Sylvie Durbec par Joëlle Gardes

Sylvie Durbec, Maisons perdues, La huppe de Virginia précédée de La voix des hommes / La voix des femmes, suivies de Voix suisses, Encres de Claire Cuénot, éditions Jacques Brémond, 108 pages.

En dépit de son titre principal, La huppe de Virginia présente une profonde unité thématique autour de la voix, sujet explicite des deux autres parties. Elle contraste avec la diversité formelle, puisque les trois sections présentent des poèmes en vers libres, justifiés à droite ou à gauche, courts ou plus étirés, regroupés en sorte de strophes, ou à la suite les uns des autres, des blocs de prose… Une constante, l’absence de ponctuation, en dehors des points d’interrogation (« qu’en est-il du problème de la ponctuation / quand la porte de la chambre grince si fort ? »). Des mots et des phrases en gras rythment l’ensemble, plus rarement en italique (on ne voit d’ailleurs pas toujours la raison d’être de ces recherches typographiques, seule réserve que l’on peut faire devant ce très beau livre). L’unité est assurée par un mélange d’observations familières, le « ciment à la brouette », les feuilles de thé, les « pêches en été » qui voisinent avec des références littéraires (Pessoa, Celan, Leopardi, James Sacré…) et surtout une même évocation, celle des voix, de la voix. Si la huppe de Virginia (l’attention portée par l’auteur aux oiseaux est clairement affichée) est à la fois la huppe de la petite Virginia, qui pose tant de questions sur la mort, et s’invente même une grande sœur morte, et l’oiseau huppe de Virginie, elle est surtout prétexte à évoquer elle aussi la voix, la voix de la mère, ou la  phrase à écrire… Saisir les voix, fugaces, murmurantes, comme celles des fontaines, et les traduire. Les voix de femmes et les voix des hommes sont semblables et différentes : il y a des hommes et des femmes, mais il y a « aussi la voix / des enfants derrière la porte / dont on ne sait dire si fille ou garçon ». Cette voix est celle de la mère et aussi du père italien, dont Marseille, éclats et quartiers parlait plus longuement, c’est celle de tous les disparus dont on est habité, traversé : les autoportraits « en voix de fille », « en aboiement de chien », ou « en muette » disent cette impossibilité à dire, à saisir cette voix qui ne peut que « s’essai[er] », que « s’efforce[r] »,  sans certitude : « je ne sais pas – je / moi / ça ne sait pas dire je / ce qui avance là – entre gorge et larynx ». Tout est « emporté par le temps », et le recueil baigne dans la nostalgie, surtout celle de « sa langue », qu’éclaire la douceur du paysage, des collines, des sources, du souvenir de l’enfance, sans qu’elle ne devienne jamais pathos ou déferlement du désespoir. C’est que, plus fort que tout, est le « désir de voix blonde », qui reste avec le « chant ». Si les mains ne retiennent rien, la voix aimée, les voix aimées peuvent surgir dans le silence, et il suffit de bien poursuivre notre « travail » pour que les petits dieux auxquels s’adresse Virginia soient à nos côtés. De tous ces textes, se dégage une force d’autant plus chargée d’émotion qu’elle est tout en retenue, toujours accrochée au quotidien, au monde des choses et des êtres.

Les encres de Claire Cuénot qui scandent les différentes parties du livre sont les fantômes des disparus, des présences flottantes qui se teintent de noir au fur et à mesure que le poids de la mort se fait plus sensible, des silhouettes flottantes et indécises comme les nuages ou comme le « continent aveugle » dont parle le dernier poème du recueil. Elles n’illustrent pas, elles prolongent, telle la voix qui s’abîme dans le silence.

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