Le pays de Nod

Théâtre | La Villette – Grande Halle | En savoir plus


Qu’est-ce que « raconter une histoire ? »

Het Land Nod ou Le Pays de Nod, création de la compagnie belge FC Bergman, fait partie de ces leçons de poétique, de beauté et d’humanité qui parsèment le monde de l’art. On assiste tout d’abord à cette reconstitution en temps réel, en murs réels de la salle de musée Rubens à Anvers. Dans ce pays de Nod, cette terre de Caïn, d’exil, étymologiquement d’« errance », on rencontre des touristes chinois, un homme porteur de sa condition tragique, une Thérèse en extase perpétuel. La salle de musée devient vectrice de milliers de fils narratifs : à la fois refuge d’hommes perdus, terre de cow-boys ou même tout simplement véritable musée dans lequel les conservateurs doivent faire face à ces histoires aussi burlesques les unes que les autres.

Le Pays de Nod est le lieu rafraîchissant d’une pantomime du rire. Le silence de la salle, des comédiens, donne à voir des situations comiques où rien ne s’explique, on court, on fuit, on tente, on danse. Rien ne se dit mais tout se pense. A la Grande Halle de la Villette, dans cette nouvelle salle Rubens, on rit de ces gardiens face aux multiples et exotiques visiteurs, on rit de ce conservateur confronté à des portes trop petites pour faire sortir une toile reconstituée d’une crucifixion du Christ. Personnage clownesque, il est celui qui mène chaque épisode à sa fin ; le fil rouge de la narration.

C’est ainsi que FC Bergman nous apprend comment raconter une histoire : tous les éléments, tous les univers se rassemblent autour de ce fil, autour de ce Christ crucifié. Nous traversons alors aussi bien le Louvre du film Bande à part de Godard, les bombardements de 1944, les camps de réfugiés, ceux de Sarajevo, ceux d’aujourd’hui, ou même, un nouveau Christ portant sa croix.

La terre de Nod, c’est finalement aussi cette terre de poésie, cette terre d’errance où s’accumulent feuilles mortes, sable et sang. C’est la terre dans laquelle il pleut dans les musées et des jupes des femmes. C’est la terre où les personnages sortent des tableaux et se contemplent. C’est cette terre des épopées où le monde moderne, vidé de tout sens épique, se confronte à son Histoire propre.

Si l’Evangile selon Saint-Matthieu dit «  Entrez par la porte étroite ; car large est la porte, et spacieux le chemin qui mène à la perdition », le Pays de Nod nous propose tout simplement d’élargir la porte, et malgré l’espace suivre le fil d’Arianne de ce Christ crucifié : d’écouter simplement la beauté d’une histoire absolument moderne, la nôtre.

Tristan Gauberti

Lorsque les membres du collectif FC Bergman apprennent que le Musée d’Anvers va fermer ses portes pour rénovation, ils se lancent dans un projet extraordinaire. Ils décident de reconstituer la salle Rubens pour y monter une nouvelle pièce. Leur volonté de dépasser les limites du décor et de la mise en scène les pousse à créer Le Pays de Nod, une œuvre démesurément originale, absurde et poétique. Après un immense succès au Festival d’Avignon, ils investissent la Grande Halle de la Villette et y plantent les quatre murs de leur musée éphémère. Les six membres du collectif FC Bergman se sont rencontrés lors de leurs études et ensemble, ils sont partis en quête d’un théâtre sans limite, où tout semble possible et où les contraintes techniques doivent être surmontées par la puissance du rêve. Les fondateurs du collectif, qui sont également les comédiens de la pièce, incarnent des personnages singuliers et attachants. Ils ne parlent quasiment jamais, on les étend simplement marmonner dans une langue incompréhensible…

Tout commence par un déménagement. Les tableaux de la salle Rubens doivent être décrochés puis transportés hors du musée. Mais quand vient le tour du Coup de lance, l’ingénieur constate l’incompatibilité entre la taille colossale de la toile et celle de la porte. Le pauvre homme est dépité. Tout au long du spectacle, il s’acharnera à trouver un moyen pour sortir l’œuvre de la salle, avec plus ou moins de délicatesse.

