Sonates / Lucas Debargue / Philharmonie de Paris / Octobre 2019

Image d’entête : (c) Bernard DEBARGUE, http://www.lucasdebargue.com/photos/

Arrivé à Paris, je rêvais d’assister à un récital de musique classique dans une grande salle de concert : c’est chose faite avec la performance de Lucas Debargue.

Pourtant, avant de m’installer dans les fauteuils en velours de l’immense salle, tout était inédit pour moi : je ne connaissais l’interprète que pour sa 4ème place au prestigieux concours Tchaikovsky, les compositeurs – Scarlatti, Medtner et Liszt – ne m’étaient que vaguement familiers. En outre, je n’étais jamais entré à la Philharmonie de Paris et, chose exceptionnelle, j’étais enfin parvenu à arriver à la bonne station de métro, à l’heure. Aussi, plongé dans l’inconnu, je ne pouvais m’attendre à rien même si j’éprouvais une certaine excitation, tant le répertoire pour piano en musique baroque et romantique est riche et saisissant à mes yeux.

Au milieu de cette salle gigantesque et enveloppante aux allures de vaisseau spatial et constituée d’un pourtour de sièges, la scène est sobre, un piano trônant simplement au milieu, majestueux. Lorsque Lucas Debargue s’installe, seuls quelques projecteurs restent braqués sur lui et son instrument, en toute intimité. Et dès les premières notes, l’acoustique irréprochable de la salle me permet d’entendre chaque note, chaque respiration, chaque souffle, comme si je me trouvais à côté du pianiste.

Cette justesse du son se retrouve aussi dans l’interprétation. Accompagné d’une technique sans faille, Lucas Debargue sait rester humble dans le répertoire baroque de Scarlatti, passionné chez les romantiques Medtner et Liszt. Il est remarquable de voir que l’agencement des sonates, interprétées dans l’ordre chronologique des périodes musicales, laisse transparaitre l’évolution technique et idéologique de la musique. L’interprète sait en tirer parti et les sonates se font écho entre elles dans les sensations qu’elles procurent.

Tandis qu’il semble encore sur la réserve avec Scarlatti, comme cloitré dans une technique encore assez rigide, Debargue fait preuve d’une fougue sans égale au moment d’aborder le répertoire romantique après l’entracte. Se succèdent alors les émotions, les parfums et les souvenirs, tandis que les sonates se succèdent et nous font voyager dans notre for intérieur, par ce pouvoir d’introspection qui leur est propre. Au moment de revenir à l’interprète, il est saisissant de voir qu’au milieu d’une technique irréprochable, il reste une part d’expérimentation chez ce jeune interprète de bientôt vingt-neuf ans. Le souffle de cet artiste semble emporter le public qui, émerveillé, en redemande. En récompense, une succession de rappels nous permet de rester encore un peu au contact de la musique. Dans une suite de pièces plus ou moins longues, tantôt mélancoliques, tantôt emportées, Lucas Debargue semble improviser quand il vient seulement confirmer sa maîtrise du répertoire.

Devant moi, à la fin de la représentation, un jeune garçon se lève pour applaudir, en faisant tomber sa feuille de dépit face au sommet à escalader. Mais, comme pour tout, le travail et la passion suffisent pour faire ce que la musique se doit de faire toujours : inspirer, passionner, rassembler.

— Hugo DE GAILLANDE

Lucas Debargue a conquis la Philharmonie.
Peut-il séduire au-delà de ces murs ?

La musique occupe un rôle majeur dans le domaine de la culture. Bien plus proéminente que d’autres arts vivants comme le cirque ou le théâtre dans la pop culture, elle se scinde – comme dans toutes disciplines, en courants irréconciliables. La musique classique, solidement ancrée dans les mœurs et largement subventionnée par les collectivités, semble (au premier abord) moins populaire que d’autres styles de musiques contemporains. Pourtant, la salle Pierre Boulez était bien remplie à l’heure de débuter ce récital de piano.

Avant de se pencher sur le contenu de celui-ci, interprété par Lucas Debargue, comment ne pas s’appesantir sur l’imposante salle Pierre Boulez de la Philharmonie de Paris ? Dans cette salle récente, inaugurée en 2015, le regard du spectateur se retrouve attiré par une multitude de formes et procédés architecturaux contemporains, où les formes circulaires apportent un sentiment de chaleur et de sérénité indéniable. Le volume de la salle donne un certain vertige mais aussi un esprit de liberté, où l’imagination tient une place maîtresse. Mais bientôt, la sobriété de la mise en scène contraste avec la grandiloquence du lieu. Un simple projecteur donne vie au piano à queue, nous tenant déjà en respect par sa seule présence.

