Simon Boccanegra / Giuseppe Verdi – Opéra Bastille

Simon Boccanegra retrace le parcours de son personnage éponyme, son ascension politique, les retrouvailles avec sa fille disparue, les soulèvements dont il est le témoin, la cible, et pour finir la victime. L’histoire de ce corsaire devenu un doge de Gênes dresse un portrait noir d’une société et de sa politique condamnant ceux qui tentent de l’apaiser. Le tragique de cette destinée est tout d’abord rendu par un des éléments les plus frappants de la mise en scène : son décor, composé d’un immense bateau au style épuré, qui rythme, par ses rotations, les déplacements des personnages et l’avancée de l’intrigue. A la fois scène sur la scène où les protagonistes évoluent sur trois niveaux, se croisant, se cachant les uns des autres, et écran de projection, le bateau de Simon Boccanegra devient un personnage à part entière de l’opéra. Cette dimension est accentuée par les projections, notamment celle de Maria, dont le visage et les bras tendus s’inscrivent dans la forme du navire, en faisant une construction hybride, anthropomorphique. Les yeux de Simon, projetés à plusieurs reprises au sommet du bateau, dominant toute la scène, rappellent également le regard de Dieu vétuste du panneau d’opticien pour un certain Dr. T. J. Eckleburg de Gatsby le magnifique, témoin impuissant des agitations humaines. Le bateau a aussi pour fonction de moduler l’espace, poussant à un jeu à l’extrême avant-scène quand il est de profil, soulignant les tensions (une foule massée autour de Simon lors des révoltes, bloquant tout horizon en une ligne dure en bord de scène). Quand il se présente au contraire de face, il creuse le plateau, sa moitié droite soudain vide paraissant étirer encore les entrées et sorties au ralenti des protagonistes et donnant un caractère chiricien par cette perspective accentuée, où de fragiles silhouettes côtoient une architecture massive. Cette interprétation de l’opéra de Verdi se place en effet sous le signe d’un certain vide existentiel. Aux envolées lyriques sublimes de la partition répondent une esthétique dure et froide (l’ascèse d’une scène vide en dehors d’un bateau décharné, les jeux de néons aveuglants à la limite de l’inconfort, le refus de la couleur en dehors des tenues de certains personnages), et une omniprésence de la mort. Le personnage de Maria, l’amante morte de Simon, est apporté sur scène par son père en une mise en scène morbide et saisissante : trainée dans une bâche, le corps encore agité de soubresauts, puis tendu vers Fiesco comme en un muet appel à l’aide. Le personnage, dépourvu de rôle dans la partition, hante tout le reste de l’opéra, se mêlant à la foule ou évoluant sur le bateau en observant l’intrigue en surplomb. L’ouverture de la deuxième partie lui consacre même une scène où elle traverse la scène déserte, sans autre bruit que le grincement du bateau tournant avec elle. C’est que le silence a une place de choix dans Simon Boccanegra. L’ouverture saisissante de l’opéra avec ce navire tournant occupant tout l’espace et Simon allant se coucher à l’avant-scène sans bruit, donne le ton. Ce silence soulignera les pleurs de Simon après les vivats sonores de la foule l’ayant nommé doge, ou ses pas descendant de l’escalier du bateau ; le bruit s’ajoute à la partition, ajoutant à un opéra grandiose, tout comme l’utilisation dans les projections d’images en captation directe, un caractère instantané, sensible, vivant.