Autour de cette intrigue principale, de mystérieux personnages apparaissent sur scène. Un homme, trempé par la pluie, vient se déshabiller et s’asseoir contre un mur. Une jeune femme s’extasie devant le dernier tableau, s’urine dessus puis s’évanouit. Un autre personnage, équipé d’un audioguide, couvre son visage de la peinture encore fraîche qu’il découvre sur la toile.

La salle du musée devient à la fois un lieu d’introspection, de rencontres et d’histoire. Les personnages qui viennent s’y réfugier pensent y trouver un peu de repos et de sérénité, mais ils ne font qu’apporter avec eux le chaos de l’extérieur. Ils se rencontrent, se battent, s’aiment et courent  à perdre haleine. Seul le Christ, figé sur l’immense toile de Rubens, demeure impassible. Face à lui, les gens meurent, le décor s’écroule et la guerre explose dehors. Mais l’art résiste à tout et il y aura toujours des hommes comme ce brave ingénieur pour le préserver…

Le Pays de Nod est une pièce extraordinaire qui brave les contraintes techniques de la scène et qui s’affranchit du texte pour se concentrer sur le langage du corps et la communication par les émotions. On rit beaucoup par moments, on s’émeut surtout devant toute la poésie et toute l’énergie qui se dégage de la performance des comédiens. L’absurdité des situations prend tout son sens à travers les métaphores visuelles. Les images parlent d’elles-même et le texte n’aurait même pas sa place dans une œuvre belle et pure comme celle-ci.

Gaëlle Hubert

Venez voyager au pays de Nod, pays coupé du monde, où le luxe, le calme et la volupté sont toujours disponibles pour qui est capable de les déceler. Le collectif FC Bergman vous convie au musée. Il faut se figurer une salle immense, une salle de musée d’un style classique, de la forme des édifices gréco-romains. Le décor est posé, nous sommes déjà, spectateurs, comme écrasés par le poids du temps, par la majesté de la culture. Nous sommes entrés dans l’antique demeure de l’art, dans son espace protégé où le vieux parquet craque sous les pas des curieux. Mais ici, nul visiteur : un homme lustre le parquet consciencieusement, tandis que des techniciens s’occupent de débarrasser la salle des tableaux déjà emballés, déjà inaccessibles. Le pays de Nod est désert ; est-il malade ? Se meurt-il ? Seul reste accroché sur notre gauche un grand tableau de Rubens, Le Coup de lance, figurant la crucifixion : on tente bien de s’en défaire, les techniciens le font descendre, mais le conservateur du musée ne peut s’y résoudre, et le tableau reprend sa place. Le Christ vivra sa passion jusqu’au bout, sa figure fera écho à la souffrance que va subir la salle.

Le spectacle ne présente pas vraiment de trame, pas vraiment d’histoire, si ce n’est la vie de cette salle de musée. Elle est un personnage à part entière, devient presque une figure humaine. Ce que peut raconter la pièce, c’est la passion de cette dernière forteresse contre le monde extérieur, ce sont les souffrances que va subir ce lieu de refuge.

On entend la pluie, un personnage entre, trempé jusqu’aux os, se déshabille entièrement. Un des deux gardiens entre à sa suite, regarde avec étonnement ce corps nu, inhabituel dans un tel endroit, puis se saisit des vêtements de l’homme et sort. Une femme entre, elle aussi trempée. Les deux personnages se cherchent dans une danse étrange qui fait le tour de la pièce pour se terminer sur le sol. La femme semble évanouie, les deux corps se touchent, la violence est absente mais je ne sais s’il s’agit d’une histoire d’amour ou d’un viol transfiguré par la poésie.

