Laurent Fourcaut à propos de deux recueils de Jacques Moulin

JACQUES MOULIN, Entre les arbres, Chavannes-près-Renens (Suisse), Éditions Empreintes, 2012, 91 p. ; À vol d’oiseaux, dessins d’Ann Loubert, Strasbourg, Éditions l’Atelier contemporain, 2013, 88 p.

Jacques Moulin, né en 1949, dont Place de la Sorbonne avait publié des textes dans son n° 2, a fait paraître récemment, coup sur coup, deux livres de poèmes. Lire Entre les arbres, c’est reprendre avec joie conscience que l’objectif de la poésie, ou même sa raison d’être, c’est de reconquérir le réel en lessivant la langue, en la nettoyant de l’aliénation des formes d’une perception domestiquée et donc d’une pensée préfabriquée, galvaudée, formes qui font écran et nous dépossèdent de toute intimité avec la singularité sans nom des choses. Ainsi Jacques Moulin s’efforce-t-il d’abord de capter quelque chose de l’arbre – peuplier, hêtre, mélèze – dans une parole remaniée, reprise en toucher de main, où la découpe tactile du rythme et l’ébranlement de la syntaxe jouent un rôle majeur : « Mon mélèze a de petits toupets / qui s’épointent / à peine / son rameau file flèche badine » (p. 70). L’écueil à éviter est cette tendance du langage à nommer, découper, classer, à mettre son ordre dans le suave chaos du monde : « On forme des reliefs on ferme des niches on stocke des pas on fabrique du troupeau. […] Quand passent quelques signes on n’y voit que du feu des territoires d’incendies. On parie sur la brèche à reprendre. On se cimente l’œil. » (p. 25). Et l’on multiplie « murs bornes normes » (id.). Le poète constate donc pour s’en désoler sa tendance à compartimenter le flux continu du réel : « Tu rêves de fissures et de ciseaux / d’allées fendues jusqu’à l’écart // Tu veux tout détisser / tu divises des cimes dévêts jusqu’au jour » (p. 47). Alors qu’il faudrait « [f]aire face / courir le risque / du dehors / entrer en texture / de toutes [s]es mains » (p. 37). Le choix est entre se calfeutrer dans les contours rassurants de la figure humaine et s’ouvrir à l’illimité, au mouvant, à l’informe : « Se cantonner ou se damner. » (p. 22). Ainsi la poésie de Jacques Moulin, comme une bonne partie de la poésie contemporaine, se constitue-t-elle de s’interroger sur ses enjeux, ses pouvoirs, ses limites, jusqu’à se faire naturellement art poétique, comme dans le texte de la page 23 dont voici les premiers mots : « Au commencement il y a aussi le dit des choses les choses dites pour qu’on les remarque. » L’arbre évidemment montre l’exemple, la voie de la grande lessive poétique : « Tout peuplier / décrasse l’œil » (p. 17). Et parce que lui baigne dans le tacite berceau des choses, il a pouvoir de guérison, puisqu’en dernière analyse nous souffrons d’en être exilés, nous, par la coupure du symbolique : « peuplier / baumier / thérapeutique des campagnes / marcotté bouturé / nos plaies cicatrisées » (pp. 9-10, souligné par l’auteur) ; « L’odeur de résine pourtant / recolle les lambeaux / de mon cerveau / rouillé » (p. 78). Or la leçon est générale et s’étend à la ville. Si « [l]a façade ne chôme pas qui veut poser encore une raison construite » (p. 40), un « déluge » régénérateur – la poussée incoercible des forces vitales – fait que « [l]a cité lacustre reprend ses droits » (p. 43). Poésie, en somme : faire vivre et croître des racines dans le terreau convenablement travaillé de la langue pour y acclimater les arbres, restituer derrière toutes « façades […] le bouillonnement de roches en fusion et la poussée tectonique des cluses » (p. 42).

