Samsara/ Jann Gallois (chorégraphie et scénographie)/ Théâtre national de Chaillot / Novembre 2019

Image d’entête : Photo de répétition — Agathe POUPENEY

Artiste associée au Théâtre National de la Danse de Chaillot depuis septembre 2017, Jann Gallois propose cet automne Samsara, une création qui puise dans la philosophie bouddhiste tibétaine, pour mettre à jour les contraintes qui pèsent à la fois sur le corps et l’individu.

Cette pièce a un sens particulier pour l’artiste, elle-même bouddhiste depuis longtemps, puisqu’il s’agit là de sa septième création. Le chiffre sept résonne en elle – Jann Gallois le qualifie même de « magique » – et c’est en ce sens qu’elle a choisi sept danseurs pour incarner cette pièce. D’ailleurs, le chiffre sept trouve un écho artistique et cosmique depuis la nuit des temps : il représente les sept couleurs de l’arc-en-ciel, les sept cordes de la lyre d’Orphée, les sept jours de la création.

Toute la pièce, qui dure une heure quinze, repose sur un dispositif scénique ambitieux : un entrelacs de cordes tressées noires qui relient les danseurs entre eux. Ces cordes cristallisent ce que la philosophie bouddhiste appelle « attachement », c’est-à-dire l’importance que nous pouvons accorder aux choses substantielles, aux autres êtres, ou même à la matérialité de notre propre corps. L’enjeu de cette création est justement de parvenir à briser cet attachement, et de tendre à l’élévation, à la spiritualité, au contact avec notre moi intérieur.

Lorsque le rideau s’ouvre, nous découvrons le groupe, compact, relié par ces cordes qui les entravent. Pendant ce prologue, les danseurs ne font qu’un, et se déplacent unanimement, représentant le mimétisme qui régit nos actions en société. Puis ce mouvement de groupe se brise lorsqu’ils semblent prendre conscience de leur singularité, essayant alors de se détacher de leurs contraintes et de s’échapper. Tous ces efforts sont vains : leurs corps retombent lourdement sur le sol. Un des tableaux les plus marquants de la création de Jann Gallois est ce moment où deux danseuses essayent de toutes leurs forces de se rejoindre en une étreinte, que le reste du groupe s’applique à démanteler, à briser. On prend alors conscience de la pression, de la violence qu’exerce le groupe sur l’individu.

Cette oscillation entre fuite et coopération, mouvements coordonnés et dissociations corporelles est sublimée par la musique, une composition originale de Charles Amblard, qui alterne entre des temps légers, et d’autres très graves, pesants, à la limite du supportable, composés de sortes de crépitements, symbolisant la souffrance physique des individus rejetés ou oppressés par le groupe.

Ce qui domine à la fin de la pièce, c’est la forme circulaire. Les danseurs s’efforcent de retrouver une circularité, une certaine harmonie. Soulignons en ce sens que « samsara » signifie en sanskrit « ce qui circule », désignant le cycle des réincarnations spirituelles. Pour la troisième fois, une structure cylindrique descend des cintres, mais cette fois-ci, ce n’est plus un technicien qui attache les corps inertes et étendus des danseurs à cette structure, mais bien ces derniers qui s’y accrochent de leur propre volonté. La structure s’élève alors pour la dernière fois, cristallisant donc une élévation spirituelle des âmes qui se détachent de leur emprise corporelle, ainsi que l’accès à une forme de transcendance, à ce que le bouddhisme nomme le « nirvana ».

On peut en outre souligner le travail remarquable de Cyril Mulon, qui joue avec la lumière, dévoilant les ombres dansantes des corps lors du balai aérien final, pendant que s’élève une fumée représentant peut-être l’accès à un monde autre, à un au-delà où les âmes trouveront enfin la paix intérieure.

— Charlotte DESPRE

J’ai tout oublié. J’ai oublié que nous sommes le 12 novembre. Qu’il est 20h passées. Que je suis dans une salle de spectacle de Chaillot, remplie d’un public. Je suis littéralement hypnotisée par le spectacle de danse qui se déroule devant moi, Samsara, chorégraphié et scénographié par Jann Gallois. Le thème chorégraphique est particulier, et tout commence par le titre, « samsara », qui signifie en sanskrit « l’ensemble de ce qui circule » : donc l’enchainement des existences que vit l’être humain avant de trouver la paix. Cela s’explique par la forte inspiration de la chorégraphe de la philosophie bouddhiste thibétaine : l’idée entière de la pièce réside dans le fait de montrer les danseurs chercher à se libérer de l’emprise qu’ils ont les uns sur les autres, pour atteindre la paix, tout en partant des contraintes de leur corps, et de là, explorer leur relation aux autres.

