Phèdre(s)

Théâtre | Théâtre de l’Odéon | En savoir plus.


Phèdre(s), pour le résumer grossièrement, met en scène un personnage pluriel dont les différentes facettes proviennent d’auteurs aux influences et aux époques diamétralement opposées. En 3h10, trois Phèdre se succèdent les unes après les autres au point que le mot « Phèdre » prend une direction, un autre sens pour le spectateur. La pièce n’a pas réellement de rythme, elle est saccadée par l’apparition de chaque Phèdre.

D’ailleurs, chaque rupture remet à zéro la tension. Ainsi, la représentation donne à voir 3 pièces au lieu d’une seule. L’action est présente dans chacun des tableaux mais cette polysémie du personnage centrale trouble la progression de la pièce. Le spectateur se perd à chercher et à comprendre le choix du metteur en scène qui préfère proposer mille visages plutôt que de s’arrêter sur celui d’une seule Phèdre. Cette prise de risque est finalement un échec dans la mesure où le spectateur s’ennuie car il n’y aucun lien qui est concrètement crée entre les différentes images du personnage tragique. Dès lors, tout le monde se demande pourquoi faire un triptyque ?

À chaque Phèdre, il se développe un univers complètement différent : un monde divin ou un HLM enfermés dans un cube énigmatique. Chez Euripide par exemple, Aphrodite devient Phèdre. Elle perd son immortalité et meurt au lieu d’affronter sa peur de croiser celui qu’elle aime, Hippolyte. Cette Phèdre est déjà plurielle au sens où elle oscille entre déesse et putain, entre amour et sexe.

Mais les ratés de la mise en scène ne s’arrêtent pas là. Les acteurs sont excellents mais ils ne se répondent pas. Ils laissent un espace, un vide entre leurs répliques comme pour laisser le temps au spectateur de réfléchir mais cela ne fonctionne pas. Il aurait fallu travailler sur l’intuition du spectateur et sur ce qui fait directement sens pour lui au lieu de noyer la création dans une profusion de mouvements qui rendent la pièce prétentieuse. Les gestes sont courts, rapides et habiles mais sans le texte, ils perdent de leur sens. On voit milles mouvements, milles actions mais aucune direction n’est donné au spectateur pour comprendre ce qui se passe. Le texte finit par être illisible dans la bouche des personnages sauf lorsque Isabelle Huppert joue ses monologues.

Finalement, le but de la représentation est sans nul doute de choquer le spectateur ou en tous cas de le provoquer mais cela ne marche pas. La sexualité marginale des personnages, l’inceste ou encore le sang ne semble pas avoir de but théâtrale et énerve le spectateur. Toutefois, Isabelle Huppert enchante la pièce qui sans elle, ne serait rien. Le spectateur est subjugué par ses métamorphoses, son habilité à changer de ton mais cela ne suffit pas. À l’Entracte, la moitié du public décide de prendre sa veste et de quitter le théâtre écœuré par une frustration provoquée par une pièce qui le toise. Pour résumer, la pièce est prétentieuse et semble vouloir être « élitiste » sauf lorsque Isabelle Huppert dresse le texte. Elle domine et arrache le sens à la création du metteur en scène qui semble étouffer.

Ameziane Bouzid

La pièce de théâtre que j’ai eu l’occasion d’aller voir le mardi 29 Mars 2016 au théâtre de l’Odéon est une adaptation moderne de Phèdre de Racine appelée pour cette occasion Phèdre(s). Cette adaptation est mise en scène par Krzysztof Warlikowski et créée par Wajdi Mouawad, Sarah Kane et J. M. Coetzee. Cette pièce a comme principaux acteurs Isabelle Huppert dans le rôle de Phèdre, Agata Buzek, Andrzej Chyran, Alex Descas, Gael Kamilindi, Norah Krief et Rosalba Torres Guerrero.

Cette pièce se réapproprie l’histoire de Jean Racine et nous la conte d’une manière très moderne, assez déroutante bien que plaisante. Cela explique l’intriguant usage du pluriel dans le titre de la pièce: cette histoire nous mène dans un véritable dédale, un labyrinthe où nous pouvons voir toute la complexité, la profondeur de l’héroïne tragique de la pièce qu’est Phèdre. Plusieurs phases sont traversées par la protagoniste parmi lesquelles la beauté, la cruauté, l’innocence, la pureté et enfin la réalité.

