Protagonist

Danse | Théâtre national de Chaillot | En savoir plus


A l’occasion du Festival Nordique au théâtre de Chaillot, j’ai assisté au spectacle Protagonist monté par Jefta van Dinther et le ballet de Cullberg. Sur une musique techno de David Kiers évoluent quatorze danseurs venus faire groupe devant nos yeux. Je dis groupe car il semble que ces quatorze corps soient animés par une même énergie, car l’impression nous est donnée qu’entre ces êtres passe un flux qui tend, détend successivement les parties du groupe.

Varie tout au long de cette heure qui n’est pas sans nous transmettre un peu de ce flux circulant sur scène, le rythme adopté par ces corps vibrant. Ils courent, s’enlacent, s’arrêtent, s’attirent, se couchent, se courbent, se balancent. Une vie. L’énergie augmente en nous et c’est debout que nous voudrions finir, frappant frénétiquement des deux mains comme pour signifier notre volonté d’appartenir à cet ensemble qui en nous a suscité la transe.

Transe lorsque soudainement sur des corps nous avons compris que manquait un short, un haut, que sont apparus des sexes et puis des seins, des torses et puis des fesses sans qu’aucun geste ostentatoire de dénuement ne les ait précédé. Transe lorsqu’on a senti en nous monter l’extase suscitée par un spectacle devenu très plaisant… Non pas que ravisse systématiquement le spectacle de la nudité, la chose aujourd’hui est devenue banale, mais parce qu’on s’est laissé surprendre avant de s’étonner de cette même surprise. Parce que l’imperceptible variation du mouvement s’est faite dans une continuité, que la musique a ondulé en nous et que l’on s’est laissé porter par la douceur d’un glissement qui nous a fait apprécier le crescendo d’un spectacle où l’homme épouse pleinement son animalité, où s’aperçoit ce qui déjà nous enivrait dans les lignes de Descola, la réconciliation entre nature et culture, le refus d’une opposition frontale entre ces deux éléments.

Et la danse qui parle peut-être plus immédiatement encore que les descriptions de l’ethnologue, nous envoûte davantage. Sortie, perdure en moi une sensation de délivrance et d’espoir portée par une inexplicable euphorie que quelques jours de recul éclairent sans effacer.

Juliette Beillot

De la danse, au Théâtre national de la danse ? Non, vous n’en trouverez pas en allant voir Protagonist, exécuté par le ballet suédois Cullbergbaletten et orchestré par Jefta von Dinther.

Le spectacle veut montrer la vision d’une société disloquée, où les individus se débattent avec leur vie pour trouver leur place au sein du groupe. Disharmonie, chaos, échecs, ils finissent par  faire le choix d’un retour vers une société plus primitive.

Noir complet dans la salle, une voix sombre « sometimes you know that something has to change(…) », elle reviendra plusieurs fois lors du spectacle. Heureusement qu’elle est là pour nous guider, car la première partie du spectacle est franchement mystique, insignifiante et même peu  agréable à regarder.

Un couloir symbolique est placé au travers de la scène, où les danseurs y sont tour à tour les « protagonistes ».

Mais les danseurs sont treize, isolés ou en groupes, tous gesticulent sans continuité ni rupture, sans aucune harmonie, bref, ils m’ont plutôt rappelé un amas de fourmis (aussi sûrement car je suis en pleine lecture des Fourmis de Bernard Weber) grouillantes et insignifiantes. Pour moi, leurs corps ne parlaient pas, leurs mouvements n’allaient pas jusqu’au bout et ne me signifiaient rien, et je n’ai pas trouvé d’aspect esthétique non plus. Il était impossible de suivre les deux ou trois scènes qui se déroulaient en même temps. Cette première partie m’a frustrée, énervée, endormie.

Jusqu’à ce que…j’ouvre les yeux dans le plus grand des silences, et me retrouve face à face avec ces treize danseurs. Ils nous fixent, contemplent notre société tout en nous ignorant. Un malaise s’installe dans la salle… quelques spectateurs craquent et finissent par applaudir. Mais ils n’en n’ont pas fini avec nous. La vision de notre société a dû les rebuter, car suite à cela, les danses reprennent, le dos courbé, les danseurs se dénudent peu à peu, jusqu’à devenir singes et retourner à une société primitive.