Les tableaux s’enchainent, se font, se défont sans que l’on ne s’aperçoive de rien. Les mouvements aussi s’enchainent, souvent secs, abrupts, et tournés vers le sol, ou gracieux, doux, quand soulevés dans les airs. Tout cela est mis en valeur par la mise en scène : un sol et des murs blancs, par lesquels passe la lumière, c’est tout. Et ce qui marque, c’est cette corde, symbole d’attachement, accrochée à chaque hanche des 7 danseurs et qui les relie les uns aux autres. Cette corde est le fondement même de la chorégraphie, puisque les danseurs ne la retirent pas en une heure et quart de spectacle ; parfois, elle est au service des danseurs – cela leur permet des mouvements habituellement interdits par la gravité-, souvent ils en sont victimes (ils cherchent souvent à s’en défaire, et la corde fait parfois l’effet de fils reliés à des pantins, les obligeant à bouger malgré eux).

La danse est littéralement endiablée. Lorsque le rideau se lève, et pendant une quinzaine de secondes, nous faisons face aux danseurs, immobiles. Puis ils se mettent à danser, exécutant les mêmes mouvements, marchant, réalisant des sauts, s’arrêtant brusquement pour rire ou éternuer. Cela se reproduit comme un cycle une dizaine de fois, accélérant jusqu’à ce que les danseurs ne puissent plus suivre physiquement, avant qu’un cri hurlé n’arrête tout : STOOOOOP !

Cette idée de cycle, et donc de cercle, se répète beaucoup dans les mouvements de la partition. Les danseurs sont très souvent en cercle, debout ou allongés. Un danseur tire la corde, cherchant à s’extraire de la forme circulaire imposée par le groupe, sans succès, mais cela déséquilibre le cercle, et d’autres danseurs sont entrainés par l’effet de la corde qui se soulève, et exécutent à leur tour des figures. Ce schéma se répète tout au long de la pièce. Et vers la fin du spectacle, les protagonistes se mettent à tourner presque collés les uns aux autres, dans un cercle qui ne s’arrête pas et donne une impression de folie.

Cette pièce, somme toute, si elle m’a tant marquée, est parce qu’elle est une véritable prouesse.

Véritable prouesse technique d’abord : les danseurs sont totalement engagés et dévoués dans leur danse, se jetant littéralement au sol pour se défaire de la corde, et défiant les limites du possible.

Véritable prouesse sportive ensuite : les danseurs se trouvent plus d’une fois pendus en l’air, accrochés par les cordes à un appareil tournant, qui les amène vers la paix qu’ils cherchent : par ce biais des airs ils se mettent à exécuter des formes au ralenti, gardent parfois presque une minute la tête en bas, se servant pour cela de leur propre corps guené, mais aussi des cordes, et du corps des autres danseurs : dans le tableau final, ils réalisent cette prouesse presque 15 minutes sans toucher le pied au sol.

Seul bémol à la pièce, la longueur de quelques tableaux, qui m’ont fait relâcher une fois ou deux l’attention ; mais au moment d’applaudir, j’étais bouche bée, le corps totalement courbé en tension et tendu vers la scène : ce spectacle est donc une véritable réussite.

— Mathilde FONDANECHE

Avant que le spectacle ne démarre, les ouvreurs distribuent un maigre dossier où l’on peut retrouver un entretien avec Jann Gallois, la metteuse en scène et chorégraphe du spectacle « Samsara ». On apprend que le spectacle qui va nous être présenté est inspiré du Bouddhisme, philosophie de vie qu’elle a elle-même adoptée dans sa vie de tous les jours. Le spectateur est piqué dans sa curiosité puisqu’il se demande comment la danse peut représenter la philosophie Bouddhiste.    

Le rideau s’ouvre et l’on découvre sept danseurs, trois garçons, quatre filles dans un décor très simple. Le parterre est blanc tout comme les parois formées de trois rideaux qui entours la scène et où se projettera plus tard la lumière ; parfois blanche, parfois rouge et jaune. Les danseurs, tous pieds nus et habillés de manière colorée, commencent à danser sans musique. On remarque tout de suite qu’ils sont reliés par un entrelacs de corde noire, qui selon les entretiens, pèse près de cent kilos.  

