Sleight of hand – Trois gnossiennes – Speak for yourself / León & Lightfoot -​ Van Manen / Palais Garnier

Un cadre exceptionnel, somptueux même. Lorsque les murmures cessent, c’est le noir, complet. La musique s’élève, le rideau se lève et la danse envahit tout l’espace. Le décor est nu, dépouillé, obscur. Des toiles noires de part à d’autre. Pourtant, la scène semble habitée, aménagée tant les danseurs s’accaparent à merveille de l’espace.
 
Le tableau qu’offre la première partie est tout aussi envoutant qu’angoissant. La musique, qui emplit toute la salle, confère à l’espace une atmosphère tantôt solennel, tantôt loufoque, tantôt dramatique. Deux personnages tout de noir vêtu surplombent les autres danseurs. Comme les deux tours de Notre-Dame, avec le drap noir du deuil, ces deux danseurs paraissent assister à un spectacle mortuaire, auquel ils participent, à temps à autre. Mais ces deux piliers n’ont pas le premier rôle, celui-ci étant attribué à une farandole de danseurs, qui vont, viennent, se retirent, s’avancent, articulent, et désarticulent leur corps, au rythme de la musique. Les pas sont parfois saccadés et la chorégraphie joue sur la symétrie. Puisqu’aucune narration ne se déroule sous les yeux du spectateur, c’est à celui-ci de se laisser embarquer par la mélodie, au motif répétitif, véritable tremplin vers le rêve. Les costumes noirs, joints aux draps noirs qui délimitent la scène, suscitent une ambiance morbide, sinistre. Les pas, lents, mesurés, donnent l’impression d’observer une marche funèbre. Mais, soudain, la musique s’accélère et il semble qu’on assiste plutôt à un numéro de cirque. Puis, la tension revient, tenant l’auditoire en haleine. La scène se vide petit à petit, et le rideau se ferme sur une jeune danseuse, qui descend dans la fosse, habituellement réservée à l’orchestre. Fin de la première des trois parties. Stupéfiant.
 
Trois parties, trois atmosphères. Le deuxième moment est radicalement différent du premier. Un piano à queue, un unique couple de danseurs, et les premières notes des Gnossiennes d’Erik Satie. La partition musicale, tellement belle, ne peut que captiver l’audience. La complicité des deux étoiles, et l’harmonie entre le son et les gestes touchent au sublime. Des pas légers, des portés magnifiques, et une captivante possession de l’espace. Le temps semble être suspendu ; la musique ensorcelante s’imprègne dans tous les esprits, et réunit les spectateurs autour de cette magnifique cérémonie à laquelle ils assistent.
 
Après l’entracte survient le troisième et dernier tableau. La peur de la déception se conjugue à l’attente. Et celle-ci ne sera pas déçue. La dernière séquence est consacrée à Bach et nous invite à entrer dans un tout autre monde. Le début détone, surprend : un danseur, seul avec un fumigène, répand dans l’opéra une fine couche de fumée, tandis que quelques mots, en anglais, se répètent machinalement, en boucle, comme s’il y avait un problème technique. Et puis, enfin, huit danseurs étoiles surgissent, et c’est Bach qui prend le relais.  C’est donc une musique plus classique qui s’installe, et c’est cette fois la chorégraphie qui surprend le spectateur. Les 9 danseurs sont presque nus, et leur ballet, sensuel, voire érotique, prête souvent à sourire ou à rire. Le spectacle de danse paraît s’être transformé en cours de gymnastique, dans lequel chacun tente de montrer la souplesse de son corps. Un élément, cependant, permet de basculer totalement dans la poésie : la pluie. Alors que les beaux jours reviennent, c’est le déluge qui s’abat sur les planches. L’eau tombe, et ruisselle sur le plancher. Le bruit, si aérien, des gouttes, chante à l’oreille un doux rythme et éveille l’imagination du spectateur.
 