Ce fut une pièce que j’ai dans l’ensemble beaucoup apprécié pour un certain nombre de raisons. Elle m’a laissée, à la sortie de la salle de bonnes impressions et assez peu de mauvaises surprises: j’ai aimé cette pièce.

Tout d’abord, je me dois de revenir sur l’élément que j’ai certainement le plus aimé, ce sont les dialogues, bien qu’assez voire même très explicites à certains moments (dans la ligne de la pièce), ils sont d’une très grande beauté et font particulièrement bien ressentir la détresse de Phèdre au travers de la pièce et allaient de pair avec l’excellent jeu d’acteur dont j’ai été le témoin lors de cette soirée. Le fait que tous les codes sans exceptions soient brisés lors de cette soirée ne m’a pas non plus laissé de marbre: c’est d’ailleurs la principale raison pour laquelle j’apprécie cette pièce, avec par exemple le fait que l’histoire nous soit contée d’une manière totalement différente qui nous fait que plus ressentir les sentiments de Phèdre et l’absence pathologique d’amour de la part d’Hippolyte. Le fait que le quatrième mur soit finalement brisé à la toute fin de la pièce fut quelque chose d’inattendu et qui justement m’a plu pour son caractère inattendu. Par ailleurs, les costumes, bien qu’assez bons pour certains, ne m’ont pas impressionnés outre mesure, pas autant que les musiques ou les danses, presque hypnotiques, qui m’ont marquées de leur originalité et aussi et surtout de leur beauté par leur couleur et leur allure.

C’est donc pour toutes ces raisons que je conseille chaudement aux étudiants de La Sorbonne d’aller voir cette pièce assez hors du commun, sortant de l’ordinaire pour notre plus grand plaisir.

Amrane Aziz

La pièce Phèdre(s), jouée au Théâtre de l’Odéon, et dont le metteur en scène est Krzysztof Warlikowski, se compose de trois textes de trois dramaturges différents: Wajdi Mouawad, Sarah Kane, et J.M. Coetzee qui sont tous des contemporains. On y retrouve trois différentes versions de Phèdre qui est un personnage de la mythologie grecque. D’après le mythe, elle épouse Thésée et tombe amoureuse de son beau-fils Hippolyte: cette situation est provoquée par Aphrodite, car Hippolyte la méprise et cet amour interdit est sa punition. Phèdre s’offre à Hippolyte qui la rejette.

Finalement, elle l’accuse de viol et donne lieu à sa mort et se tue par la suite. Pourtant, la pièce met en scène d’autres interprétations possibles: différentes de celles de Racine, Sénèque, etc. Phèdre est jouée par la merveilleuse Isabelle Huppert.

Le décor était assez impressionnant. Au milieu de la scène se trouvait un lit couvert de draps blancs. Il y avait une caméra invisible aux spectateurs juste au-dessus, puisque sur le mur d’en face on voyait la projection du lit avec un plan rapproché. Sur le mur de gauche, un miroir immense était accroché: cela créait une double-image inversée pour les spectateurs qui étaient assis du côté droit de la salle. Ils voyaient le reflet de l’image sur le miroir ainsi que l’image elle-même. Il y avait un grand cube de verre à droite de la scène, mais on n’en voyait qu’une petite partie. Le cube s’est glissé au centre de la scène plusieurs fois. Le cube était la chambre d’Hippolyte, il créait une sensation de voyeurisme pour ma part, ce qui était parfois dérangeant puisqu’on y voyait des scènes assez chargées d’instants lourds comme les tentatives pathétiques de Phèdre de faire l’amour à Hippolyte, qui aboutissent  finalement à une fellation violente.

