Sanda Voïca par Laurent Fourcaut

SANDA VOÏCA, Exils de mon exil, Moulin de Quilio, 56310 Guern, Passage d’encres, coll. « Trait court », 2015, 26 pages.

Née en 1962 en Roumanie, ayant publié dans ce pays un recueil de poèmes, Sanda Voïca vit en France depuis 1999. Et écrit, directement en français, un français parfaitement maîtrisé (il faut prendre la mesure de l’exploit), des textes qui paraissent en revue (le n° 5 de Place de la Sorbonne propose quelques poèmes d’elle). Elle est l’initiatrice et l’éditrice, avec Samuel Dudouit, de l’excellente revue numérique Paysages écrits. Ce livre de poèmes, tout mince qu’il est (le titre de la collection, « Trait court », impose apparemment la brièveté), est cependant construit, en trois parties : « I. EXILS II. ET UNE PIERRE COMME EXIL III. MANIFESTES ». On comprend aisément que l’exil soit en effet le motif central de ce petit livre très dense, entièrement écrit à la première personne : « Je ne suis jamais qu’en face. » (p. 8) ; « Je suis la première parce que la deuxième. » (p. 18), etc.
Ce motif toutefois n’est nullement transparent ni univoque. D’abord parce que la poésie de Sanda Voïca, comme beaucoup de celles qui nous viennent d’Europe centrale – et que PLS publie régulièrement –, atteint sans effort ni pose aucune à une étrangeté qui sonne naturelle, une singularité à la fois déroutante, stimulante et rafraîchissante : « Je ris et l’air se glace. / Je marche et l’herbe jaunit. / À qui le ciel ? / À qui la terre ? » (p. 8). Ensuite parce que cet exil fait l’objet d’un travail, celui-là même du texte de ce livre. C’est le « désir », celui « essentiel, qui tient vivant et joyeux », qui arrache à l’exil : « C’est pour ça que je l’appelle “exil de l’exil” : jamais assouvi, toujours assouvi, ce désir ne fait que me mettre hors de moi au moment même où je suis le plus près de moi, plus que jamais en dedans de moi. » (p. 7). Or ce désir a partie liée avec l’écriture, mieux, il implique « cette union intense et intensifiée du désir et de l’écriture » (id.). Car l’écriture, telle que l’auteure la conçoit et la pratique, permet d’« échappe[r] à toute détection », de devenir « invisible à [s]oi-même », au point qu’elle s’éprouve « Exilée de transparence en transparence, / le tout ceinturé par ma peau » (p. 9). Une quête de l’altérité, en somme, dans la lignée rimbaldienne : « Le grand exil. / La parade des petits exils / qui me farcissent sans cesse. / Exil que j’exile dans ces lignes. » (p. 10).
Dominique Fourcade déclarait : « Quand je suis à la poésie, les rares moments de ma vie où cela arrive, le travail consiste à s’approcher d’un peu plus près […] d’un corps visqueux central repoussant, et simultanément (c’est obligatoire) à inventer l’instrument de cette approche. » (Dominique Fourcade & Frédéric Valabrègue : Un entretien, in Dossier Dominique Fourcade, CCP n° 11, 2005 / 1, Marseille, Centre international de poésie Marseille, Éditions Farrago, 2006, p. 14 B). Sanda Voïca semble ne pas dire autre chose : « C’est quoi cette boule mouvante, visqueuse, / mélange de lumière et matière, / qui me garde au chaud, / qui me pousse à écrire ? » (p. 11). Il s’agit d’écrire sous la dictée de cet autre en soi qui se définit comme « moi et la chose » (p. 9), au point de devenir « Nègre de [s]oi-même » (p. 13) et d’accéder « Enfin [à] [s]a folie » (p. 14). Il faut donc le détour par cette écriture altérisante pour qu’on soit à même de rejoindre son corps, d’habiter son corps en poète : « Je suis celle qui jouit à la pensée / que je peux jouir dans ma chair. » (p. 17). La vraie vie, mais la vie vraiment vécue, ce serait ainsi, décidément, la littérature : « J’astique par ces mots / Quelques minutes d’une fin d’après-midi / Qui sont la quintessence / De ma pauvre vie. » (p. 20). De là ce pénultième vers du livre, emprunté à William Cliff et mis d’abord en épigraphe, qui sert de conclusion : « Mais peut-être par l’art on peut se sauver du brouillard. » (p. 22).

Laurent Fourcaut

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