Joëlle Gardes à propos de l’anthologie des femmes poètes indiennes de B. Machet

La revue électronique Recours au poème vient de s’adjoindre une maison d’édition, dont les premières publications montrent tout l’intérêt. Elles se répartissent en plusieurs collections : « Poètes des profondeurs », « L’Atelier du poème », « Cahiers de recours au poème », « Contemporains », « Premiers poèmes », « Ailleurs », « Essais », « Tradition ». Toutes ne sont pas encore ouvertes, elles le seront au fur et à mesure du développement de la maison. À ce jour, en deux mois d’existence, plusieurs textes ont déjà été proposés, des poèmes de Michel Cazenave, Gérard Bocholier, Louis Raoul, Pascal Boulanger, Gaspard Hons, Danièle Faugeras, des textes critiques (Lucien Wasselin sur Aragon ou sabine Huyhn sur Allen Ginsberg). La collection bilingue « Ailleurs », est, pour le moment, particulièrement intéressante. Elle comprend déjà quatre titres, Vent sacré, une anthologie, Des liens invisibles, tendus / Taut, invisible Threads, de Dara Barnat, Tony’s Blues de Barry Wallenstein, Alaska de Horacio Castillo.

Le premier livre de la collection, Vent sacré, est une anthologie de la poésie féminine contemporaine amérindienne, dans la traduction de Béatrice Machet, elle-même poète. PLS, dans son numéro 2, avait publié quelques textes de Diane Glancy, qui figure dans l’anthologie. Y sont rassemblées des femmes poètes, qui, en dépit de leur spécificité, partagent quelques caractéristiques : elles appartiennent à des tribus indiennes (Cherokee, Abenaki, Anishinaabe, Creek, Sioux, Apache, Chicasaw…) mais sont le plus souvent métisses, une de leur difficulté étant précisément de pouvoir se situer : « tout ce que je sais, c’est que nous venons des étoiles », écrit par exemple Cheryl Savageau, dont les origines sont Abenaki et franco-canadiennes et Heid Erdrich consacre un poème aux Tribus ADN : je demande : ADN Amérindien – / De quelle tribu êtes-vous ? ». Elles sont très diplômées et, à l’exception de quelques unes (Marianne A. Broyles est infirmière psychiatrique, Suzanne Rancourt est vétéran de l’armée américaine et thérapeute…), elles sont universitaires et enseignent généralement l’écriture de création.

Plusieurs tentent par leurs recherches formelles d’insuffler dans l’américain la trace de leur langue maternelle ou paternelle. Le travail sur le langage est en effet une préoccupation constante (« Je peux dire comment prendre en charge le langage », écrit Diane Glancy, qui fabrique des mots : sok ejaborated / « tremp’évaborée »), parce qu’il faut bien décrire les montagnes, les canyons, les rochers, tout ce qu’il faut « prier ». Le sacré  est partout : « tu ouvres ton être en entier / Au ciel, à la terre, au soleil, à la lune » (Joy Harjo) et son souffle, ce « Vent sacré » nous emplit : « Il semble que nous ne soyons rien qu’une demeure vibrante / abritant cette force rythmée, ce soupir immense » (Janice Gould).

Rares sont les poèmes où domine la colère devant la « débâcle » et les drames de la conquête de l’Ouest :

« Au nom du signe de croix

qui a oublié la direction

des quatre vents

ils nous ont menés à notre perte » (Nokwisa Yona)

Au souvenir de ces épisodes d’oppression et de destruction, il faut préférer les souvenirs personnels. « Je dois me garder de faire irruption en force dans l’histoire / car si je le fais je me retrouverai avec une massue en main » dit Joy Harjo. C’est pourquoi c’est l’histoire individuelle, celle de la tribu, de la famille qu’il vaut mieux raconter : « Mon grand-père Indien qui louche d’un air sombre […] / est le premier souvenir de mes deux ans » (Kim Blaeser). Les paysages, les réalités habituelles (« l’herbe d’ours effilochée et douce contre ma joue », Deborah Miranda), les animaux, la chouette, l’aigle et le cheval, les parents et les ancêtres, la grand-mère sage-femme ou le grand-père « qui joignait ses mains autour de graines » (Kim Blaeser) surgissent au fil de ces texte et ce qui demeure, c’est « la grâce des femmes » et « la force des hommes » (Nokwisa Yona).

Ce n’est jamais sur le mode de la lamentation ou de la déploration que se font ces évocations.  Au contraire l’humour introduit souvent une distance, comme lorsque Cheryl Savageau ironise sur les femmes blanches qui la sollicitent dans sa boutique pour aller « bénir leurs maisons » : « nous voulons quelqu’un de spirituel / vous êtes Indienne pas vrai ? » ou lorsque le vieux Gérald voudrait encore monter à cheval : « mais bon dieu Gérald tu n’as qu’une seule jambe et quatre ex » (Erika Wurth).

À travers la diversité formelle et thématique de ces textes, c’est pourtant une même voix qui se dégage et une même émotion qui nous saisit.

Joëlle Gardes

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