Christian Prigent par Laurent Fourcaut

MARTIAL, DCL épigrammes recyclées par Christian Prigent, Paris, P.O.L, coll. « #formatpoche », 2014, 272 p.

Martial, actif à Rome dans la seconde moitié du premier siècle après J.-C. sous les empereurs Titus et Domitien, contemporain de Juvénal, Quintilien et Pline le Jeune, est l’auteur d’« environ mille cinq cents poèmes, répartis en quinze livres », les douze premiers donnant « des “épigrammes” sans titres » (p. 9). L’épigramme, « genre “mineur” » qu’il revendique, et qu’il « oppose à la “grande” littérature du temps : un maniérisme encombré d’érudition dont il moque les incontinences et les obscurités cuistres » (p. 10). Christian Prigent, un des écrivains majeurs d’aujourd’hui, dont l’œuvre considérable a toujours relevé de la plus intransigeante avant-garde – PLS a publié quelques-uns de ses poèmes dans son n° 3 –, s’est accordé une récréation en traduisant ces six cent cinquante épigrammes de Martial. Récréation qui est aussi recréation, “recyclage” : nous lisons grâce à lui un Martial admirablement énergique, gaillard et rajeuni. De deux façons d’ailleurs, qui se complètent idéalement : car les poèmes sont encadrés par deux textes théoriques, titrés « Grande Brute I » (pp. 7-17) et « Grande Brute II » (pp. 257-264) dans lesquels Prigent, qui est aussi, indissociablement, un analyste hors pair de la chose poétique, s’explique sur son travail, sous forme de questions-réponses (par exemple : « De quoi parlent les épigrammes ? » [p. 11] ; « Pourquoi ne pas avoir tout traduit ? » [p. 259]), renseignant de façon claire, parfaitement documentée, dense et nerveuse, sur l’auteur, ses rapports avec son temps, ses thèmes, sa poétique. Ces deux volets sont une merveille d’intelligence, et leur lecture un régal. Ainsi à la question « Comment tout cela est-il organisé ? », il répond : « La règle est le coq-à-l’âne. La comédie humaine défile. Mais à toute vitesse. Sans liaison narrative (du Pétrone en confetti), ni dramatique (du Plaute sans intrigue). » (p. 12) Et d’insister sur la nature « carnavalesque » des épigrammes, dans le traitement de la mythologie, le mélange des niveaux de langue et « les assonances clinquantes, les hyperboles comiques, les calembours » (p. 13). À l’évidence, le traducteur se sent des affinités avec le poète latin, dont il rend palpable une sorte de modernité, qui tient à une préférence insolente pour le cru et le bas. Il y parvient non pas tant par quelques réjouissants anachronismes (« “Je suis canon, belle à croquer ! ” / (Tu connais la méthode Coué.) » [p. 90]), que par l’accent mis, notamment, sur les aléas de la vie d’écrivain : « Rubrique à part : la vie “littéraire”. Démêlés avec la critique. Ping-pong pénible des échanges de livres. Piques contre les plagiaires, les groupies envahissants, les performeurs pitoyables, les repas gâchés par les récitations de textes, le mauvais goût des lecteurs (ils préfèrent les Anciens à l’invention contemporaine). » (p. 12). Suivez mon regard… Christian Prigent n’a évidemment rien édulcoré de l’obscénité de maints poèmes, qui se décline en « Anecdotes scatologiques. Crudité sexuelle. Trafics prostitutionnels de tous ordres. Adultères, ménages à trois, partouzes. » (pp. 11-12). Et c’est diablement roboratif : « Quand tu dis : “Je viens, vas-y !”, illico / Mon pauvre engin vire au tout ramollo. / Dis plutôt : “Piano ! ”, c’est ça qui m’excite. / Dis-moi : “Ralentis !” si tu viens trop vite. » (p. 26). Il est pleinement conscient des enjeux de ce recyclage contemporain de Martial. Il le dit bien mieux qu’on ne saurait le faire : « […] je saisis, par-delà la longue portée de vingt siècles, la main familière du voyou goguenard et subtil qu’était Martial : salut, camarade ! Et cette poignée de main comprend, au moins dans mon fantasme d’hérédité ravigotée, la troupe de ceux qui, dans le dos de poétiques plus graves, plus exaltées, plus profondes, plus enchanteresses, plus morales, plus ontologiques, plus méditatives (etc.), ont fait entendre une bad poetry atterrée, rigolarde et obscène – quoique, à sa façon, également virtuose et abruptement solidifiée en formes artistiquement durables. […] Traduire Martial, c’est se livrer, sans trop de scrupule savant ni de pudeur historiciste, à quelques exercices (poetry-building, comme on dit body-building) de remise à niveau théorique et pratique dans cette discipline “mineure” du sport poétique. » (pp. 257-258) C’est tenir, intrépidement, les deux bouts de toute ficelle : « Ma reine, si ta main / Caresse mes bouquins, / Aie pitié de mes singeries ! / Même le plus grand, / La gloire du temps, / Qui fait résonner / Le buccin guerrier [Lucain, l’auteur du poème épique La Pharsale], / Il n’a pas rougi / Quand il a écrit / Dans un opuscule : / “Mais que fais-je ici / Si nul ne m’encule ? ” » (pp. 178-179).

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