Féérie, voyage, élévation vers la poésie : ce spectacle, où les mouvements s’accordent à la perfection avec une musique agréable et subtile, est éblouissant. On pourrait, somme toute, le résumer en un mot : magistral. Et, s’il faut émettre un regret, je peux dire, émerveillée, que c’était trop court.

Valentine Renaud


A l’Opéra de Paris, trois chorégraphes rassemblent leurs créations pour édifier un ballet unique placé sous le signe du métissage. Sol León et Paul Lightfoot associés font entrer Sleight of Hand et Speak for Yourself au répertoire de l’Opéra, tandis que Hans Van Manen apporte sa mise en ballet des trois Gnossiennes d’Erik Satie pour faire le lien entre les deux ballets.
Les trois chorégraphes montrent, dans ce spectacle fait de pièces rapportées, une sorte d’hybridité à tous les niveaux. Trois chorégraphes, pour trois ballets très différents, pour trois compositeurs que tout oppose, pour un mélange surprenant de tradition classique et de danse contemporaine. Ce patchwork dansé s’étire sur trois tableaux, trois univers aux couleurs et musiques jouant les unes par rapport aux autres.
Le premier tableau est celui de la rudesse du noir et blanc, décor d’une danse répétitive aux angles durs que la musique de P. Glass épouse parfaitement, qui mêle étrangement des gestes figuratifs d’une danse contemporaine d’il y a cinquante ans aux conventions les plus classiques du ballet. Les coups de griffes, morsures et autres appels à l’image stéréotypée du vampire (même dans les costumes de valet à queues de pie…) sont continués par les mouvements attendus en danse classique. Ce monde vampirique s’éteint dans une descente aux enfers de la danseuse face public.

A cet étrange enfer peuplé d’images de vampire, succède la douceur et l’élégance du ballet de Van Manen. Dans une bleuité tendre, une danse à deux suit le balancement mélancolique des Gnossiennes satinées de Satie. Belle image de légèreté, peut-être un peu trop légère même, par rapport à la bizarrerie grinçante de la musique.

Pour le dernier ballet, Speak for Yourself, des mêmes chorégraphes León et Lightfoot, c’est sur L’art de la fugue de Bach qu’une grisaille se répand. Dans la scène toute grise étouffée de fumée danse un homme seul d’abord, qui semble se battre contre le vide rempli de fumée. Puis peu à peu la scène est occupée par d’autres corps, des corps très corps, où la sexualité des gestes vient surprenamment jouer avec la régularité si parfaite de Bach. La danse vient en quelque sorte remotiver l’aspect corporel de cette musique que l’on a rangée peut-être un peu trop vite du côté du pur esprit, et fait jouer tour à tour la sexualité et la grâce du corps. Paradoxalement, c’est d’abord par des corps presque asexués, habillés de gris et à la sensualité universelle, qu’est montrée la sexualité des corps. Puis la pluie vient après la fumée ou la brume et le partage habituel des sexes revient avec, les corps d’hommes redeviennent des corps d’hommes et les corps de femmes des corps de femmes. Les gestes laissent des traces sur le sol humide, les corps se dessinent sur le sol et la grisaille continue de ronronner sur Bach et la pluie. C’est peut-être plus un espace de silence qui est créé par la musique de Bach qu’un support musical à des corps.

Noir et blanc, bleu, gris, tout s’est éteint, une heure et demi de danse et pourtant, malgré l’hybridité apparente et les tentatives de faire entrer le corps en danse classique, trois fois la même image : le même rapport galant entre l’homme et la femme. Ce mélange annoncé dès le programme, dès le titre du spectacle, s’arrête finalement à cet échec d’une danse classique qui hésite vers une pseudo- modernité aussi sclérosée par des conventions ridicules qu’elle-même. Et c’est de ce fait le ballet bleu de Van Manen, plus classique, qui reste le plus touchant et le moins ridicule.