Nul ne parle, au pays de Nod, sûrement parce que la langue de l’art se passe de mots. On crie, on gémit mais on ne parle pas. Ici, les deux gardiens ne gardent rien, ils sont impuissants à défendre la salle. Certaines scènes sont très drôles, on retrouve un peu le burlesque des années 30, un comique à la Chaplin, mais aussi une grande tentation de l’absurde. Un gardien mime le pas d’un patineur artistique en glissant sur le parquet, on est surpris, on rit.

Les saisons passent, figurées par un personnage vêtu en majordome, qui vient au centre de la pièce déposer tour à tour des feuilles mortes, de la neige, une fleur sur la musique du printemps de Vivaldi. En été, il se permet même les lunettes de soleil, un petit cocktail à la main.

 n nouveau visiteur arrive, le duo devient trio. Le spectacle se fait alors hommage au film de Godard, Bande à part. « Frantz avait lu dans France-Soir qu’un Américain avait mis 9 minutes 45 secondes pour visiter le musée du Louvre. Ils décidèrent de faire mieux ». Au son de cette litanie, les trois compères courent en riant, échappant aux gardiens du musée. On décèle une critique de cette envie contemporaine de s’approprier l’art, tout de suite, le plus vite possible, avec violence. D’aller dans un musée pour avoir l’impression d’avoir accompli son devoir, le selfie faisant foi.

La Passion de la salle se poursuit, un personnage veut absolument sa mort : il tente de scier le tableau, parvient à faire exploser une bombe. Qui est-il ? Quelles sont ses raisons ? On ne sait rien, mais on est happé par ce déroulement frisant l’absurde.

Les repères sont inversés : on recouvre le sol de ce qui semble être des serviettes de plage, mais les personnages, à plat ventre, miment une nage, leurs mouvements synchronisés. Ce n’est plus la plage, mais déjà l’océan, et les serviettes sont ensuite aspirées dans le coin droit de la pièce, comme par un siphon.

Rien n’est clair, tout est poésie. Le spectacle est un mélange d’images statiques, de danse, de musique, tous les arts paraissent puis disparaissent : c’est un bel hommage rendu par le spectacle vivant à un art qui, même sans parole, vit lui aussi, est la proie du temps, vieillit et meurt mais parvient ainsi véritablement à figurer l’humanité.

Marlène Lafont

L’idée du spectacle, c’est, à l’origine, un lieu. La salle Peter Paul Rubens du Musée des Beaux-Arts d’Anvers, au début d’un chantier de rénovation, alors qu’il ne restait qu’un tableau, « Le coup de lance », trop grand pour être sorti par les portes étroites. Comme il était impossible de jouer dans la salle elle-même, il a fallu la reconstruire. Grâce à la copie, nous entrons dans ce bâtiment étrange et fascinant, situé quelque part hors du temps, même en arrivant par le métro porte de Pantin.

La scénographie est donc époustouflante et représente à mon avis la plus grande réussite du spectacle. Il s’agit d’une salle de musée aux murs très hauts qui entourent l’ensemble du public, mais dénudés, en cours de destruction, ouverts sur trois portes. Au plafond, des néons font tomber une lumière crue sur le parquet terni. Sur le mur gauche, le fameux tableau de Rubens exhibe le corps du Christ au moment de la crucifixion. L’atmosphère est apocalyptique et sereine, grandiose et précaire.

Toutefois, le reste du spectacle se repose un peu sur l’ingéniosité de cette scénographie et ne propose pas de direction convaincante. On m’objectera que c’est cela le principe du « théâtre d’atmosphère » ici revendiqué, sans parole et sans intrigue. Les comédiens croient certes à leur personnage (quelques derniers visiteurs distraits, des gardiens incrédules devant l’indécence de certains comportements, et le conservateur, chargé de faire évacuer la dernière œuvre), mais leurs gesticulations chorégraphiées peinent à trouver un rythme véritablement dynamique et expressif. Les scénettes s’inspirent de la pantomime, jouant sur le comique de situation et de caractère. Mais ce décalage n’apporte pas suffisamment de légèreté à une tragédie dont le sens échappe.

