, décide d’hypnotiser Catherine afin de saisir les circonstances de la disparition de Sebastian.

La mise en scène, métonymique des relations intersubjectives est emplie de vitalité. Les acteurs au nombre de sept incarnent des conditions singulières, occupent l’ensemble de l’espace scénique, alternent comique et lyrisme. L’intrigue linéaire, le déroulement chronologique, la tension vers un dénouement introduisent le public dans une unité cohérente. Pourtant, tous les éléments scéniques concourent à insérer le public dans une oscillation entre réel et fiction. S’accompagnant de remaniements minimaux, le décor, un jardin tropical démesuré, apparaît en monde fantastique. L’intrigue et les acteurs eux-mêmes se composent entre rationalité et irrationalité. L’usage de la sonorisation provoque une mise à distance qui renforce ces nuances.

Construite autour d’un événement traumatique, la pièce met en jeu la gradation et la suspension de souvenirs écrans. La reconstruction d’un personnage absent par l’introspection d’autres génère une immersion dans l’inconscient collectif, celui du néolibéralisme des années 1960 qui a annihilé l’autre et craint d’être annihilé à son tour par lui. Tenant aux tensions manichéennes entre vérité et simulacre, social et psychique, absence et présence, la pièce résonne de réalisme. L’homosexualité, la névrose, la cupidité, les inégalités sociales et économiques sont autant de thèmes propres à Tennessee qui s’entrelacent afin de tisser une sorte de fable. Le doute la clôt : « Je pense que nous devrions au moins prendre en compte l’éventualité que l’histoire de cette jeune fille puisse être vraie… » tels sont les derniers mots du docteur Sugar.

Eléonore Sirabyan

Soudain, le sang dégouline du plafond jusqu’au sol, prémonition macabre du drame qui se joue ce soir-là au Théâtre de l’Odéon, dans une escalade de tension qui captive l’attention des spectateurs venus voir Soudain l’Eté Dernier, pièce de Tennessee Williams (1911-1983) mise en scène par Stéphane Braunschweig. Quand l’écran plastifié disparaît, il révèle un décor oppressant : une jungle tropicale dont les végétaux aux formes organiques et inquiétantes exhalent un parfum menaçant. Regarder ce jardin étouffant, c’est plonger dans l’esprit de Sébastien, l’homme qui le pensa et en prit soin, personnage principal et pourtant absent de la pièce, puisqu’il est mort « soudain l’été dernier ». Autour de son absence, des personnages étranges à l’équilibre psychologique instable gravitent : sa mère Mrs. Venable et la domestique Miss Foxhill, le Dr. Cukrowicz, sa tante Mrs Holly, ses cousins Catherine et Georges Holly. Mrs. Venable, dame de la haute société aux forces déclinantes, fait appel au Dr. Cukrowicz dit Dr. Sugar pour faire taire Catherine qu’elle affirme être folle. La jeune fille répand une version de la mort de Sébastien qui gêne la mère de ce dernier, soucieuse de protéger la réputation de son défunt fils, poète inconnu de son vivant. Se heurtant les uns aux autres dans ce huis-clos végétal en partie remplacé par des murs blancs molletonnés rappelant une chambre d’asile psychiatrique, les protagonistes se brûlent à la flamme destructrice de la vérité. Celle-ci, finalement, est le véritable sujet de cette pièce angoissante. Multiforme, recherchée et fuie, la vérité demeure insaisissable jusqu’à la fin qui abandonne à l’obscurité l’histoire de la mort de Sébastien. Soudain l’été dernier laisse le spectateur en orbite autour de la vérité sans lui accorder le confort d’une solution résolvant le problème de cette disparition mystérieuse. Bien au contraire, en liant la question de la vérité à des thèmes forts tels que l’homosexualité, la relation ambigüe à la mère ou encore l’argent, la pièce s’achève sur une interrogation et laisse à la parole des fous la possibilité, sinon d’être crue, du moins d’être entendue au même titre que celle des sains d’esprit. N’est-ce pas en effet ce que le théâtre accomplit parfois au mieux,  attiser le malaise chez le spectateur de façon à ce qu’il s’interroge sur son intériorité psychique d’une part, sur son environnement social d’autre part, et sur l’interaction entre les deux ? C’est en tout cas ce à quoi parvient cette adaptation de Soudain l’été dernier, grâce à une mise en scène anxiogène servie par des acteurs incarnant leurs personnages avec subtilité, sans les figer dans des types caricaturaux et les donnant à voir en train de se débattre contre le venin de la vérité.

Ambre Tahon-Franquesa
Photo : Benjamin Chelly