Le premier tableau est un enchaînement de mouvements qui traduit la dégénérescence du monde. En effet, les interprètes utilisent leurs mains pour mimer le téléphone portable, ils se moquent du public, s’entrelacent et courent d’un point à un autre. Ce schéma se répète de plus en plus vite, comme s’ils décrivaient la boucle infernale de la routine. Au fur et à mesure, un son répétitif se fait entendre comme un bourdonnement sourd, pas très agréable à l’oreille.                                   

Face à cette incompréhension et pression du monde contemporain, les danseurs veulent évidemment s’échapper de cette sphère infernale. Chacun leur tour, ils tentent de fuir mais la corde et les autres les en empêchent et les ramènent au centre. On a ici l’impression d’une fatalité, contre laquelle ils luttent sans cesse, sans succès.           

Trois fois de suite, une sorte de plate-forme descend du ciel et un intervenant extérieur les accroche grâce à la corde. Les deux premières fois, les interprètes sont contraints et se retrouvent en l’air durant un temps certain. L’image et les jeux de lumière montrent un tas de corps sans pour autant pouvoir bien les distinguer. La troisième fois que cette plate-forme descend du haut, les danseurs sont prêts, ils s’accrochent eux-mêmes, ils ne sont plus contraints mais volontaires et effectuent des figures en l’air qui sont très agréables à l’œil, puisqu’ils donnent comme l’impression de voler.                     

On peut alors associer la philosophie Bouddhiste à cette plate-forme qui finalement trouve la solution face à cette vie vide de sens. En effet, les danseurs s’agitent moins qu’au début, sont plus sûrs de leurs mouvements et plus sereins.                                                                                                

On peut cependant s’interroger sur le terme de danse puisque passées les dix premières minutes, le spectateur a du mal à percevoir de la danse. Les interprètes courent de tous les côtés, on a plus l’impression de flou et d’improvisation. La chorégraphie au sens classique du terme semble floue, mais c’est en partie pour cela que l’on parle de danse contemporaine pour ce genre de performance.           

La metteuse en scène voulait avant tout mettre en scène des états de corps par la décomposition articulaire des danseurs et il est vrai que son objectif artistique est ici réussi. Cependant, son message concernant le Bouddhisme n’est pas forcément très clair. Heureusement que ses entretiens sont distribués au début du spectacle.                                                                              

— Hafi SIMON    

Samsara ou le Cycle de Vie : Une Invitation à l’Éveil et à la Contemplation

D’abord le silence, puis le mouvement. Les corps prennent peu à peu forme et créent un rythme, s’engagent dans l’espace, interagissent entre eux. Posant la question de l’attachement, du recommencement et de la répétition, ils déroulent un cycle d’une heure quinze dont nous ne savons rien ni de son commencement, ni de sa fin, et dont nous nous remémorons encore le déroulement après que le rideau soit tiré.

Donner à méditer sur nos relations à notre environnement à travers l’expression du corps est l’impulsion première de la chorégraphe et interprète Jann Gallois dans sa pièce Samsara (2019). Produite en association avec Chaillot – Théâtre National de la Danse et représentée du6 au 17 novembre 2019, Samsara se déploie sur des tableaux bruts aux couleurs épurées. Le plateau blanc permet un jeu important sur les éclairages et la musique, qui bien souvent se résume à une bande sonore électronique aux basses profondes et saturées. Accompagnée de six autres danseurs contemporains, Gallois pousse les corps dans leur retranchement, les liant les uns aux autres par un immense entrelacs de cordes noires pesant près de cent kilos, leur imposant ainsi de dépasser leurs limites dans une expression esthétisée.

Le groupe des sept entament alors une interprétation contrainte du cycle, du saṃsāra. Un temps marque d’abord des gestes du quotidien, effectués en synchronisation totale et entrecoupés d’éclatements de rire,d’échanges dans une langue ne faisant sens qu’au sein du groupe. Attachés en ronde du début à la fin, les danseurs font d’abord face au public, mettant en avant tantôt un individu tantôt un autre, l’unité groupe formant une toile de fond constante au tableau. L’impression de familiarité entre les individus, d’entente et d’habitude dans la répétition des mouvements tourne rapidement à l’étouffement, lorsque l’un après l’autre, chacun des membres tentent de s’individualiser et d’échapper à leur condition d’êtres sociaux interdépendants. Cette lutte acharnée est vaine et meurtrière – comment se relever quand tout notre monde est à terre ? La libération implique-t-elle un détachement total? Ce détachement est-il réellement atteignable et souhaitable ?

