Laurent Fourcaut à propos du dernier recueil de Guillaume Decourt

GUILLAUME DECOURT, Diplomatiques, Moulin de Quilio, 56310 Guern, Passages d’encres, « Trait court », 2014, 30 p.

 

Dans son n° 2, PLS avait publié des poèmes en prose de Guillaume Decourt, pianiste classique né en 1985, auteur déjà de trois livres de poésie. Diplomatiques est un texte bref mais dense, qui fait le choix, non sans humour froid, de formes traditionnelles (sonnets d’alexandrins, dizains de décasyllabes, rondels, triolets, rondeau, pantoum, et deux quatrains en contrerimes). Or c’est, rapide, entrelaçant librement époques et lieux, une autobiographie en vers, à l’instar du Chêne et chien de Queneau[1] ou de l’Autobiographie de William Cliff. Le jeune auteur narre ses apprentissages de pianiste, dans divers pays : Israël, Allemagne, Belgique, au gré des affectations d’un père diplomate, puis monts du Forez, « [à] la retraite postdiplomatique » (p. 12), où une petite amie rustique l’initie cette fois à la pêche à la truite et à la saveur âcre des amours couchées dans le foin des écuries. Or ce « petit bourgeois » (p. 12) élevé dans le milieu gourmé des ambassades à particules, entre peinture maternelle sur porcelaine et impeccable baisemain, reste un enfant « au regard de faune » (p. 23), devient un jeune homme en rupture de ban, se revendiquant « [f]ruste », enfin un « petit pianiste désar- / Genté » (p. 19). C’est qu’au long de son périple initiatique, il aura éprouvé une préférence pour autre chose : pour la marge et le bas. Il semble en effet avoir plus appris auprès d’une « gouvernante philippine » (p. 21), d’une « nourrice palestinienne » (p. 24), d’un boutiquier roi des échecs (p. 25) et surtout de l’« amie du hameau » (p. 16 et passim) dont la superbe évocation dionysiaque clôt le livre : « Truite à terre elle dansait avec une joie / À démolir le monde entier à faire fuir / Un homme heureux à rendre le bonheur bien bas // À faire sembler l’espérance malhonnête » (p. 26).

Grandi en Israël mais « enfant non circoncis » (p. 24), tout se passe comme s’il avait échappé à la castration symbolique qui vient courber chacun sous la Loi. Sauf les artistes qui, la Loi étant inscrite dans un langage, se définissent par ceci qu’ils prennent ce langage, et les formes en général, à rebrousse-poil, « [à] contresens » (p. 19), acharnés qu’ils sont, comme disait Rimbaud, à « [t]rouver une langue » au plus près de « l’informe »[2]. Certes, la castration demeure inexorable, mais eux entreprennent d’en négocier l’effectuation dans l’œuvre, à blanc, part du feu et sacrifice propitiatoire. C’est ici le rôle dévolu à la merveilleuse sauvageonne, experte dans l’art de « pêcher la truite / À la main », c’est-à-dire de zigouiller le poisson phallique : « […] elle glissait sa main sous un rocher / Elle avait l’art de bien caresser le poisson / Avec patience avant de lui déchirer les / Ouïes majeur et pouce en guise d’hameçons » (p. 26). On peut alors considérer que le choix de ces formes classiques constitue à la fois un mime – à valeur d’exorcisme, sans doute – du « rituel diploma- / Tique » (p. 19), une concession, toute diplomatique, faite à ces formes « légales », sinon même un refuge dans leur abri, et une contestation de ces mêmes formes par la dérision – par la tension que ces textes ménagent entre respect, d’ailleurs bancal, de la forme et trivialité du propos ou plutôt de la matière. Ce qui revient à se plier à la Loi, mais pour la saper de l’intérieur.

LAURENT FOURCAUT

 


[1] Ce « roman en vers », Queneau l’avait écrit pour répondre à la demande de son psychanalyste, qui l’invitait à écrire le récit de sa vie. C’est un peu ce que fait Guillaume Decourt avec ce livre, sua sponte.

 

[2] Arthur RIMBAUD, Lettre à Paul Demeny, 15 mai 1871, in Rimbaud, Œuvres complètes, éd. de Jean-Luc Steinmetz, Paris, Flammarion, « GF Flammarion », 2010, p. 99.