Marie Clavreul

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L’opéra Bastille vient d’accueillir le grand drame politico-romantique de Verdi, Simon Boccanegra. L’intrigue se passe à Gêne, on assiste à un climat tendu entre tensions sociales qui s’expriment de plus en plus avec des révoltes qui éclatent et des jeux de pouvoirs. À cela vient s’ajouter une histoire romantique ficelée de main de maître dans laquelle l’intime se conjugue au politique. Musicalement, c’est on ne peut plus réussi. La musique de Verdi est magnifique, et excellemment interprétée par l’Orchestre de l’Opéra de Paris, le choeur complète cet ensemble à merveille et rend très bien compte du climat de tension sociale de l’Italie des communes au XIVème siècle. Côté solistes, tous sont à leur place, agréables à l’oreille, mais l’un d’eux sort du lot, c’est Ludovic Tézier, baryton, LA révélation de l’Opéra français de ces dernières années, qui interprète parfaitement le rôle-titre de Simon, tant par sa voix aux nuances travaillées que par son jeu d’acteur parfait. Pas évident avec un direction d’acteurs si… contestable. Les choix du metteur en scène, Clixto Bleito, sont en effet très contestables. Une direction d’acteurs qui laisse à désirer, les solistes n’ayant en effet que peu de marge de manoeuvre pour exprimer leur jeu, quasiment aucun mouvement, aucune tension dramatique n’est sent. Côté décors, quasiment rien, si ce n’est un gigantesque squelette de navire mouvant pseudo-moderne avec, en fond, des photos-vidéos des personnages principaux, censés montrer la dramatisation de l’intrigue et le rapport avec l’intimité? Ce n’est pas vraiment convaincant. Le parti a été pris de tout mettre à la “sauce contemporaine”, costumes comme décor, laissant place aux jeux de lumières de toutes les couleurs, n’ayant pas réellement sa place dans un opéra censé représenter la tension sociale et politique de l’Italie du XIVème siècle. En somme, cette représentation parisienne de l’opéra de Verdi est une réussite sur le plan musical, grâce à l’efficacité de l’Orchestre de l’Opéra de Paris et les solistes, mais est une déception du point de vue de la scénographie et de la direction d’acteurs.

Raymi Bouquet

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Œuvre aux tourments tant politiques qu’amoureux et familiaux où convergent les luttes pour « l’or, les honneurs et l’amour » pour reprendre les mots du texte, Simon Boccanegra, opéra en trois actes composé par Giuseppe Verdi en 1857, a été présenté du 12 novembre au 13 décembre 2018 à l’Opéra Bastille. On en ressort avec un sentiment en demi-teinte, partagés entre la qualité de l’interprétation musicale et la pauvreté de la mise en scène. La dimension musicale de l’œuvre est effectivement parfaitement exécutée. La technique sert ici l’émotion. Le chef d’orchestre, Fabio Luisi, mène les musiciens sans fausse note sur les airs rafraichissants et lumineux de Verdi. Les chœurs, encadrés par José Luis Basso, sont également magnifiques. Du baryton Ludovic Tézier, dans le rôle de Simon Boccanegra, au basse Mika Kares (Jacopo Fiesco), en passant par la soprano Maria Agresta (Amelia Grimaldi), le baryton Nicola Alaimo (Paolo Albiani) et le ténor Francesco Demuro (Gabriele Adorno), les prestations des chanteurs sont époustouflantes. Leur performance théâtrale, en revanche, l’est moins, mais ce n’est pas de leur fait. De fait, la mise en scène de Calixto Bieito ne convainc pas. Les décors de Susanne Gschwender se limitent à la carcasse mobile d’un vaisseau sur laquelle les artistes ne se trouvent que peu, et, en arrière-plan, la projection des visages des protagonistes. Ce dernier élément a toutefois le mérite de souligner la psychologie des personnages. D’autres choix du metteur en scène s’expliquent difficilement, à commencer par les costumes, créés par Ingo Krügler. Habits de tous les jours mais de mauvais goût, ils sont loin de ce que l’on peut trouver à l’Opéra de Paris. Les chanteurs sont affublés de costumes, souvent trois pièces, et les chanteuses de tailleurs ou robes et jupes au style douteux. Tissus à carreaux, couleurs improbables – vert bouteille et gazon se côtoient aux côtés de jupes roses, de smoking gris ou encore de long manteaux camels ou havanes –, l’ensemble est finalement assez terne et ne rend pas justice à la thématique de l’espoir que porte l’œuvre. Enfin, Calixto Bieito fait le choix intéressant de donner un visage à Maria en lui donnant vie par la présence d’un personnage muet sur scène. Malheureusement, il va jusqu’à lui donner un corps bien trop marqué puisque la figurante apparaît seins nus un long moment. De même, il n’était sans doute pas utile de faire se dénuder Amelia lors de sa tirade. Si la nudité peut s’inscrire dans une démarche logique, en l’occurrence, on a du mal à saisir la pertinence de ce choix. Malgré une mise en scène décevante, le public semble retenir les performances des différents artistes, musiciens comme chanteurs, puisqu’il les porte aux nues. En effet, l’admirable prestation des chanteurs, tout particulièrement celle de Ludovic Tézier, dont la voix puissante fait résonner toute la profondeur du personnage, et des musiciens est saluée par le public à de nombreuses reprises. Force est de reconnaître que faire chanter soixante ou soixante-dix personnes de concert n’est pas tâche aisée. La performance des artistes, quels qu’ils soient, est ainsi acclamée tant au cours du spectacle, quitte à ce qu’il soit interrompu, qu’à la fin. La décevante mise en scène est ainsi rattrapée par l’extraordinaire production musicale de l’orchestre et des chanteurs. C’est bien là la magie de l’opéra : à associer jeu théâtral et art musical, le genre permet d’en faire oublier l’un des aspects pour peu que l’autre soit maîtrisé à la perfection.