A ces interrogations, chacun est libre d’y apposer son interprétation. Le rôle du personnage du technicien, intervenant à deux reprises dans le cycle, est celui de recharger les corps du principe vital qui les anime afin qu’ils renaissent et qu’enfin ils trouvent la synchronie et la paix souhaitées. Dans une impressionnante installation aérienne, les danseurs flottent, suspendus par leurs cordes au-dessus d’un plateau embrumé, sur lequel se projettent leurs ombres telles une vision kaléidoscopique. Malgré toutes les attaches représentées de façon métaphorique par la corde, nous ne distinguons plus qu’harmonie et béatitude.

Présenté comme un work in progress dans lequel l’improvisation tient une place prépondérante, Samsara fait écho au principe de renaissance et de réincarnation karmique que nous pouvons trouver dans la plupart des religions pratiquées en Inde, et en particulier dans le Bouddhisme Tibétain. «Le bouddhisme est un mode de vie entier et fascinant, une vision de l’homme qui permet à chacun de se connaître pleinement et de mieux comprendre les mécanismes de l’esprit afin de diminuer nos souffrances et faire grandir une paix intérieure», confie Gallois dans un entretien avec Isabelle Calabre datant d’octobre dernier. Pratiquant elle-même le bouddhisme depuis de nombreuses années, l’association entre danse et spiritualité permet une incarnation palpable des principes de détachement et d’attachement à l’œuvre dans cette philosophie. De l’éveil spirituel au nirvana, le travail religieux et spirituel de Gallois s’inscrit dans sa pensée chorégraphique, en y ajoutant une réflexion contemplative sur des espaces et états de l’âme relevant de l’intangible.

— Emma NAROUMBO ARMAING

La scène du Théâtre national de danse Chaillot est totalement blanche et dénuée d’aspérités. Sept acteurs forment un cercle serré. Fixé à eux durant tout le spectacle, un épais cordage les lie plus ou moins étroitement selon qu’ils se l’enroulent autour du cou et du corps : deux acteurs ne peuvent pas s’éloigner de plus de trois mètres les uns des autres. Par-là, Jann Gallois suggère l’ambivalence des liens qui regroupent des individus isolés en une société unie.

Mais cette union est critiquée à travers la force des contrastes qui découpent les moments du spectacle :  le début de la chorégraphie est minutieusement rythmé. Sept corps se déplacent à l’unisson : ils marchent en rythme, claquent des mains, éclatent en rires brefs, invoquent une puissance supérieure avant de finalement éternuer, et bis repetita. C’est là le principe bouddhiste du samsara, la succession indéfinie des états d’existence, opposé en cela au nirvana, qui est perfection et donc immobilité. Ici, les humeurs et tonalités chorégraphiques se succèdent en s’entrecoupant avec autant de brutalité que de sens.

Ainsi, cette première partie se termine lorsque Jann Gallois (remplaçante au pied levé de Marie-Hanna Klemm qui s’était blessée) quitte le rang en vociférant, tirant au sol ses deux collègues amarrés à elle. Cette attitude marginale, ce refus de l’intercorporéité érigée en norme, attire une autre danseuse, et les deux tentent alors de s’atteindre tandis que leur groupe les tirent en arrière : les élans fougueux des deux amies sont arrêtés parfois en vol par leurs camarades qui les interrompent brusquement. Voir Ikeun Baïk bondir hors du cercle avec célérité, soudainement aspiré vers l’arrière par les cordes qui l’enchaînent, l’instant d’après le voilà enserré dans les bras d’un troisième partenaire : le spectacle marque par les images visuelles qu’il donne du groupe – d’une manière qui fait écho au chœur dans l’Electre de Ivon van Hove à la Comédie Française.

Un élément technique vient ponctuer la représentation à trois reprises : descendant du plafond, un cercle de métal auquel sont mousquetonnés les danseurs. L’outil est parfaitement intégré à la mise en scène puisqu’il sert à projeter au sol des motifs humains en ombres portées. La scène blanche devient alors un tableau géométriquement ombré par les silhouettes des danseurs. Une fois suspendus, ils s’assemblent en cercles fluctuants : ils allient alors l’agilité des trapézistes à la légèreté de leur rythme et aux rotations lentes de leur chorégraphie.

Jann Gallois a bien su étaler toute la richesse de sens et d’usages de ce cordage qui semble d’abord contraindre les possibilités de mouvement des danseurs. Tantôt lien vital, tantôt chaîne mortifère, ce cordage, dont les danseurs seraient la voile, qui s’affiche aussi comme un cordon ombilical ou une métaphore des rapports sociaux, permet une inépuisable interprétation. Il contraint les poussées individuelles et exige la coordination des corps – qui forment alors un unique corps, le corps social.

— Valérian JEUNEHOMME