Achille Di Zazzo


Émerveillée par la splendeur du bâtiment et de ses nombreux couloirs et escaliers, si majestueux que l’on ne peut s’empêcher de chuchoter malgré la foule bourdonnante, j’ai pris place à l’Opéra Garnier pour la toute première fois pour assister aux représentations de Sol Léon et Paul Lightfoot, directeurs du Nederlands Dans Theater, invités pour la première fois à collaborer avec le Ballet de l’Opéra. Sur le billet, on y lit le nom de Van Manen, un des fondateurs du Nederlands Dans Theater et un des mentors de Lightfoot et de Léon. Parce que si les deux pièces présentées, Sleight of Hand et Speak for yourself, sont chorégraphiées par le duo, on retrouve un hommage à Van Hanen pendant huit minutes lors de la représentation de Trois Gnossiennes dont il est le chorégraphe. Et pendant cinquante-cinq minutes, si les représentations se succèdent sans enchaînement clair, on ne peut s’empêcher d’être ébloui par la mise en scène et par les chorégraphies contemporaines très théâtrales mais qui préservent la beauté de la danse classique.

Sleight of Hand : le rideau se lève et le public est saisi par deux figures fantasmatiques qui semblent sortir d’un cauchemar : Hannah O’Neil et Stéphane Bullion, penchés sur une haute structure, faisant danser que le haut de leurs corps avec des mouvements saccadés mais à l’unisson. Un couple de danseurs à leurs pieds, les étoiles Léonore Baulac et Germain Louvet, semble se moquer de leur présence funèbre et virevolte, exécutant chaque mouvement à la perfection. La musique, Philip Glass – Symphonie n° 2 est vibrante, rythmique, et on ressent une sinistre présence qui semble mettre en danger le couple à la venue en scène de trois danseurs vêtus entièrement de noir qui dansent de manière saccadée. La tension de la représentation atteint son paroxysme lorsque Mickaël Lafon surgit sur scène, vêtu d’un pantalon gris clair, qui contrairement aux autres danse avec grâce et pureté. La mise en scène est impressionnante avec les deux hautes figures surplombant la scène avec gravité.

Quant au ballet de Van Manen, on ne peut s’empêcher d’être ému par la beauté du couple vêtu de bleu clair et qui danse accompagné par une pianiste sur scène. C’est une chorégraphie sobre et plus traditionnelle que les œuvres de Léon et Lightfoot ce qui déconcerte puisqu’on a une rupture sans lien logique entre les deux autres représentations. Il faut donc garder un esprit qu’il s’agit d’un hommage à leur maître de la part du Nederlands Dans Theater.

Mais la mise en scène, les lumières et le décor de Speak for Yourself sont tellement impressionnantes que l’on oublie la chorégraphie de Van Manen. On a un jeu d’opposition qui est mis en scène par la présence d’un danseur qui danse seul à droite de la scène, un fumigène dans la main, dans l’obscurité. À gauche, des danseurs apparaissent doucement sous la lumière, et au fur et à mesure, la pluie commence à tomber, rendant chaque pas de plus en plus difficile à exécuter. Les danseurs n’hésitent pas à glisser sur l’eau, et les lumières douces projetées embellissent et illuminent chaque danseur.

Les représentations de Léon et Lightfoot sortent de l’ordinaire et brillent par leur originalité et par l’emphase de la fragilité des danseurs qui semblent lutter contre un destin qui leur échappe. On regrette l’absence de cohérence et de lien logique entre les trois numéros, malgré le fait évident que les chorégraphes partagent le même univers, mais on n’oublie pas les émotions ressenties face à la beauté des mouvements des étoiles.

