Claude Ber par Joëlle Gardes

CLAUDE BER, Épître Langue Louve, Paris, Éditions de L’Amandier, coll. « Accents graves. Accents aigus », 2015, 111 p.

Les recueils de Claude Ber sont mûris lentement, gravement et celui-ci n’échappe pas à la règle. C’est qu’un tel travail poétique ne peut se faire en jetant quelques mots sur une page, pour noter une impression ou un sentiment fugaces. Comme dans La mort n’est jamais comme, c’est une méditation profonde qui nous est donnée et nous touche dans notre humanité. Le fragment 5 s’intitule d’ailleurs « De main méditante ». On pourrait dire que c’est tout le corps qui médite, ou plutôt l’âme et le corps indissociables. Même si la question de la mort est encore présente – mais ne définit-elle pas notre condition ? –, elle est congédiée pour que surgisse la vie, à travers deux de ses plus vives manifestations, la parole, et l’amour :

Couché le
mort ! Repose dans
ta niche de terre et
laisse-nous aux corps et à cris dans
la déglutition de la parole

Le titre est clair : il s’agit de textes sur la langue et sur le lien à une énigmatique Louve, qui est sans doute aussi cette langue, à travers une série de missives adressées à un tu, qui, pour être individualisé :

Je parle de toi
et c’est une sorte de lumière

n’en est pas moins anonyme. De fait, les questions que pose ce tu pourraient l’être par chacun de nous. L’adresse cède alors la place au récit : « Qu’arrive-t-il lorsque la vie se déserte ? questionne-t-elle. Quand la vie se déduit d’elle-même ? ». Mais le « je » interrogé ne peut le plus souvent qu’avouer son impuissance : « Et je n’ai ni mots ni main de miracle pour faire éclore à l’usé du talon / le trèfle de rédemption ». Qui d’ailleurs pourrait répondre, quand il n’existe pas « de secret derrière la porte », que l’on pourrait découvrir en l’ouvrant, quand « du rien bascule à la lisière du rien », et que « tout échappe / tout échappe bis » ?

Et pourtant, le « monde magnanime » nous assaille de sa splendeur :

le vent secoue la palanque des arbres sous un mince morceau de ciel en tranche de cake pour un quatre-heures d’enfance

C’est tout un inventaire qui se déplie, des lieux, « la mer sans finition », les « vignes violettes » ou « la vieille ville », des êtres, la « pluie d’abeilles », des anecdotes, le compostage d’un billet de train, la ligne 9 du métro, le vomi d’un ivrogne… Tout est sacré, si le sacré est bien ce qui « étonne » au sens classique, laisse bouche bée d’admiration et de terreur. En définitive, c’est retrouver le sublime, tel que le définissait le Peri Hypsous du pseudo-Longin : « le sublime, quand il se produit au moment opportun, comme la foudre il disperse tout et sur-le-champ, manifeste, concentrée, la force de l’orateur », ajoutons, et du poète.
C’est sans doute dans l’étreinte, étreinte des corps autant que des âmes qu’on approche cette dimension du monde :
[…] Les sens font sens au
jardin de l’esprit prononcé à
fleur de peau

Et c’est la tâche de la Langue de le dire, en balbutiant ou au contraire en se livrant avec délectation au cliquetis de mots d’énumérations dignes de Rabelais, que Claude Ber affectionne : « – une frisure de parole pensante ou pansante virevolte dans l’indécis, livrée au tourniquet d’une voyelle – phares et clignotants rutilent frivoles et fantasques, braises, lampions ou n’importe quoi d’autre dans le paresseux butinage de l’œil […] ».

Dans ce dernier recueil, plus encore que dans les précédents, la singularité du poète se traduit par une alliance entre une recherche formelle jamais gratuite et une interrogation sur la nature même du Poétique, liée à la forme autant qu’au sujet, et sur le sens de notre condition d’être humain. Le choix qui a été fait ici est celui du poème long, mais fragmenté, dans une volonté de saisir à la fois le continu de la durée intérieure, le flux de la conscience et leur discontinuité, leur éparpillement, leur hétérogénéité. De même, le lecteur peut librement passer du fragment à l’ensemble, ou aller de l’ensemble à tel ou tel fragment dont les échos se seront davantage prolongés chez lui. Dix fragments de cette « Épître Langue Louve » s’organisent autour du motif central de la langue poétique pour mettre en question  la poésie et le monde, aux deux sens de l’expression, interroger et prendre à partie. La langue elle-même est défaillante :

parler n’a jamais servi à dire quelque chose, nous épouillant de mots comme les singes de leurs puces, nous nous tâtons de leur osseux
tâtonnant à tu et à toi
vers un vers quoi
vers toi entre deux phrases

Il faut pourtant en explorer toutes les ressources car elle est force, dynamisme : « Dans ma langue le tour de tout tourne dans tour ». La parole n’est pas abstraite, elle est celle qu’échangent des corps vivants, amoureux, enracinés dans la vie. Elle épouse les mouvements de la conversation, de la méditation ou de considérations sans appel sur le monde, « la fission de notre histoire / ses caillots d’infamie ». Le texte glisse ainsi continuellement du vers au verset et au poème en prose. Il accueille des formes anciennes, retravaillées, réinventées, comme celles du sonnet, sortes de fantômes présents en creux dans la trame du texte et il les conjugue avec les recherches d’une écriture contemporaine. Il est mémoire, mémoire individuelle, et mémoire collective, des formes, des événements. Le dialogue n’est pas seulement celui du « je » et du « tu », mais aussi celui de voix passées et présentes, lointaines et prochaines.
Le travail des mots et du rythme confère à ce recueil sa profonde unité, ainsi que ces interrogations sans réponse sur notre destinée, sur ces thèmes inévitables que sont l’amour, la mort, la folie, la cruauté… Plus profondément encore, il tient à la profonde joie grave qui l’inspire et le soutient, à un formidable appétit de jouir du monde, en dépit de tout : « Nous qui désirons tant saisir, goûter, entendre, voir, recevoir et donner ». « La pépie langagière revit la vie », le poème est hymne à l’existence, et hommage aux êtres qui l’ont traversée : « j’ai ramené à mon visage le tien et tous ceux que j’ai aimés pour qu’ils m’emportent avec la joie que j’ai eue d’eux ». Consigner, noter, c’est une des tâches de la poésie pour inscrire dans la mémoire ces moments et ces êtres que le temps pourrait emporter et qui ont pourtant constitué la trame de nos vies. Ces Épîtres en sont la magistrale illustration.

JOËLLE GARDES

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