La mise en scène était intéressante par moments. La pièce s’ouvre par un morceau de musique s’apparentant à un hymne qui dure une vingtaine de minutes. Ce morceau est interprété par des musiciens sur scène accompagnés par une danseuse très grande, ayant un corps mince mais athlétique. Elle portait des sous-vêtements couverts de paillettes d’or. Elle a réapparu au milieu de la pièce : cette fois-là elle était seule sur scène et exécutait une danse assez érotique, violente, et décidément puissante et presque hypnotisante, sur une musique minimaliste et répétitive. Voir une Aphrodite ressemblant à une prostituée, fumant sa cigarette et disant «le monde est sorti de… ma chatte!», était assez surprenant. Vulgariser une déesse si élégante est un acte d’anéantissement de toute existence. C’était amusant tout de même.

Les trois différents personnages, que Huppert incarnait, étaient tous liés par le fait qu’ils fumaient tous des cigarettes. Je sentais la fumée même si j’étais assez loin de la scène. J’aime me sentir proche des personnages et cet acte de tabagisme constant créait cet effet.

La pièce était trop freudienne. Tout était autour de relation sexuelle. Les sujets d’inceste et d’amour interdit étaient abordés. Aimer quelqu’un se traduisait toujours par le désirer à la folie. Elle mettait en avant la dimension sexuelle de l’amour, et ne le réduisait finalement qu’à cela. Elle était intéressante à cet égard, mais presque quatre heures de ce lien entre l’amour et les rapports sexuels étaient un peu trop. Isabelle Huppert était impressionnante. Sa performance dans la pièce dépassait celles des autres et retenait notre attention même pendant les moments où la pièce devenait un peu trop répétitive.

Imre Ozkoray

La mise en scène de Krzysztof Warlikowski offre au spectateur des Phèdres « contemporaines » différentes de celles plus traditionnelles d’Euripide ou de Racine. Les versions de Wajdi Mouawad, Sarah Kane et J.M. Coetzee, quant à elles, sont représentées toutes les trois par l’impressionnante Isabelle Huppert. On peut cependant remarquer un fort contraste entre la Phèdre de Mouawad et celle de Kane.

Une différence notable entre la version de Mouawad et celle de Kane est la personnification de la protagoniste. Dans la première, Phèdre est beaucoup plus débridée corporellement que dans la deuxième. Sa passion s’extériorise constamment dans les mouvements extrêmes du corps d’Huppert, ainsi que par sa parole excessive, où il est parfois facile de se perdre dans les multiples références et explications. Ainsi l’amour, ne pouvant pas être plus impossible et interdit, émane physiquement de cette femme à tout moment.

Pourtant les spectateurs, après avoir été plongés dans l’angoisse corporelle jusqu’aux délires de Phèdre, sont tout de suite captivés par la version de Kane. Comme si la passion d’une femme envers son beau-fils pouvait prendre plusieurs formes et expressions, la Phèdre de Kane « ressuscite » en une femme très différente de celle de Mouawad. Chez la première, Phèdre surprend par son apparence de femme équilibrée : sa manière de s’habiller est bien formelle, ses mouvements sont plus lents et son expression orale est beaucoup plus calme, trop même. Tout cela crée un contraste particulier chez Phèdre et renforce la problématique autour de ses désirs. Son manque d’expressivité soulève plusieurs questions en montrant un désespoir pathétique d’une femme très liée à son fils et à sa maison, et dont le mari est absent.

Par ailleurs, l’inclusion de la fille de Phèdre à la version de Kane, ainsi que le développement plus complexe du personnage d’Hippolyte, au lieu de dévier l’attention centrée sur la protagoniste, enrichissent l’intrigue. Le rejet d’Hippolyte envers la passion de Phèdre s’explique dans un contexte moderne d’individualisme extrême, car il n’arrive à intéresser à rien, même pas aux femmes avec lesquelles il couche. Cela amène à réfléchir sur un mécanisme analogue chez Phèdre : son amour ne serait-il qu’une autre forme d’égoïsme où elle ne cherche qu’un plaisir individuel qui se définit par ce qu’elle sait déjà impossible à être satisfait ? Ou peut-être cet amour serait une lutte désespérée qui réagit à ce désintérêt moderne vers l’autre qui déshumanise les relations humaines ?