Cette société là retrouve un sens en même temps que les gestes des danseurs. Le spectacle devient beaucoup plus touchant, les lumières offrent de très beaux clairs-obscurs sur la peau des danseurs, des tableaux vivants d’un Caravage ou d’un Rembrandt sont nés sous nos yeux. La danse des singes était mille fois plus élégante que la danse des hommes…sometimes you know that something has to change…

Romane Dietrich

Protagonist est présenté pour la premier fois en France au théâtre de Chaillot dans le cadre du Festival Nordique (16 – 27 janvier 2018).

Le chorégraphe Jefta van Dinther présente ici sa deuxième collaboration avec le Ballet Cullberg, la compagnie suédoise de danse contemporaine la plus connue, dont la troupe permanente est constitué de seize danseurs de nationalités différentes. On retrouve dans ce spectacle treize de ces danseurs et Linda Adami est invitée pour l’occasion.

La scénographie, composée d’un tapis rouge sang et de poutres en métal, nous renvoie immédiatement l’image d’une scène. Le spectacle démarre sur une scène vide, avec une voix off : « Parfois tu sais que quelque chose doit changer. / Tu le sens. / Dans l’air. Dans tes tripes/ Et tu n’en dors pas la nuit. / Une voix te parle. / Dans un flot ininterrompu ». On retrouve tout de suite les éléments qui caractérisent le travail de van Dinther : une démarche physique axée sur la mise en scène des corps des interprètes qui dialoguent avec l’espace, les éléments scénographiques, mais aussi les lumières et les sons. La musique est l’élément le plus réussi du spectacle, qui renvoie plus à la performance qu’à la danse. Dans l’ambiance électro de David Kiers, la danse des interprètes est toute en énergie, en ondulations, comme des individus d’abord, puis en petits groupes ; au fur et à mesure ils reviennent au règne animal, ils reconnectent et interagissent avec ce qui les entoure et ils se transforment en animaux : on observe ce spectacle de grands primates se balancer aux arbres sur fond de musique électronique et de néons stroboscopiques qui montre une communauté d’individus saisis par un mouvement perpétuel. Le moment magique du spectacle se réalise justement dans ce passage entre le monde humain et celui animal. Marqué par une pause dans le mouvement, les interprètes reprennent possession de leur corps petit à petit, avec des mouvements presque imperceptibles, qui transforment leurs corps et leur donnent une allure animale. Malheureusement avant et après ce moment de grâce, on a une impression de déjà-vu et le choix de dénuder les interprètes sur scène pour la partie finale a un goût de vieillot. Peut-être il faudrait aller voir Bêtes de scène de Emma Dante présenté en février au Théâtre du Rond-Point et peut-être la comparaison nous permettra de relever d’autres points fort de la chorégraphie de van Dinther qui nous ont échappé.

Monica Mele

Protagonist est un ballet de danse contemporaine chorégraphié et dirigé par Jefta van Dinther et réalisé par la troupe suédoise Cullergballetten. Il a été présenté pour la première fois au Julidans à Amsterdam le 7 juillet 2016. J’ai assisté à la représentation du 18 juin 2017 au théâtre national de la danse de Chaillot. Il s’agira dans ce compte-rendu de vous faire part de ma perception de cet événement en tant que spectatrice à travers une analyse subjective non exhaustive.

La scénographie était plutôt épurée. Avant l’entrée des danseurs, la scène était éclairée d’une lumière rougeâtre, on distinguait une sorte d’échafaudage traversant le fond de la scène (objet de décor qui sera également utilisé comme plateforme au cours de la performance chorégraphique). Toujours avant l’entrée des danseurs, une voix off nous parle en anglais de voix intérieures durant quelques minutes (l’anglais étant utilisé ici probablement comme outil de communication international étant donné l’origine suédoise de la compagnie et sa vocation à tourner dans divers pays aux langues variées.) Une musique sourde alors démarre et les danseurs se lancent sur scène et entament la chorégraphie du ballet qui durera environ une heure.

J’ai noté une véritable rupture intervenant dans la deuxième partie du spectacle. Après la mention dans le chant en voix off d’une nécessité de révolution, tous les danseurs se figent sur scène en défiant le public du regard durant d’interminables minutes. Un malaise s’installe alors : est-ce fini ? Faut-il applaudir ? Non ce n’est pas fini. On commence à comprendre que les danseurs ne sont pas figés, ils s’affaissent progressivement comme s’il fondaient. La lenteur de leurs mouvements les rends quasiment imperceptibles avant de se rendre compte qu’ils ne sont plus dans leurs positions initiales. Puis un danseur repart puis un autre. L’ambiance lumineuse change pour passer au vert et un à un les danseurs se dévêtissent pour finir nus. La danse prend une tournure animale et les protagonistes du mouvements se changent en singes humains.

Un autre passage que j’ai trouvé remarquable dans le ballet est intervenu lors de la première partie de celui-ci. Alors que tous les danseurs étaient en mouvement dans une sorte de machine humaine, la bande sonore s’est tue complètement pour laisser place à la seule respiration des danseurs. La perception du son de leurs respirations m’a fait prendre conscience de l’effort collectif nécessaire à cette performance ainsi qu’au travail de rythme et d’harmonisation réalisé par la troupe. Cela m’a réellement impressionnée.

Pour conclure je dirai simplement que ce ballet de danse contemporaine m’a émue et donné le goût de retourner voir ce type de spectacle afin de renouveler l’expérience des sensations que celui-ci m’a fait éprouver.

Lena Piveteau

Le mot « protagoniste » signifie un seul personnage, mais dans le spectacle de danse Protagonist il y en a plusieurs. Quel type de rapport existe-il entre l’individu et le groupe ? Et dans quelle mesure l’individu et le groupe sont-ils interdépendants ? Telles sont les questions que Protagonist évoque. Au début on se trouve dans l’obscurité, écoutant une voix désincarnée parler sur la vie et sur la mortalité, mais la voix s’arrête aussitôt que les danseurs arrivent sur la scène. Soudain, la scène est faiblement éclairée, et on voit que les mouvements des danseurs ne sont pas du tout harmonisés : les danseurs rampent, attrapent, empoignent, s’étirent et se touchent, mais jamais en même temps ou d’une façon synchronisée. D’une part ils sont un groupe—une foule de bras et de jambes en mouvement—mais d’autre part ils sont tous individus, chacun suivant sa propre chorégraphie.

Pourtant il y a éventuellement des moments de synchronisation complète : soudain, tous les danseurs nous font face et suivent la même chorégraphie, contrairement aux mouvements frénétiques précédents. La voix désincarnée revient, parlant de la révolution. C’est à ce stade qu’on voit, enfin, la puissance des danseurs en tant que groupe. L’idée de la révolution les stimule, et leurs mouvements deviennent non pas arbitraires ou déconnectés mais cohérents, même s’ils ne sont pas totalement synchronisés. On a l’impression que l’espoir du changement politique les inspire de travailler ensemble pour atteindre un objectif en commun.

Même si le spectacle nous pousse à penser le rapport entre l’individu et le groupe, il reste une question sans réponse : quel est le statut du « protagoniste » ? Car le mot « protagoniste » ne signifie pas seulement un seul personnage, mais aussi un personnage tout particulier, disons exceptionnel par rapport au groupe. On peut dire que les danseurs sont tous individus, mais peut-on dire également qu’il y a un protagoniste dans le groupe ? Peut-être l’ironie de ce titre, c’est qu’il n’existe pas de protagoniste du spectacle – ou même que tous les personnages peuvent être considérés comme protagonistes. Si l’on accepte cette hypothèse, il nous reste à penser non seulement le rapport entre l’individu et le groupe, mais aussi celui entre le protagoniste et les autres individus du groupe.

Whitney Sha
Photo : Urban Jörén