Aurore Denimal

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Simon Boccanegra est un opéra de Giuseppe Verdi en trois actes qui raconte l’histoire du personnage éponyme, devenu doge de Gênes. L’enjeu politique dans cette oeuvre est très présent dans l’intrigue, il s’agit de l’opposition entre les patriciens et les plébéiens, les hommes cherchant à avoir le pouvoir par tout les moyens. Parallèlement, on y voit les retrouvailles de Simon Boccanegra avec sa fille disparue, Amelia Grimaldi, amoureuse de l’ennemi de son père.. Le rideau s’ouvre, la musique démarre et l’Opéra démarre in medias res, le temps y est légèrement disproportionné, son but étant d’émouvoir. Une majorité de voix masculines sont présentes sur scène et accentuent cet effet de gravité, légèrement effrayant , dans une atmosphère glauque. Le spectateur y retrouve également une ambiance lugubre, avec Maria (morte au début) qui erre dévêtue sur toute la scène, optimisant tous les espaces. Tous les personnages se déplacent très lentement, font des mouvements et gestes lents. Certains personnages sont immobiles durant tout l’opera et se déplacent lentement de temps en temps. On ne les remarque pas tout le temps. Les panneaux affichant les sous-titres sont présent un peu partout dans la salle et nous permettent de suivre le fil de l’histoire. Parallèlement, les spectateurs, très silencieux, tentent de suivre avec grande attention tout ce qu’il se passe sur scène; le décors et les costumes sont modernes, un grand navire métallique prône sur la scène et se déplace, créant différents points de vus et décors. Il y a une très bonne utilisation de l’espace, il se passe plusieurs choses en même temps, les éclairages aident à la projection, des cameras sont installées dans différents coins de la scène. Cette tragédie nous promet alors, tout le long de l’œuvre, des scènes tant bien bouleversantes qu’impressionnantes, qui captent parfaitement le public qui ne sait même plus à quel moment il doit applaudir.

Adelaide Fourcade

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Simon Boccanegra est une lutte contre le sommeil sur fond de lutte des classes où tout avance avec peine, et les chanteurs et l’intrigue familiale des plus houleuses. À vrai dire, on n’y comprend pas grand-chose. Des corps spectraux jusqu’alors perdus semblent se retrouver à grands coups de vocalisations plaintives : Simone ! Simone ! Maria ! Maria ! Le problème, c’est qu’on ne voit jamais des personnages un tant soit peu attachants ni, d’ailleurs, vivants. L’impression qui s’en dégage alors serait davantage à chercher du côté de l’honnête exécution : ils sont là, ils « font le job », ils s’en vont. Face à cela, le spectateur ne sait quoi penser, hésite un temps à donner libre cours à son esprit critique, par crainte d’avoir manqué ne serait-ce qu’une subtilité, par peur de voir s’assembler les pièces d’un puzzle formolé, au terme duquel surgirait la fresque verdienne dans toute sa vigueur. Les lumières se rallument. Rien. On ne vibre guère aux enjeux énoncés ; on assiste, impuissant, à la récitation scolaire de fin d’année. Simon Boccanegra baigne dans une soupe arty qui ne fait jamais sens en dépit de la virtuosité technique du décor : superbe carcasse de bateau qui pivote sur elle-même et devient le réceptacle d’un regard projeté. Beau, oui ! Intrigant, oui ! Mais l’effet n’est que poudre aux yeux. L’installation, qui mériterait de siéger au Centre Pompidou, alourdit la scène de l’Opéra Bastille, déstabilise hommes et femmes qui ne savent comment le contourner ou le gravir, qui errent de çà de là dans l’espoir de tuer le temps. Les matelots démoniaques que réunissait John Carpenter dans Fog auraient peut-être pu les guider… Rarement la foule n’aura été si immobile, foule dont les membres, agglutinés dans une masse informe, braillent la révolution. Simon Boccanegra prétendait déconstruire, heurter, révolter. Dépoussiérer Verdi. Il ne fait que lasser par la vulgarité de sa démarche. Les néons sont jolis, une figurante fait tomber le haut, on est confortablement assis. Voilà le programme.

Mathieu Condette

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Photographe : Agathe Poupeney

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