Alain CHEVRIER par Laurent Fourcaut

Alain CHEVRIER, Couacs, 60480, Montreuil sur Brèche, Éditions des Vanneaux, 2014, 240 p.

Spécialiste de l’histoire des formes poétiques, auteur d’éditions critiques savantes (de Richepin, Rodenbach, Jarry, Desnos…), Alain Chevrier est aussi poète. Couacs est son deuxième livre de poésie. Comme son titre l’indique, ce livre a un caractère ludique assumé, parfois parodique, toujours humoristique. Le partage de ce relativement gros volume en deux sections intitulées « I. MOI », « II. TOUT » relève évidemment de cette veine burlesque et donc, après le titre, donne le la. La famille d’esprit à laquelle appartient l’auteur se laisse aisément percevoir : Jacques Roubaud est mentionné (p. 172), et d’ailleurs de nombreux poèmes animaliers drolatiques rappellent ceux de Les Animaux de tout le monde et de Les Animaux de personne ; Georges Perec est présent dès la première page via « Un mec qui dort » (p. 13, pour Un homme qui dort), et le poème intitulé « Les Ziaux » (p. 150) est un clin d’œil à Raymond Queneau : Alain Chevrier s’inscrit clairement dans la lignée de l’OuLiPo. Bien des textes de son livre, qu’ils soient en vers ou ressortissent au poème en prose, procèdent du travail (malicieux) sur une « formule » poétique (il collabore régulièrement à Formules, la revue des littératures à contrainte) : le calligramme (« LES GRUES », p. 161), le poème-liste ou l’omniprésent sonnet, traité, cela va sans dire, sur le mode parodique, réduit, par exemple, à l’empilement de vers monosyllabiques (« BAIN / Sur / l’eau / du / bain // les / bulles / fondent : / l’île // de / ton / sein // nu / é- / merge », p. 72), ou même de l’unique lettre a (« SON NET », p. 123).

Ce qui vient au premier plan, c’est une poétique de l’inventaire. Qu’il s’agisse de passer en revue les diverses sortes de choux, y compris les emplois métaphoriques du mot (« Je ne dis rien des choux qu’on vend là où on fait du pain, ni des nœuds qui ont ce nom. Mais ce mot d’un seul son est pris dans des tas de sens. », p. 23), ou d’énumérer les « METS » (pp. 29-32) ou les insultes (« TA GUEULE ! », pp.124-127). Ou que, plus radicalement, l’inventaire se solde par une liste, plus ou moins interminable (peintres et toiles dans « VU » [p. 43], écrivains et livres dans « LU » [pp. 44-49], etc.). Le procédé – le principe oulipien de la contrainte productrice – culmine, à nu, lorsque toute création, hormis celle du dispositif lui-même, est neutralisée pour laisser place au pur recensement et à la répétition scolaire d’articles et de pronoms (Le, La, Les, etc. dans « LIGNES », p. 120), au simple dévidement d’une série de nombres croissants (« UN, DEUX, TROIS… », pp. 121-122).

Comme de juste, cette poétique engage une vision du monde et un rapport au monde. Tout se passe comme si le réel ne pouvait plus être l’objet que d’un recensement indéfini – sur le mode d’une encyclopédie loufoque –, recensement des formes culturelles dans lesquelles ce réel a été traduit par l’expérience humaine. Il semble qu’on ne puisse plus agir sur lui, mais seulement ressasser les formes qui l’appréhendent, ce ressassement pouvant se monnayer en réécritures parodiques (de La Fontaine [pp. 149, 185], de Baudelaire [p. 87], d’André Breton [pp. 66-67]) ou se contester lui-même, de souriante et cathartique manière, par des calembours (dans « MON ZOO », le poème « Le Loir » passe sans crier gare de l’encyclopédie enfantine à « Le loir est cher à plus d’un. » [p. 136]).

Pourtant, l’auteur aime, notamment, « Karl Marx » (« GOÛTS », p. 41) et déteste, entre autres, « Le Pen » et « BHL » (p. 42). Davantage, il propose un admirable portrait du porc (« Ô PORC », pp. 17-20) : « On t’en veut car tu n’as qu’un but dans la vie, et un seul : jouir. » (p. 19), le fameux porc qui sommeille en chacun étant défini comme « le “Ça” de Freud, en gros » (p. 20), et l’auteur de conclure : « Moi, je dis : le porc est un dieu. » (id.). Il se livre en outre, dans « SEX », à un très sensuel, impudique éloge du corps de la femme aimé. Aussi bien est-il pleinement de son temps, nullement homme de cabinet. On s’en convaincra en lisant par exemple le poème en rap « DANS LE TROM » (pp. 88-89) – dont est donnée en note (p. 228) une traduction en clair (« Dans le métro il y a des arabes des noirs et des chinois [etc.]). Mais c’est derechef un inventaire. D’une façon générale, le livre est un face à face entre « MOI » (« MES METS » [p. 33], « MON ZOO », [p. 133], « MES ROCS » [p. 209]) et « TOUT », médiatisé par la seule littérature qui finit par se prendre elle-même pour objet, la nature se résorbant en un livre (les « BUIS » finissent par se tailler « en / son- / net »,  p. 202), à l’abri d’un « MUR DE MOTS » (p. 212).

Couacs, ce serait finalement l’épopée de ce début du XXIe siècle, mais une épopée purement livresque qui, faute d’un débouché dans le réel, se mordrait la queue. Le catalogue des vaisseaux homérique est devenu le catalogue d’une sorte de redoute poétique… Autre formulation : ce serait le poème de la passion sans objet de notre (triste) temps… Il n’y a là, chacun l’aura compris, aucune critique. On a simplement cherché à comprendre et à dire de quoi au juste ce livre, qui se lit au demeurant avec un vrai, un gourmand plaisir, pouvait bien être le symptôme.

Laurent FOURCAUT

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