Cinq poèmes de Victor Malzac

simplicité

chaque nuit j’ai cette rare opportunité d’apercevoir une étoile filante.

il me suffit de lever les yeux
je lève les yeux
j’attends dix minutes dans un silence béat
et le miracle se produit de manière quotidienne.

je me suis toujours dit que j’avais de la chance. j’ai toujours pensé que les choses qui m’arrivaient devaient être faites pour moi. jamais je ne me révoltais contre l’ordre du monde
ce me semblait impossible
je songeais à la chance chaque soir de voir une étoile brûler puis disparaître dans un silence ravageur et pourtant apaisant
ça n’avait rien de révoltant

souvent j’étais seul. il m’est arrivé d’en voir apparaître en compagnie de quelqu’un mais je savais que ce n’était jamais la bonne personne.
jamais je n’ai eu le désir profond de dire regarde, une étoile filante.
c’était comme si je devais absolument les garder pour moi
dans ma petite cage à moi
ou bien les partager seul avec quelqu’un que je me devais de nommer
mon amour.

j’aurais pu rendre ce moment merveilleux
lui éclairer les yeux dans un instant complice
mais finalement je m’aperçois qu’il s’agit d’une grande sagesse dans le respect de ses propres parts de mystère,
d’autonomie.

il faut savoir ce qui est à nous
ce sur quoi peuvent empiéter seuls les gens qui sont véritablement nous,
qui se fondent en nous.

je préférais me taire
et finalement faire pour moi seul ce petit sourire camouflé dans les feuillages de la nuit partagée et continuer notre chemin, ou bien, quand nous étions assis, le commencer.


j’ai toujours envie de sentir bon
chaque fois que je passe dans ma petite salle de bain je prends le flacon de parfum qui repose sur la petite barre de verre qui fait un angle au pied de mon miroir et je prends un intense plaisir à actionner le vaporisateur.

longtemps
j’ai cru que je voulais sentir bon pour être aimable, pour être apprécié des autres. puis je comprenais vite qu’autour de moi il n’y avait personne
que je m’étais inventé ce petit rituel dans mes journées solitaires
quand je n’avais personne à qui parler.
je pensais au début
que c’était un moyen de me sentir mieux face au regard des autres, pour parer à toute rencontre éventuelle, pour toujours sentir bon tout comme j’aime sentir la bonne odeur de mes proches.
une question de dignité
quelque chose de cet ordre-là

mais c’était en fait moi qui me faisais plaisir
c’était bien
c’était juste pour moi que je voulais sentir bon
j’étais dans des journées où je me désirais
où je voulais juste me sentir en harmonie avec ce que je pense en bien de moi.

mieux, je n’ai vraiment pas, comme l’on pourrait le penser, l’impression de fuir ma solitude, je n’ai vraiment pas l’impression de me convaincre de quelque chose qui n’existe pas pour mettre de côté des tracas quotidiens, des crises existentielles d’un intérêt futile.
je sais que ce petit geste
ce flacon de parfum qui me jouit dans les mains
c’est ma jouissance
c’est mon sourire
c’est le plaisir que je m’accorde avec une déconcertante spontanéité.

depuis
je ne suis plus accablé d’avoir à passer quelque temps loin des autres.


dans le miroir se reflète ma salle de bain comme un autre petit monde enfoui dans le mien. chaque gorgée de parfum, chaque poussée sur le vaporisateur est un acte de jouissance
je me sens bien.
je me sens fort
je me sens libéré de quelque chose
délesté du poids de mes journées qui s’achèvent et s’enchevêtrent dans une sorte d’angoisse moderne qui
à chaque fois que j’y pense
me serre le coeur un tout petit
peu plus.

le parfum me rafraîchit le corps et peu importe ce qu’il sent son odeur n’est presque plus là car son odeur c’est finalement moi
et tout se passe comme si le parfum me pénétrait la peau en faisant frissonner mes organes comme un léger rappel de ma vivacité.

je me vois dans le miroir,
je me vois très longtemps. je veux dire, très longtemps dans le petit fragment de temps qui constitue ma vie, dans ma façon d’appréhender le temps qui m’est si particulière.

ce n’est jamais plus d’une minute
mais elle compte seule pour un petit fragment
d’éternité
ce me semble à chaque fois une heure
mais jamais
une heure de perdue.

quand je me vois ainsi, nu, les cheveux éméchés, souriant d’un mince sourire mais d’un sourire vrai
fort
qui sourit à tout
j’ai vraiment l’impression d’avoir le droit d’aimer.


il n’est pas rare que je m’inquiète à outrance. j’avais l’habitude de m’effrayer du moindre silence et de pourtant toujours le réclamer.
quand je n’entendais personne appeler mon nom je voulais qu’il se mette à vibrer.
quand j’avais la paix je ne la voulais plus.
quand j’avais un après-midi pour moi, je voulais un amour pour le partager.

je prends de moins en moins de plaisir à ne pas partager les choses, qu’elles soient belles ou tout le contraire.
j’établissais des compromis
pour me laisser de quoi vivre dans une joie constante.

avec l’âge, je crois qu’il est bon de toujours prendre les événements
les habitudes
les actes
comme un prétexte pour s’assouplir et se laisser en paix.
finalement, quand j’étais seul, dans mes plus vieilles années, j’avais en tête quelqu’un que j’aimais
et je me reposais
je prenais soin de moi
en dialoguant
en moi
d’une voix qui n’est pas tout à fait la mienne mais qui n’est celle de personne en particulier
avec cet autre que je désirais si fort justement parce qu’il était en moi.


j’étais à terre et je regardais le ciel. je n’ai pas quitté ma place. sur les quais de Seine et les ponts si bruyants d’habitude je regardais passer les passants dans la monotonie qui les caractérise.
je pense à ces gens qui n’intéressent personne quand ils passent
et je me suis demandé si
dans ce cas-là
ils m’intéressaient.
ils ne m’intéressaient pas.
ils passaient.
j’avais l’impression de regarder défiler des images en noir et blanc dans un ancien Paris délavé.

je me suis demandé si le ciel me faisait un effet similaire
et quand je voyais le ciel je ne voyais rien d’autre qu’une succession supplémentaire d’images grises et noires et blanches que n’outrepassaient pas les nuages qui étaient tant ce matin-là
et quand je voyais le ciel
je ne voyais rien d’autre que le ciel.

il ne suffisait pas de regarder le ciel
mais il était question de le réinventer

alors
je me suis levé d’un bond pour m’en aller marcher et je me mis à respirer fort et décidai une bonne fois pour toutes d’annuler cette neutralité générale qui était en train de réduire la force de mes yeux

alors
au ciel et aux nuages gris et noirs et blancs
aux passants qui passaient comme l’eau de la Seine
et aux ponts de Paris si bruyants d’habitude

je leur dis d’un ton monocorde mais bordé d’impatience

je voudrais vous donner mes joies antérieures.

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