Tamara El-Jisr


Le spectacle qu’il m’a été donné de voir le jeudi 18 avril 2019 à l’opéra Garnier propose trois ballets successifs, chorégraphiés par Sol Leon, Paul Lightfoot et Hans Van Manen. Ces trois ballets, de durées inégales, sont liés autour d’une même problématique. En effet, les trois chorégraphes viennent du Nederlands Dans Theater, compagnie de danse néerlandaise de danse contemporaine et moderne. Ils ont ici une même recherche esthétique, mêlant recherche de lignes et d’expressivité. Le premier ballet, Sleight of hand, sur une musique de Philip Glass est très impressionnant, notamment par son originalité. Alors que le rideau n’est pas encore levé, la musique commence. Et alors que la scène se révèle au spectateur, ce dernier découvre deux danseurs, juchés sur des sortes de piédestaux mesurant peut-être 4 ou 5 mètres de hauteur. Ils semblent debout, sont immobiles, et leurs hanches et jambes sont cachées par des robes très longues, qui les couvrent jusqu’au sol. Les autres personnages nous ensuite présentés un à un (un couple, un homme en blanc, un homme à la longue cape noire, trois autres hommes en noir). Ils dansent au sol.

Ce qui rend ce spectacle brillant est aussi la structuration de l’espace par la lumière : les personnages juchés sont éclairés de deux cercles lumineux. Le reste de la scène est éclairé d’un cercle lumineux, puis d’un grand carré, délimitant l’espace dansé. Enfin parfois, il y a une sorte de puis de lumière comme si une porte était ouverte. Parfois, les danseurs dansent dans une lumière qui ne fait que découper leurs silhouettes.

La scène est impressionnante, car la danse est très expressive. C’est presque comme une pièce de théâtre qui est jouée devant nous. Ainsi, l’homme au pantalon blanc semble être prisonnier, il danse de manière libre dès que les hommes en noir sont de dos, et présente des gestes saccadés dès qu’ils le regardent. Les danseurs semblent être des êtres maléfiques, quelques peu fous. Cela est renforcé par le fait que les danses contemporaine et classiques soient mêlées, permettant une grâce propre au classique, mêlée à des chutes, sauts, mouvements au sol (les danseurs rampent à un moment donné) propres au contemporain.

Ces danses au sol sont alternées avec la danse des personnages juchés. Toute la danse et son expressivité passent chez ces danseurs par le haut de leur corps et leurs bras, têtes, cous… leurs partitions sont solistes ou en duos. Ils ont l’air de pantins un peu fous, des sortes de marionnettes quelques peu désarticulées. Presque pour scander les tableaux, l’un des deux danseurs fait tomber une couche de son immense robe dès que les danseurs au sol se remettent à danser. Cela provoque une alternance entre les personnages juchés et ceux au sol, scandant le spectacle et lui donnant un véritable rythme.Enfin, le ballet s’achève de manière originale, comme il a débuté : le couple de danseurs au sol se retrouve sur le bord de la scène, et est séparé par le rideau qui tombe : la danseuse descend quelques marches ménagées dans l’orchestre vide, face au spectateur, jusqu’à ce que la lumière s’éteigne. Ce ballet est suivi d’un autre, Trois Gnossiennes, bien plus court, et qui propose une danse bien plus « classique », avec un duo homme/ femme qui s’anime sur une musique d’Erik Satie. Tout semble dans ce ballet léger, gracieux. Les danseurs semblent s’envoler. La danseuse semble être le pantin de son compagnon. La lumière est étonnante car bleue. Enfin, le troisième ballet, Speak for yourself, sur des musiques de Jean-Sébastien Bach et Steve Reich, est lui aussi très original, puisqu’il débute par un danseur, seul sur scène, qui crache de la fumée. Le ballet propose des tableaux très épurés, d’abord structurés par la lumière qui forme au sol des carrés. Puis, dans un second temps, des gouttes d’eau commencent à pleuvoir sur la scène. Les danseurs se servent de cela pour glisser et réaliser des figures inédites. Cela montre un clair jeu sur les éléments.

Ce spectacle est ainsi, somme toute, impressionnant.

Mathilde Fondanèche


Photo : Agathe Poupeney