Puis, vient l’étoile montante Lucas Debargue, qui, à vingt-huit ans, s’est notamment révélé en remportant le concours Tchaïkovski en 2015. Bientôt, les éléments vont se sublimer mutuellement. Seul sur scène, Debargue est vêtu sobrement, s’inscrivant dans les codes vestimentaires du milieu des interprètes de la musique classique. Le temps se suspend quelques secondes, pour permettre au pianiste de se concentrer et de procéder aux derniers ajustements. Celui-ci entre bientôt dans une sorte de transe artistique. Il semble alors se détacher de son environnement, se donnant corps et âme pour son piano. De Scarlatti au plus confidentiel Medtner, en terminant par Liszt, Debargue semble avoir mûrement réfléchi sa programmation – qui peut paraître décousue au premier abord. Mais dans celle-ci s’affiche en réalité une réelle continuité. En effet, la douceur et les voluptés de la première partie ont peu à peu laissé place à des morceaux plus tranchants qui impliquaient un réel jeu physique. Non seulement Debargue réunit une palette de compositeurs très variés, d’époques et d’horizons différents, mais il en fait une force, y incorporant des émotions bien distinctes d’un morceau à l’autre.

En effet, l’auditoire est invité à se laisser guider par ses propres intuitions. Cela se passe, en allant du recueillement à une forme de nostalgie froide, jusqu’à un sentiment de rébellion avec les nuances fortes et les faux rythmes de Liszt. Il ne faut pas non plus oublier la légèreté des pièces de Scarlatti, semblant déjà introduire des teintes classicistes dès son époque baroque de la première moitié du XVIIIème siècle. Bien qu’un seul ou deux eurent été suffisants, les trois bis montrent la générosité dans l’effort et la passion de Debargue, qui réussit largement son unique date à la Philharmonie.

Des points de résistance semblent toutefois se révéler après une vue d’ensemble de la prestation proposée. La mise en scène, extrêmement centrée autour du pianiste, contribue en effet à maintenir une certaine condescendance qui semble parfois immuable aux spectacles sous la forme concertante. Il est possible de s’interroger sur la possibilité ou non de briser ce quatrième mur, et réfléchir autour du caractère immuable de celui-ci dans la musique classique. Dans ces conditions, comment parvenir à toucher une plus grande part de la population à travers ces formes très magistrales, conventionnelles et stéréotypées ? Cela revient à maintenir l’univers de la musique classique dans une forme d’élitisme, ce qui est d’autant plus dommageable que la représentation proposée était de haut vol.

L’utilisation de la musique classique, faite à travers des morceaux présents dans les films, les publicités et d’autres médias contribue à démocratiser celle-ci, mais il serait intéressant de se pencher, à partir de ce cas, sur les origines sociales des spectateurs du concert de Lucas Debargue. Ainsi, cela donnerait des pistes sur l’identité du public à conquérir pour rendre accessible cette forme de quintessence de l’art.

— Victor PICARDEAU

Le lundi 14 octobre 2019, dans la Grande salle Pierre Boulez à la Philharmonie de Paris, Lucas Debargue est parvenu à nous faire douter des autres compositeurs. Il avait une telle tenue, une telle droiture et une telle impérieuse nécessité dans son interprétation, en particulier de Franz Liszt, qu’on en vient à penser qu’écouter autre chose est inutile.

Brève définition de la musique : ce qui ne hait pas le silence.

Le récital de piano donné hier ne privait pas du silence – mais le creusait, l’amplifiait, le renversait. Il lui donnait une forme – Scarlatti et Medtner nous mettaient en relation avec le silence. La technique de Debargue c’est son art, comme l’indique parfaitement le mot grec tekhnè. Les « vrais pianistes » sont des pianistes dont la technique ne se sépare pas de leur art. Lucas Debargue a travaillé la sonate. Durant les deux heures du concert il ne l’a pas laissée en paix un seul moment ; on pourrait aussi dire qu’il a fait travailler la sonate dans toute sa musique. Même si l’on peut être surpris par l’absence de cravate chez l’interprète, la qualité de sa confrontation avec le piano a pu rendre compte de toutes les subtilités de l’harmonie.

La forme sonate est liée, historiquement, au premier mouvement. Le centre de gravité d’une sonate, mais aussi d’une symphonie ou d’un concerto, au XVIIIème siècle, était nettement situé au commencement. Beethoven n’a cessé de le déplacer. Les scherzos (descendants du menuet), par exemple, ont changé de place, et ont fini par disparaître. Le principal mouvement de la sonate, pour le dernier Beethoven, est désormais le dernier. Ce déplacement du centre de gravité n’existe pas dans le cas de Scarlatti, Medtner et Liszt. Par voie de conséquence, le dernier mouvement est toujours une accumulation d’énergie conduisant à une apothéose virtuose et paroxystique.

