Sombre Rivière / Lazare – Théâtre du Rond-Point

La grande salle n’est pas pleine, et c’est légèrement déconcertant. Il arrive, poète maudit qui crie à la censure. Torse nu, câbles électriques autour du corps, dizaines de feuilles remplies de vers d’un poème né dans la douleur. C’est Lazare devant nous, l’auteur et metteur en scène de la pièce intitulée Sombre rivière. C’est Lazare, ou plutôt le comédien qui l’interprète. Vite, il évoque le Bataclan et les morts, la violence, la souffrance, son incapacité à vivre, à écrire dans les jours qui ont suivis les attentats à Paris.                                                                                                                    

Tout part en vrille. Lazare est entouré de comédiens et de comédiennes qui animent autour de lui un chaos presque organisé. Il y a des paillettes, des changements de costumes allant parfois jusqu’à l’absurde, de la nudité – juste un peu. On assiste à des numéros de danse et à des tours de chants, à des souvenirs recréés, à des discussions sur tout et n’importe quoi. Il y a le corps de sa mère qu’il mène en ballade, projeté sur l’écran qui est sur scène. Le visage de sa mère, racontant un souvenir mêlant réalité et merveilleux, en grand sur l’écran. Cette discussion autour de la peur ressentie après les évènements. La peur de l’amalgame, être arabe à cet instant-là, c’est plus que compliqué. Il y a la figure d’une femme politique à la chevelure blond platine. Elle porte du bleu, du blanc, du rouge. Dans la salle, les gens ne savent que penser. Peut-être est-ce encore trop tôt pour faire revivre ce qui s’est passé en 2015. Peut-être qu’au contraire, la catharsis n’a pas encore eu lieu sur les plateaux de France. Peut-être qu’il est normal d’éprouver un peu de gêne en voyant ce spectacle. On est face à nos contradictions, devant un récit différent des autres. Après les applaudissements, Lazare est venu sur scène pour remercier le public. Ses mots ont été particulièrement beaux. Il dit, en substance, que si la pièce est un objet si hybride, c’est parce que sa vie à lui l’est tout autant. Qu’il ne sait pas dire les choses autrement. Aveu simple et précieux, qui donne envie de faire attention à ce parcours particulier, dans les prochaines années.

Margaux Daridon

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Sombre Rivière est un spectacle mis en scène par Lazare au Théâtre du Rond-Point. Il alterne de manière curieuse théâtre et chansons, autour de la thématique de l’immigration et de l’intégration des Algériens, de la première et deuxième génération. Deux conversations téléphoniques structurent le spectacle. Elles partent d’un détail biographique du metteur en scène : après les attentats du Bataclan, Lazare appelle les deux personnes auxquelles il tient le plus : sa mère, une dame algérienne voilée qui vit en banlieue ; et Claude Régy, grand maître de la scène contemporaine. Il pose à ces deux interlocuteurs si différents la même question : pourquoi le monde devient-il fou ?

La dimension intime – et presque exutoire – du spectacle apparaît tout au long de la représentation. Julien Villa interprète le personnage de Lazare ; la dimension autobiographique de Sombre Rivière est abordée de biais en ce sens, contrairement à d’autres performeurs comme Angélica Liddell qui racontent leur vie de manière frontale sur le plateau de théâtre. D’autres personnages renvoient à la réalité matérielle de la compagnie du metteur en scène, comme Anne Baudoux, qui est la collaboratrice artistique de Lazare et qui joue ici son propre rôle.           

Le spectacle aborde des sujets sensibles, comme ceux des attentats de Paris, des massacres de Sétif et Guelma, la question du voile en France… Paradoxalement, Sombre Rivière est, par sa forme, un spectacle assez joyeux. Il ressemble à une comédie musicale ; les acteurs chantent beaucoup, parfois sur des sujets que l’on ne mettrait pas en musique. Les scènes s’enchaînent les unes les autres furtivement en faisant fi de la logique dramaturgique. On passe des doutes existentiels aux réflexions politiques, des joutes verbales aux chansons…

Le metteur en scène déclare qu’il adore sortir d’un spectacle en n’ayant pas tout compris. Je peux le comprendre : face à une mise en scène de qualité, il arrive que le spectateur éprouve le sentiment agréable d’être dépassé par la richesse de l’œuvre artistique, par sa beauté, son propos éthique ou par la singularité de l’univers auquel on est confronté. Mais prendre l’incompréhension comme fin en soi ne constitue pas une esthétique. Les grands metteurs en scène ne s’amusent pas à larguer le spectateur ; ils lui font franchir un seuil où la compréhension devient plus complexe, où la raison atteint ses limites. Chez Lazare, l’incompréhensible devient le plaisir infantile de brouiller les pistes, de berner le public, de se défendre a priori de toute critique en prônant comme manifeste ce qui est habituellement un défaut artistique. Si certains adhèrent à cette manière de faire du théâtre, je dois avouer que cela n’a pas été mon cas. Ce théâtre, qui en apparence bouleverse toutes les normes pour réveiller le spectateur, contribue in fine à la lasser et à l’endormir encore plus qu’un spectacle dit conventionnel.