La pièce de Warlikowski nous présente donc, au lieu d’une seule Phèdre fixe, des ré-élaborations contemporaines qui sont bien différentes entre elles. Ce choix propose au spectateur la possibilité de réfléchir sur l’essence de la femme qui s’éprend de son beau-fils à partir de contextes et d’actions différents. Qui est Phèdre et comment comprendre sa passion débridée vers l’homme le plus interdit pour elle est la question qui reste finalement dans la tête du public.

Katia Yoza

La pièce de théâtre s’ouvre sur une chanteuse qui scande des paroles dans une langue étrangère avec une passion incontrôlable. Un guitariste l’accompagne ainsi qu’une danseuse. Elle est nue, car la nudité est un des thèmes majeurs de cette pièce. La nudité c’est le désir, la sexualité, la parcelle la plus intime ou la plus commune de chaque individu. La danseuse est ensorcelante, ses mouvements sont sensuels et elle vole presque la vedette à Isabelle Huppert quand cette dernière entre, déguisée en une Aphrodite blonde et vulgaire. Mais la pièce a été conçue pour qu’Huppert soit mise en valeur alors on oublie bien vite cette danseuse et tous les regards se tournent vers l’actrice principale. Tout au long de la représentation, elle changera mainte et mainte fois de rôle, car c’est une Phèdre plurielle que nous donne à voir Warlikowski, mais ces diverses métamorphoses n’altèrent en rien son talent. Au contraire, Huppert semble se nourrir de ces différents rôles, ils se répondent tous au fur et à mesure que l’intrigue se déroule. Elle joue une démente, une possédée et ses longs cris de désespoir ne peuvent pas laisser insensible le spectateur. Ils sont si déchirants qu’ils pourraient bien être la représentation la plus fidèle du désespoir humain. Mais la performance transcendante d’Isabelle Huppert n’est pas le seul intérêt de cette pièce, bien au contraire. Warlikowski a pleinement compris les enjeux de la reprise d’une pièce aussi classique que Phèdre sous le prisme de la modernité. Les textes précédents ne disparaissent pas, ils sont intégrés dans cette nouvelle pièce qui pose un certain nombre d’interrogations et de critiques. Par exemple, l’hyper sexualisation est un des thèmes majeures : les actrices sont nues ou dénudées, en robe courtes ou jean serrés. Elles portent des talons hauts et beaucoup de maquillage. Elles semblent emprisonner dans des coquilles de féminité, comme si le monde les définit plus qu’elles ne se définissent elles-mêmes. Chez Warlikowski, chaque choix de mise en scène prend sens et répond aux passions, aux craintes, aux délires des personnages. Ainsi Hippolyte, qui est un grand désillusionné, fermé au monde qui l’entoure, est la plupart du temps enfermé dans une grande boîte en verre. Sur sa télévision, la fameuse scène de Psycho d’Hitchcock où une jeune femme se fait assassiner sous la douche, passe en boucle. Alors que Phèdre discute avec Hippolyte, on la comprend aussi bloquée dans son désir que cette victime. C’est une tragédie moderne que cette pièce entreprend de raconter. La tragédie de l’homme qui connait une frustration constante face à des désirs vains. Mais c’est également le rapport aux règles et à la morale qui est interrogé. Phèdre n’a pas le droit de désirer son beau-fils, même s’il n’est pas du même sang qu’elle. On le lui rappelle tout au long de la pièce mais son désir ne fait qu’accroître et finit par la tuer.

Toutefois, même si la démarche artistique est louable, certains passages de nudité peuvent sembler gratuits, voire outranciers. Les acteurs livrent leurs corps aux spectateurs, pousse la barrière de l’intimité à son maximum et cela est déstabilisant. De plus, la représentation dure trois heures et dix minutes, et peut-être le message perd-il de sa puissance dans certaines longueurs. Malgré tout, Phèdres reste une pièce qui ne laisse pas de marbre, elle suscite des émotions vives, que l’on adhère ou que l’on déteste. En sortant de la salle, les réactions des spectateurs étaient mitigées, les uns regrettaient l’absence de texte plus classique comme celui de Racine et les autres louaient au contraire une créativité inépuisable de la part du metteur en scène.

Robinson Brégnat
Photo : Peter Lindberg