Toutefois, j’ai eu la sensation que le récital était trop grand pour lui. Ce n’est pourtant pas un novice, ni un pitre comme il y en a tant, mais il y avait trop à contrôler, trop de paramètres, trop d’équilibres, trop de déséquilibres, trop de forces à dompter, trop de fluides dont il faut mesurer à chaque instant le débit pour que la musique puisse s’établir sans que l’interprète soit au-dessus, à la fois en dehors et à l’intérieur de l’édifice.. mais toujours au-dessus.

Dans les variations rapides, les contours rythmiques étaient émoussés, et il en résultait un grand flou, les harmonies ne se donnaient plus comme une évidence, on sentait que le pianiste leur courait après, malgré des doigts solides et intelligents. La vitesse de la sonate et celle de l’interprète n’étaient pas synchrones, et donnaient cette impression de tremblement qui nous laissait à l’extérieur, spectateurs, désolés. Cela manquait singulièrement de respirations et le résultat était tel qu’on avait la sensation d’une accumulation de notes et d’événements sans réelle portée autre que sonore. C’était du piano, du très beau piano, pas de la musique.

— Pierre-Hugues BARRE

Si l’on devait choisir une seule expression pour décrire ce concert, on pourrait utiliser un oxymore : éclectisme unitaire. Et c’est justement de celui-ci dont a fait preuve, de manière brillante et virtuose, le jeune pianiste Lucas Debargue pendant son récital du lundi 14 octobre dans la magnifique salle Pierre Boulez de la Philharmonie de Paris. L’artiste prometteur a su guider son public dans un répertoire qui lui permettait de traverser différents siècles sans jamais donner à percevoir une diminution d’émotion.

En commençant par l’emblème de la musique – avec une sélection, entre le baroque et le classicisme, de dix sonates parmi les 555 composées par le claveciniste Domenico Scarlatti, on est arrivés au début du XXème siècle avec la Sonate op.22 en Sol mineur du compositeur russe Nikolai Medtner, sans oublier une des pierres angulaires du romantisme tardif, Franz Liszt, avec l’exécution d’Après une lecture du Dante.

A l’intérieur de chaque œuvre, Debargue a réussi à rendre totalement les grands contrastes dynamiques, en respectant les trois différentes périodes historiques avec beaucoup de précision : variations soudaines de la couleur dans les sonates de Scarlatti, en remplaçant à la perfection les changements des claviers clavecinistes avec la mécanique pianistique des dynamiques ; élans virtuoses de grande rapidité dans la première partie de Medtner, alternés par l’ abandon émouvant et passionné de l’Interludium ; le résultat parfait des trois thèmes principaux dans Liszt, lesquels partent d’une précision technique et d’une force sonore incroyable jusqu’à un son doux et mélodieux, presque palpable.

A cet éclectisme de systèmes sonores et de compétences pianistiques, bien observables dans les différenciations inter- et intratextuelles, s’ajoute aussi une grande unité de fond, évidente – encore une fois, soit dans le choix du répertoire, soit dans la virtuosité de l’interprète. En effet, s’il est vrai que le spectateur a fait un voyage à travers des époques contrastantes, il est également vrai que toutes les sonates dont l’oreille a pu profiter sont composées d’un seul mouvement, fil rouge pas tellement innocent si on pense à la distance de conception des trois compositeurs.

En ce qui concerne les capacités mises en jeu par le pianiste, on remarque principalement deux constantes propres à sa signature. En premier lieu, son talent de ne jamais faire perdre à l’auditeur les thèmes et sujets musicaux principaux, de même quand ces derniers passent de la main droite à la main gauche et vice versa ; ensuite, le respect presque religieux du silence et des pauses, qui créent un certain suspens et une charge émotionnelle de grande importance – lesquelles réussissent à se libérer dès que le tourbillon désinvolte de notes recommence.

Le public, chaleureux dès le premier applaudissement, a montré un enthousiasme et une appréciation toujours croissants, couronnés par l’exécution de trois rappels à la fin du concert, symboles de son extraordinaire endurance technique.

Unique semblant de fatigue : lors du dernier rappel, Lucas Debargue est remonté sur scène, délassant sa veste de costume ; sûrement un témoignage supplémentaire de son éclectisme, dans la mode cette fois.

— Cecilia Maria FRANCO