Le collectif FC Bergman prétend créer des pièces qui s’inspirent de l’actualité, mais refusent le parti-pris et aspirent à demeurer ouvertes à des interprétations variées. Malheureusement, à force de laisser au spectateur une liberté trop grande, celui-ci reste sur sa fin ; tout cela confine au non-sens – à l’absurde aussi bien qu’à l’absence littérale de sens. La salle du musée, par exemple, est conçue comme un refuge, un havre de paix qui subit les pressions de l’extérieur mais résiste. Plusieurs symboles convergent dans ce sens (une petite tente montée à la fin, notamment). Les artistes affirment que la dimension religieuse est très présente dans leur réflexion. Pourquoi, alors, accorder une importance aussi cruciale, dans l’action, à l’évacuation de ce Christ de Rubens hors de la salle ? J’y ai vu, pour ma part, une métaphore de la sécularisation, imposée par une volonté déterminée et destructrice, affrontée à différents obstacles ; et une obstination à repousser Dieu hors des territoires où il régnait jadis (les musées étant son dernier refuge – à lui), rejetant du même coup la beauté, pour affirmer la toute-puissance de la dévastation de toute chose par l’indifférence humaine. L’art n’a plus rien à vous dire : tel est ce que j’ai compris lorsque la lumière s’est éteinte à la fin du spectacle – tel n’était pas, pourtant, l’idée des artistes (et tel n’est pas non plus, je l’espère, le dernier mot de la scène contemporaine!).

Justine Leret

Nous entrons dans la salle de spectacle. D’un coup, nous nous retrouvons plongés au cœur d’une institution culturelle, dans la salle Rubens du musée d’Anvers. De spectateurs, nous passons au statut de visiteurs de musée. Pourtant, la salle est vide, à l’exception d’un immense tableau toujours accroché sur un mur : Le coup de Lance. Elle est la seule œuvre du grand peintre Flamand que les employés du musée ne parviennent pas à faire sortir de la salle en travaux, car ses dimensions ne permettent pas son passage par la porte trop étroite de la salle. Comme une métaphore filée de l’absurdité, le conservateur du musée s’efforce, tout au long de la scène, de trouver des solutions, plus folles les unes que les autres, pour évacuer le tableau de la salle en travaux. La pièce, sans aucune parole, est comme le manifeste burlesque de l’état actuel des musées, voire de leur disparition.

Le Pays de Nod est le fruit de l’imagination de FC Bergman. Ce collectif Flamand a un goût certain pour les créations au sein d’espaces monumentaux, de préférence in situ. La pièce est une interrogation sur l’institution culturelle en tant qu’espace. Le musée est-il le lieu de l’intemporel, coupé du monde, sa réalité et son actualité ? Le titre du spectacle lui-même, le Pays de Nod, est une référence directe à la bible. Il s’agit du lieu où Caïn erre, sans but, après avoir été exilé pour avoir tué Abel, son frère.

La pièce met en perspective une certaine philosophie des lieux, à travers une scénographie extrêmement imaginative, mouvante et étonnante. La salle muséale, une fois presque vidée de ses œuvres, fait l’objet de tentations et de dérives de la part des visiteurs comme des employés de l’institution. Une femme urine devant le majestueux tableau, tandis qu’un homme nu, faux Christ déchu, y erre, désespéré. La salle de musée est un lieu de réflexion, permettant de se cacher de la dure réalité extérieure. Mais d’un coup, une explosion. Le lieu s’ouvre à un univers nouveau : la réalité. Un homme se fabrique un abri au sein de la salle, fait un feu dans un instinct de survie. Le lieu n’est plus si sûr, l’instabilité et la misère prennent le dessus. D’une manière extrêmement poétique et sensible, le collectif fusionne l’actualité à l’intemporel, pour un spectacle explosif.

Mélanie Michou
Photo : Kurt Van der Elst
Categories: La Villette, Théâtre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *