Price

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Price : le désapprentissage d’un jeune héros

Au théâtre de Gennevilliers, Rodolphe Dana met en scène Price, une pièce théâtrale adaptée du roman homonyme de l’écrivain serbe Steve Tesich. Le programme – pour ceux qui prennent la peine d’y jeter un coup d’œil avant de se plonger dans le spectacle – nous informe qu’il s’agit d’une pièce psychologique, d’un roman d’apprentissage théâtral. En effet, Price, c’est l’histoire d’un jeune homme de 17 ans qui est confronté aux problèmes posés par le passage à l’âge adulte et qui fait expérience, pour la première fois, de l’amour, vecteur de connaissance de soi-même et de son propre rapport à la société. Daniel, c’est le prénom du personnage, doit faire face à des parents qui vieillissent et qui apparaissaient de moins en moins comme ces figures idéales, protectrices et invulnérables telles qu’on les voyait dans notre enfance. Son père est malade, de plus en plus faible et irascible ; il va bientôt mourir et Daniel n’est capable ni de se clôturer dans une tristesse qui le soulagerait et l’aiderait à supporter sa perte ni de lui faire comprendre qu’il l’aime. Les amis, comme lui, sont aux prises avec la fin de l’enfance et ressentent la nécessité de faire quelque chose de leurs vies, de devenir quelqu’un, d’avoir une identité. L’un rêve d’un futur ambitieux qui soit à la hauteur d’un père qu’il a perdu, l’autre ne veut surtout pas faire la fierté de sa famille qu’il considère comme bourgeoise, plate, contente dans sa propre borgnitude. N’ayant point de repère, Daniel croit tout résoudre dans sa vie grâce à Rachel, une jeune fille qu’il a rencontré par hasard après une faillite sportive et dont il tombe éperdument amoureux. L’amour, à ses yeux, devrait tout régler : ses problèmes familiaux, la confusion qui règne dans son esprit, les bagarres avec les amis et les voisins, le sens de vide qu’il ressent au fond de son cœur. Mais cette expérience s’avèrera être aussi une faillite puisque le problème est que Daniel ne connaît rien à la vie, à ses enjeux, aux nœuds compliqués de sa propre psyché (noeuds que le spectateur, en revanche, connaît très bien parce que les émotions du héros sont représentés dans des scènes de grande expressivité). Ce que Daniel croyait être le destin, le rêve de bonheur qui allait le sauver pour toujours et donner du sens à son existence se tourne dans le dénouement en une image sordide de luxure. Après la mort de son père il court chez Rachel, mais celle-ci ne veut même pas le voir et il assiste, dernière coup apporté à sa foi enfantine et toute puissante dans l’amour, à la relation sexuelle de celle-ci avec celui qu’il croyait être son père. Plus que roman d’apprentissage, on dirait que la pièce met en scène un désapprentissage, à partir du moment où elle montre la destruction de toutes les croyances simplistes dont l’esprit de Daniel se nourrissait et qui lui empêchaient de devenir un homme et le condamnaient à la passivité et à l’impuissance.

Consuelo Ricci

Le roman Price de Steve Tesich est adapté au théâtre de Gennevilliers par Rodolphe Dana. Les acteurs nous présentent en deux heures l’histoire de Daniel Price, dont la dernière année de lycée est ternie par le spectre de l’avenir que Daniel redoute plus que tout. Le futur ne semble rien offrir de réjouissant : sa banlieue est frappée par le chômage, les adultes sont ternes et hargneux du fait de leur triste petite vie. Forcément, Daniel appréhende son propre passage à l’âge adulte, qui le précipitera violemment dans la réalité.

Avec cette pièce, on veut plonger le spectateur dans la tête de ce jeune homme, qui retarde le moment du désenchantement. Et effectivement, la mise en scène propose un aperçu réussi d’une vision enfantine (plus qu’adolescente). Les scènes courtes s’enchaînent sans transition, interrompues l’une par l’autre ; elles se télescopent. Les répliques de Rachel s’enchaînent également, rapides et volubiles, comme la pensée d’un enfant qui passe d’une chose à l’autre sans lien ou construction logique. Mais si cet effet transmet avec justesse la perception d’un enfant, elle nuit cependant à la pièce. La négation de la continuité garde le spectateur à distance. Les ruptures abruptes d’une scène à l’autre empêchent le spectateur de suivre la représentation là où celle-ci voudrait l’emmener.

Seule la scène du combat fictif fonctionne vraiment. Le spectateur est plongé dans l’imagination de Daniel qui transforme son trajet en une série d’obstacles à dépasser. La musique rock n’roll ainsi que les lumières bleues et vertes aident à faire passer le spectateur dans le jeu des trois adolescents. Le marquage au sol rappelle celui des terrains de basket des gymnases, les «mains-pistolets», le banc transformé en bazooka, les figures au ralenti… Tous ces éléments font s’estomper la salle et la réalité et laissent place à une partie de laser game mentale. Le spectateur adhère vraiment à cette scène qui assume les grossiers effets spéciaux, qui ne cherchent pas à convaincre de leur véracité. L’aspect factice est totalement intégré. Et c’est finalement quand les acteurs jouent avec le faux qu’ils sont les plus vrais. En dehors de cette scène, les acteurs ont tendance à surjouer. Et le spectateur, qui reste volontairement conscient qu’il est au théâtre (grâce aux intrusions des acteurs dans le public, aux monologues adressés à la salle etc) n’arrive finalement pas à se laisser porter par l’histoire.

Daniel est finalement précipité dans le monde adulte. Mais l’issue de la pièce reste confuse. Rodolphe Dana semble s’accrocher au roman, sans oser couper quoi que ce soit. Le spectateur a l’impression d’une compression excessive du roman. Daniel connait trois tragédies d’affilée, la mort de son père, la rupture avec Rachel et l’explosion de l’usine provoqué par son ami Larry. Cette redondance du choc atténue l’effet et la symbolique de chacun. Il y a trop de fins à cette histoire. Daniel en ressort sombre (même dans ses vêtements) et blasé. Alors, sa dernière phrase surprend, il annonce qu’il «n’y a que la vie» et qu’il est «heureux de la vivre».

Philippine Lacaille

La pièce de théâtre Price, représentée le samedi 18 novembre 2017 au théâtre de Gennevilliers, est une adaptation par Rodolphe Dana du roman de l’écrivain et scénariste serbo-américain Steve Tesich (1942-1996).

Dans la ville de Chicago, Daniel Price et ses deux amis viennent de terminer leur dernière année de lycée et aucun des trois ne savent ce qu’ils veulent entreprendre par la suite. Au fil des années, les trois amis se séparent en se laissant emporter par les circonstances propres à leur vie. Daniel tombe éperdument amoureux de Rachel qui vient d’emménager dans le quartier. Il vit un moment de bonheur à la sensation de ce sentiment nouveau, mais la relation se révèle être beaucoup plus compliquée qu’il n’y paraît. En parallèle, la santé de son père se dégrade et sa relation avec ses amis s’estompe, chacun faisant sa vie de son côté. Son père meurt finalement d’un cancer et Daniel découvre qu’il n’est pas le seul que Rachel aime. Il arrive finalement à sortir de l’impasse psychologique et la pièce se termine sur une note positive remplie d’espoir.

Etant donné que la pièce est l’adaptation d’un roman, l’on pourrait déceler certains traits romanesques dans les moments où Daniel se tourne vers le public pour lui adresser le fond de ses pensées, ou lorsque sa mère lui raconte sa jeunesse sur le mode du récit enchâssé – mais la pièce n’oublie pas d’être dramatique, je pense notamment à la scène de pseudo-guerre, éclatante autant au niveau des couleurs et des sons, que du jeu.

L’enchaînement de ces scènes est naturelle et dynamique et contribue à la fluidité de la progression des actions. Mais plus encore, les moments forts de la vie de Daniel sont jouées de manière particulièrement bouleversantes, renversant totalement la notion de bienséance. En effet il est des scènes qui poussent la vraisemblance à un degré extrême : lors des scènes d’amour,  les amoureux se déshabillent, s’embrassent, se plaquent au sol (torses nus pour Daniel comme pour Rachel plus tard avec son concubin) ; lors d’une scène d’une rare violence reproduisant l’altercation entre Larry, jeune homme impulsif, et un voisin qu’il finit par mettre à terre mi-nu et qu’il tente de sodomiser. D’autres scènes moins provocantes mais non moins émotives ont recours à la symbolique pour susciter les émotions les plus authentiques des spectateurs : le père de Daniel, debout face au public et nu, se prépare à la mort entouré de sa femme et son fils ; la scène, qui n’est plus qu’éclairée par deux bougies, se remplit d’une atmosphère pesante et solennelle bientôt suivie par un silence de mort après que l’âme du mourant ait quitté son enveloppe corporelle.

En somme, il s’agit d’une “pièce de formation” dans la mesure où Daniel apprend comment devenir adulte. Déboussolé à la fin du lycée, dans un fond de joie instable et de tensions, il découvre la complexité de l’amour, accepte la séparation avec ses amis les plus chers, et finit par s’affranchir de l’autorité paternelle.

Eveline Su

Du 16 novembre au 22 décembre, le Théâtre de Gennevilliers produit la pièce Price mise en scène par Rodolphe Dana, une tragédie élaborée à partir du roman serbe de Steven Tesich.

L’éclairage, d’abord éclatant au cours des premiers échanges, disparaît de manière quasi imperceptible et, petit à petit, le spectateur se fait happer par l’atmosphère de la pièce, il se fait captif d’une tragédie qui va le bouleverser.

Daniel Price et ses deux amis, Larry et Billy sont des étudiants de dix-sept ans qui vivent dans la banlieue de Chicago East. Leurs études leur apparaissent comme le seul moyen d’échapper au travail à la raffinerie locale où leurs pères se tuent à la tâche. C’est contre cette fatalité que les trois amis s’unissent au début de la pièce : celle d’exceller – notamment dans les compétitions sportives, de trouver un travail, une petite amie, bref, devenir adulte. Un véritable défi les attend, celui de renoncer aux rêves de grandeur.

Sur le sol, un terrain de jeu sportif comme pour signifier les aléas de la vie, ses temps morts, ses moments de gloire, ses passages à l’action : « Pourquoi vivre un malentendu quand on peut vivre une tragédie ? », s’exclame Rachel.

Choisir entre la sphère cellulaire, mortifère de la famille et l’illusion de liberté qu’est l’amour est pour Daniel le choix le plus crucial : son père – qu’il n’a jamais aimé à sa mesure – est atteint d’un cancer, son espérance de vie diminue. Daniel est un cœur pur et ne sait pas mentir, il ne sait pas imiter l’amour. En choisissant de se lancer à corps perdu dans la quête du cœur de Rachel, il abandonne sa famille pour une jeune femme qu’il fantasme, qu’il idéalise, qui le rejette sans cesse et qui achève de tromper Daniel avec un homme plus âgé que lui – David – sur un air de crooner ; le spectateur est enivré par la musique : un sentiment de déjà trop tard se répand.

Graduellement, la scène se charge d’un désordre comparable à celui qui règne dans l’esprit de Daniel : les confettis de la passion amoureuse, les meubles renversés lors d’une baston durant laquelle le trio d’amis a failli tuer un homme, les vêtements éparpillés au sol ; tout converge vers le chaos.

En choisissant d’adapter cette pièce, Rodolphe Dana répond aux questions que se posent les étudiants en fin de lycée : « Et maintenant ? » par une incertitude qui rassure. Chacun des trois amis suit sa trajectoire dans une Amérique des années 1960 où les « winners » s’opposent aux « loosers ». Aucun des trois personnages n’appartient au groupe des « winners » et il leur reste le pouvoir de l’imagination, brimé par la société capitaliste, représentée par la raffinerie. Ce désir de revanche est incarné avec brio par le personnage de Larry qui ose mettre le feu aux poudres en faisant sauter la raffinerie, en tuant le père.

En faisant part de l’oppression parentale, des difficultés d’insertion sociale et des souffrances de l’amour, Rodolphe Dana parvient à sublimer l’horreur tout en la surmontant et ainsi, à s’adresser à tous les publics.

Diane Lopez

Cette pièce relate les 2 mois difficiles d’une jeunesse mal préparée au sortir du lycée.

Quand les responsabilités de l’avenir se mêlent aux confusions sentimentales d’un adolescent et à la complexité de ses relations, dans la ville de Chicago-Indiana-États-Unis. Le lourd été chargé en émotions du jeune Daniel Price. Accompagné de sa famille, de ses amis, et de son amoureuse pour qui il voue un amour passionnel.

L’œuvre a recours à énormément de ressources, techniques et artistiques. Une cohésion entre le son-musique de fonds ou bruitages d’ambiance, la luminosité-jeu avec les couleurs et les nuances; du tamisé au froid, et le jeu des acteurs, en fait une expérience pleine.

Le jeu avec le public nous rendait tantôt acteurs de la pièce-public d’un discours, tantôt spectateur direct-dans les tirades narrées par les personnages brisant le quatrième mur en nous regardant dans les yeux, exploitant notre imagination comme un outil, contant leurs émotions et vécus. Le spectateur est toujours avide d’en voir plus, d’en entendre plus, d’en imaginer plus; ainsi, comme en lisant un livre prenant, nous nous trouvons hâtifs de découvrir le dénouement de ces nombreuses intrigues. L’histoire évolue par ellipses bien maîtrisées, le fil est facile à suivre hormis quelques scènes qu’on ne comprend qu’en ayant lu le livre.

Daniel, adolescent naïf, peu sûr de lui, peu consciencieux, simplet, passionné et attendrissant, se voit confronté à de multiples péripéties de la vie, nous assistons à son évolution tout en comparant sa vision du monde avec celles des autres personnages, nous rendant témoins de relations qui se compliquent de par les divergences de ressentis et malentendus.

Les jeux d’acteurs sont remarquables: les confusions-questionnements-moments de joie, tout est parfaitement transmis, les acteurs donnent et prennent des coups à travers des scènes violentes, des scènes charnelles, des scènes quelque peu déroutantes. Sept acteurs, pour pas moins de douze personnages.

Price est bouleversante, c’est une expérience intime, proche de la scène, dans ce petit plateau 2 du T2G, le jeu se déroulant sur l’ensemble de l’espace scénique, permettant une immersion enveloppante.

Ainsi nous, spectateurs, avons quitté la pièce le cœur plein: elle fut drôle-émouvante-attachante-gênante-prenante-divertissante-ne manquant pas de nous faire cogiter.

En somme ce fut une expérience positive : utilisation maîtrisée de tous les outils; l’imagination des spectateurs, l’espace scénique, le son, la lumière, sa façon de traiter les personnages, le jeu des acteurs et le fil des intrigues, mais les points négatifs: elle a pu donner l’impression de prolonger le dénouement et la fin de la pièce, et de mettre à l’écart les spectateurs n’ayant pas lu le livre, lorsque des scènes étaient mal mises en contexte.

Emanuela Botros

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