Quel charme, cet À vol d’oiseaux, avec ses quatre sections, comme les points cardinaux de ce manège que serait le simple éden aviaire : « Cartographie d’oiseaux », « Martinets », « Pies », « L’est où l’héron ». Quelles délicieuses, fraîches, naïves, subtiles, espiègles ritournelles ! C’est le mot, car c’est bien de retours qu’il s’agit d’un bout à l’autre de ce carrousel des oiseaux. Ils scandent le retour des saisons : « Les oiseaux de passage espacent l’habitude / on dit d’eux qu’ils font cycle » (p. 15). « Les martinets sont de retour / J’entends leurs cris au fond d’avril » (p. 48). Leurs mœurs mêmes épousent la boucle : « Après avoir hanté les champs / L’oiseau s’en retourne à la ville » (p. 19). Leur vol aussi bien est foncièrement circulaire. La buse « tourne ses spires » (p. 25). Tel vers-refrain mime en sa rengaine le « Long tournoiement de la corneille » (p. 36). Le martinet « prend son temps / de courbure » (p. 48). Et le « héron tourne en rond / autour du poisson » (p. 70). Or cette affinité profonde des oiseaux avec rythmes et cycles cosmiques vaut invitation à ce que nous nous y conformions à notre tour : « L’oiseau remet nos os / en place // Étirement dans l’étendue » (p. 16). Ils seraient comme la manifestation visible, l’incarnation légère des « flux » tous azimuts qui irriguent le réel et nous traversent donc aussi : « Cartographie d’oiseaux / sous membrane du ciel / à la lèvre des terres // Circulation des flux / jusques en nos dedans » (p. 18). Or nous sommes êtres de langage. Pour se rebrancher sur ces flux, pour mieux les mettre en œuvre, le poète se donne donc à tâche d’en innerver ses textes, de les y courber. De là la forme dominante de ce livre : à côté de poèmes très brefs, intenses arrêts sur image qui saisissent la grâce de l’instant (« Le rouge-gorge / sur l’arbre / argile rouge // En attente de comète » [p. 28]), de quelques poèmes en prose (pp. 26-27, 65, 66), de textes plus longs (pp. 17-18, 47, etc.), le rondel impose son entêtant tourniquet. Forme fixe dont l’origine remonte au XIVe siècle, il a été illustré, entre autres, par Mallarmé et Corbière. Le rondel, construit sur deux rimes, compte deux quatrains et un quintil. Son refrain, constitué des deux premiers vers, qu’on retrouve à la fin de la deuxième strophe, puis du seul premier vers, à la fin de la troisième, incorpore au tissu du texte la valse universelle, l’absence de ponctuation facilitant le mouvement. Aussi bien cette conversion désirée du poème en oiseau se thématise-t-elle : « Ce rondel / Nous redit / Son envie / D’être une aile / D’hirondelle » (p. 51). Même si, comme chez un James Sacré, le poème s’inquiète de n’y atteindre qu’imparfaitement : « Le poème chantourne. Dit-il au bout du compte ce que la buse enferme dans son manège ? Le poème toujours bute sur son froissement d’aile – caresse du rêve. » (p. 26). Échange de propriétés, l’oiseau se fait scripteur, pour mieux rédimer l’écrivain en naturalisant l’écriture, s’il se pouvait : « L’oiseau est pneumatique et écrit chaque jour ses messages de fiente aux paraphes des vents. » (p. 11) « Martinet / ponctuation dérangée / sous le ciel d’été » (p. 47). Cependant, au bout du compte, le poète oscille entre espoir fou de faire taire son texte, toujours finalement de trop dans le « monde muet » qui est « notre seule patrie » (Ponge), et conscience désabusée que « le mot est le meurtre de la chose » (Lacan), ainsi que le dit exemplairement le poème en prose qui confronte « le tube du correcteur » (p. 66), qu’on appelle justement le « blanc », et la pie, que son noir et blanc semble destiner à passer dans le monde du texte : « Le correcteur dépose son blanc avec jacasserie. Efface le monde qui s’écrit. Corrige l’espace. La pie passe blanche et noire. On retend le mot de pie dessus la page. On éteint son bruit. »

LAURENT FOURCAUT

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