Pavement

Danse | Espace 1789 | En savoir plus


Je suis à l’Espace 1789 pour voir Pavement. La salle est pleine. Sans avertissement un premier homme entre sur scène. Il est noir. Il danse. Puis ils sont deux, vêtus de couleurs, heureux. Et un blanc arrive, banal, et les arrête en les couchants au sol. Pavement c’est la vie de quartier des banlieues américaines, librement inspiré du film Boyz’n the hood. