Queen Blood / Ousmane Sy – All 4 houses

La Grande Halle de la Villette est un décor de choix pour un spectacle de danse. L’acoustique et la lumière y sont d’un niveau remarquable, susceptible de faire ressentir la fièvre des grands soir à une assemblée venue en nombre assister à la première de Queen Blood, le nouveau show d’Ousmane Sy. Alors que les spectateurs garnissent en quelque minutes les nombreux gradins de la salle, une atmosphère se crée, chargée d’excitation et d’impatience. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que les danseuses de la troupe se sont mises au niveau de la superbe salle qui les accueillait.

Durant 1h15, les onze protagonistes d’une représentation exclusivement féminine ont enchainé des mouvements de danses contemporaines impressionnants de vivacité et de précision. Divers tableaux se sont succédé sous nos yeux, évoquant les multiples facettes de la féminité. Ainsi, à un tableau rouge éblouissant de fougue et de puissance succéda un tableau bleu teintée de mélancolie, puis un tableau jaune imprégné de grâce et conclu par une note festive qui emporta définitivement une assemblée conquise. A l’occasion de chaque tableau, l’œil doit être attentif pour suivre tous les mouvements proposés sur scène : le metteur en scène joue très régulièrement sur des niveaux de profondeurs du champ (premier plan, second plan, arrière-plan) pour amener un effet de surprise et maintenir sous tension le spectateur. Le spectateur se trouve donc souvent face à un choix : maintenir un regard d’ensemble ou focaliser son attention sur l’une ou l’autre des danseuses qui sortent parfois du lot. Entre l’harmonie et le désordre, entre le tout et l’un, le spectateur se perd pour son plus grand plaisir.

Le rythme du show est parfaitement maîtrisé, d’une seule tenue, avec des variations qui ne sont jamais synonymes de temps mort. Et le tout sur des compositions musicales originales, subtil mélange de house et de musiques traditionnelles africaine, qui font émerger des univers variés sans jamais tomber dans le cliché. Un mot également sur le public, qui s’est parfaitement mis au diapason de l’atmosphère endiablée de la représentation en répondant bruyamment à l’énergie dépensée par les danseuses.

Une prestation parfaitement réussie pour Ousmane Sy et ses danseuses du Paradox-Sal, et une découverte réjouissante pour ma part. Je ne peux que vous conseiller d’assister, si vous en avez l’occasion, à une représentation de ce collectif dont la réputation a franchi depuis plusieurs années déjà les frontières françaises.

Arnaud de Bonnefoy


Connaissez-vous le parterre de la Grande Halle de la Villette de nuit ? Sachez que si vous prévoyez de vous y rendre pour un spectacle, le plus petit des pavés de cette grande agora jusqu’aux lions cracheurs d’eau de sa large fontaine centrale vous semblera soudainement teinté d’une certaine féerie. Imaginez donc : une nuit fraîche de mars, la lame grise de la Philharmonie chatoyant sur le noir du ciel au loin, vous vous dirigez vers la Grande Halle, ce mastodonte élégant fait de fer et verre. Elle est le lieu habituel de grandes conventions parisiennes – du Japan Expo au Mondial du tatouage – mais pour ce soir, c’est dans une section de cet espace que la scène fut installée, déjà longue mais si minuscule comparée aux gradins que la surplombe. Sur cette scène, un rectangle blanc d’une vingtaine de mètres de long et d’une quinzaine de large, des spots au sol qui tracent son contour.

Queen Blood est un spectacle qui combine le travail de chorégraphe d’Ousmane Sy (All 4 House) et celui des danseuses de la troupe Paradox-Sal (Allaumé Bledgo, Nadia Gabrieli-Kalati, Linda Hayford, Nadiah Idris, Anaïs Imbert-Cléry, Odile Lacides, Cynthia Lacordelle, Audrey Minko, Stéphanie Paruta). La salle accueille une foule plutôt épaisse de collégiens, en sortie scolaire. Plus tard durant le spectacle, ils le ponctueront d’applaudissements, parfois déplacés, mais dont l’engouement sera le témoignage de leur émerveillement.

Émerveillée, je l’ai été tout autant, voire plus. Le fascicule distribué à l’entrée indique que l’histoire questionnera la féminité de chacune d’elle. Depuis ma place, je vois que le public n’a pas encore fini de s’installer mais sur la scène éclairée, les silhouettes de huit femmes se dirigent petit à petit le rectangle blanc. Une musique a été mise en fond et nous les voyons, certaines seules, certaines discutant ensemble, commencer à onduler leurs corps au rythme du son ou non, à imiter les mouvements de l’une ou de l’autre ou tout simplement à entamer une improvisation. Elles s’échauffent. Mais leurs mouvements m’hypnotisent déjà.

Le public est installé. Le spectacle débute alors. Les danseuses, qui n’ont pas quitté le rectangle, s’alignent, nous tournant le dos, puis, d’un pas égal, le remontent vers son extrémité supérieure. Elles en sortent à peine, seulement de quoi montrer qu’elles se tiennent à son orée et soudain, dans une volte-face, nous offrent enfin et dans une seule prise, leurs huit visages. Il y eut un silence, puis, le bruit fut retentissant. De la house pure, instrumentale dont la basse impose son rythme saccadé mais profond. Dans une harmonie parfaite, le premier corps se meut dans une chorégraphie qui évoque la peine, se fige et laisse place à une autre femme de ces huit femmes. Ainsi de suite. Le rectangle se désemplit et est de nouveau investi, plus dans une logique éparse, mais suivant au contraire le fil de l’histoire. Le spectacle sera construit alternativement de solo et de danses groupées, où les corps tous entiers s’entrelacent, se croisent, sans jamais vraiment se mêler : nous assistons ici à la narration de contes personnels. Les chemins de leur vie s’entrecoupent mais appartiennent au final à chacune d’entre elle, dont la courbe de la déviation sera le résultat d’un choix individuel. Tout ceci est retranscrit dans les mouvements de ces huit femmes, dont la voix est pour le temps du spectacle, celle de leur corps, évoluant sur fond successif de house, de folk (dont l’air se rapporte à celui du groupe américain Beirut), du blues de Billie Holiday, de chœur aux sonorités soit africaines, soit polynésiennes.

De long en large, cette production envoûte. Les cœurs sensibles au détail musical qui devient grâce lorsqu’il s’accorde parfaitement à l’histoire elle-même connaîtront le même sentiment tremblant et ému qui m’a prise de la première à la dernière seconde de Queen Blood.

Malyphone de Peyrelongue


Queen Blood est une chorégraphie réalisée par Ousmane Sy et qui met en scène six danseuses de différentes origines (Afrique, Caraïbes, Europe, France…) et de différentes écoles. Le spectacle, très beau et très énergétique, donne envie de danser et en a ému plus d’un parmi le public. Cette œuvre est représentée au théâtre de la Villette et a remporté le troisième prix du Musée de la Danse et de la Fondation d’entreprise Hermès, 5e édition, ainsi que le prix de la technique de la Danse élargie.

Les six danseuses sont habillées en noir. Le décor st simple et efficace : une scène blanche éclairée par des spots qui changent de couleur au gré des jeux de lumière. Un écran blanc en arrière- plan qui lui aussi peut changer de lumière. Le génie de la chorégraphie est d’utiliser les différentes spécialités et les personnalités des danseuses pour proposer un cocktail harmonieux et explosif tout à la fois. Hip-hop, house, danses traditionnelles africaines sont accordées pour former une danse d’ensemble cohérente. Chacune des danseuses fait valoir ses qualités pour briller tout en contribuant à créer un tout. Chacune des individualités est mise au service d’une entité. La musique, à l’image de cette unité dans la diversité, était un mélange de différents styles, beaucoup de choses étaient empruntées à la musique d’Afrique du Sud, mixée avec des sonorités d’électro, de house, etc. Le côté hip-hop de la danse mettait le rythme de cette musique au premier plan et dictait presque chaque mouvement des danseuses.

Le titre, Queen Blood, sang de la reine, est à comprendre dans le sens de noblesse de l’être humain : dans chacune des étapes de la vie, un Homme peut faire preuve de noblesse, par la solidarité, par la compassion, par la détermination… C’est de cette noblesse, de cette force humaine que le metteur en scène veut représenter, et il le fait avec succès.

Cette performance fut d’une grande qualité. Le seul point négatif (mais pas des moindres) : le public. Des classes scolaires chaotiques et nonchalantes, dont la musique ne pouvait cacher les ricanements et les discussions ; la lumière de leurs téléphones gâchaient le spectacle aux rares intéressés. Seule chose qu’on ne peut leur enlever : ils sont très bon public et sont toujours là pour applaudir. Passons.

La danse questionne la féminité : la house est un style de danse plutôt androgyne, c’est-à- dire qu’il n’y a pas une séparation nette entre la danse des femmes et celles des hommes comme c’est la cas en danse classique. D’ailleurs, les danseuses ont un style entre féminité et masculinité avec des vêtements amples, des crânes rasés. La danse, énergétique, joue entre mimétisme et rupture, entre sensualité et force. Cette chorégraphie est comme un work in progress, elle évolue avec le temps. Ousmane Sy n’a pas fini son travail et cherche à améliorer la mise en valeur de l’originalité tout en gardant un tout des plus harmonieux. Chaque spectacle est donc unique ; dans la continuité de son travail, le chorégraphe est à la recherche d’une excellence. Arrivera-t-il à poursuivre sa quête en se rapprochant de la perfection ? Dans tous les cas, il propose déjà un spectacle d’une grande qualité.

Léna Piveteau


Photo : ALL4HOUSE / Garde Robe

Categories: Danse, La Villette