Alexandre Ben Mrad

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Au théâtre du Rond-Point, Lazare met en scène Sombre rivière, pièce engagée, dont le texte fougueux est écrit par Lazare lui-même. La pièce commence, entre sur scène Lazare, alter ego du metteur en scène qui nous parle des toutes ces pages de poésie qu’il a écrite et qu’il souhaite faire entendre.

Sombre rivière mêle danse, chant, théâtre pour explorer toutes les possibilités de représentation. Les comédiens déploient une énergie folle pour servir le texte et la mise en scène de Lazare. Tous dansent, chantent, et jouent avec talent. Pourtant, sous ces airs de fête, Lazare aborde des sujets graves et profonds : le terrorisme, la radicalisation, le racisme, le rapport aux origines. Au fil de ces saynètes, Lazare pose d’intéressantes questions : qu’est qu’être un Arabe aujourd’hui en France ? Comment assumer d’être musulman alors que les clichés et les amalgames règnent ?

Lorsque Lazare traite des origines, son propos sonne juste. Les passages qui font allusion à sa relations à sa mère font partie des plus émouvants. Notamment lors des scènes filmées par avance de sa propre mère qui se révèlent extrêmement touchantes et drôles. Ou encore lorsqu’un des personnages dit à sa mère voilée que s’il croise des amis en sa compagnie, il fera semblant de ne pas la connaître.

Lazare ne se limite pas aux origines familiales mais traite aussi de ses origines intellectuelles. Par un hommage à Claude Régy tout d’abord, puis à Sarah Kane. Le passage avec Sarah Kane est l’un des meilleurs de la pièce : celle-ci, revenue de la mort vient le hanter. Cette rencontre est l’occasion pour Lazare de mettre en scène ses doutes d’artiste : ses créations sont-elles assez bonnes ? Traite-t-il des bons sujets ? Parvient-il à atteindre la tâche artistique qu’il s’était fixée ?

C’est donc quand elle aborde les thèmes les plus personnels que la pièce est la plus réussie. Le propos de fond transmet un message important, qui fait écho à la situation actuelle de la France En revanche, à d’autres moments, l’action s’essouffle un peu, les saynètes semblent s’enchaîner sans cohérence, de manière décousue. Cet aspect décousu est, comme il l’explique à la fin de son spectacle, le but recherché par Lazare, mais par moments, à trop vouloir tout mélanger, les styles comme les propos, il perd en intensité dramatique.

Anais Massena

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Le théâtre du Rond-Point, situé sur la plus belle avenue du monde, accueille jusqu’au 30 décembre le spectacle « Sombre rivière ». On suit les pensées de Lazare, poète et écrivain de la pièce, qui narre sa liste de poèmes rédigés à la suite des attentats du Bataclan de 2015. Long d’1h55, la troupe, composée d’une dizaine de membres, est douée, touchante et clairement dans son élément. L’idée d’un homme français d’origine arabe en confrontation avec l’horreur du terrorisme est passionnante, et mériterait plus de développement. 

Cependant, il y a une incompréhension qui règne tout au long des deux heures. Rien n’a de sens, rien n’est lié. Le spectateur se perd dans les différentes saynètes, style comédie musicale, qui, malgré les voix surprenantes des acteurs, n’ont aucune consistance. 

Et malgré quelques envolées lyriques et idées intéressantes, on se perd dans cette contemplation, spectateur complètement passif qui ne comprend pas ce qui se joue en face de lui. Le temps se fait long, et l’on en vient à se demander ce qu’on fait là. Un sujet aussi bouleversant que les attentats ne provoque aucune émotion, car le poète fait le choix de ne pas laisser le temps au spectateur de s’accrocher à une scène. Tout va trop vite, et pris dans des scènes successives et insignifiantes, le spectateur n’y trouve pas son compte. Il ne s’exprime qu’un malheur plus grand encore, un mal-être, que l’événement tragique du Bataclan n’a su qu’appuyer et mettre en exergue. 

Elisa Guidetti

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Photo : Jean-Louis Fernandez