Claude Ber, Il y a des choses que non, par Joëlle Gardes

CLAUDE BER, Il y a des choses que non, Paris, Éditions Bruno Doucey, 2017, 112 p.

Ce dernier recueil de Claude Ber, qui mêle des inédits à des textes déjà publiés, mais épuisés ou difficiles à trouver, s’organise en sept parties, avec au centre « L’Inachevé de soi », ample et puissante méditation métaphysique sur l’Être. Les trois premières, « Le livre la table la lampe », « Célébration de l’espèce », « Je ne sais l’Algérie que d’oreille », proposent plutôt une réflexion sur les guerres et l’Histoire, les trois dernières évoquent plutôt « l’appel de demain », « la lueur de l’éveil », la marche vers le mystère et le « sens dans l’insensé ». Le dernier, « Je marche », constitue une sorte d’épilogue à ce recueil à la composition circulaire, puisqu’il s’ouvre sur la marche du père et se termine sur le « je marche » du poète. Il y a des choses que non est donc un texte de résistance, qui évoque la Résistance, mais ce serait l’affaiblir que de le définir ainsi, tant la notion s’est affadie depuis quelques années. Il s’agit plutôt d’une indignation, et qui pour qui connaît Claude Ber, on pourrait dire d’un « coup de gueule ». Contre l’infini de la sottise de l’espèce, contre sa cruauté (l’homme n’est pas un loup pour l’homme, mais, hélas, un «  homme pour l’homme »), contre toutes les formes de renoncement, le moindre n’étant pas celui qui conduit au désespoir. La colère balaie sur son passage les conformismes et les pensées bien pensantes (« Fais attention, fillette. Les victimes peuvent aussi devenir bourreaux. Et même de soi, il ne faut pas se vanter d’être sûr. »), la « soumission de la parole », les manichéismes qui ignorent que « du miel coulait avec le sang », et que la tâche la plus humble vaut bien le « bavardage prétentieux de la parole ». « Poète est celui-là qui rompt pour nous l’accoutumance », disait Saint-John Perse : à coup sûr, la poésie de Claude Ber la rompt, et sa violence, son outrance même, est salutaire, comme l’est celle du mistral de sa terre d’origine. Le déferlement se fait souvent à travers des énumérations à la Rabelais. C’est que « l’insaisissable » échappe aux mots et il n’y a alors qu’une alternative : le silence, qu’elle refuse, ou l’accumulation pour que quelque chose de cet « impossible » puisse être capté. Et ce qu’il en reste, c’est parfois un mot, un seul, isolé dans un vers :

Je marche sur une terrasse en ciment, un picoté de gravier, un raidillon de silex, dans l’embroussaillé des garrigues, le sable gris d’une mer lointaine et les galets ronds de la mer familière […]
je marche

En dépit de tout, la richesse du monde et sa splendeur sont telles qu’il faut les décliner, les célébrer. C’est une poésie dans la grande tradition de l’éloge, malgré notre espèce qui ne sait guère que se détruire. Il se déploie pour rendre grâce à « une écorce d’orange dans un panier », aux belles « pousses de la scarole », aux « séjours de l’esprit », au « temps voluptueux », aux « hanches souples, chair douce aux plis de l’aine et des aisselles », et le mot qui vient sous la plume est celui de jouissance.

Comme il y a une jouissance dans le maniement de cette langue qui s’insurge au lieu de se soumettre, et surtout pas aux conventions poétiques qui classent et définissent. Ici, c’est le Poétique qui surgit contre le poème soumis au VIL, ce vers libre international que dénonce Jacques Roubaud. Il ne s’agit pas d’aller à la ligne à chaque groupe syntaxique, il s’agit d’explorer la langue dans ses possibilités, le long d’un continuum qui va de la prose narrative : « Louise, je dis, était une paysanne analphabète, née il y a plus d’un siècle dans les gorges étroites d’une vallée creusée par les moraines et les torrents », à l’alexandrin :

Le poème parlait en puissant magister
de l’ordonnancement de l’ensemble des choses

L’inventeur du monologue intérieur, Édouard Dujardin, réfléchissant sur le vers à propos de son maître Mallarmé, écrivait ceci : « J’ai toujours cru qu’il était possible de trouver une forme qui passerait, sans transition et sans heurt, de la forme vers à la forme prose, suivant l’état lyrique du moment et, toujours sans heurt et sans transition, serait elle-même vers libre, verset et poème en prose, dans une succession de pieds rythmiques tour à tour serrés en vers, élargis en versets et dilués en quasi-prose. » C’est très précisément ce que met en œuvre Claude Ber, faisant fi des catégories. Le Poétique dit non aux oukases et aux certitudes, il surgit d’une pulsation, d’un rythme qui rend nécessaire le glissement d’une forme à une autre. Mallarmé voulait « creuser le vers », Claude Ber, elle, creuse la langue, pour faire parler l’informulé, l’informulable :

Ira ainsi langue tâtonnante et rédimée même s’il reste chaque jour pierre à jeter à l’ombre dans le chantier inachevé de soi.

Joëlle Gardes

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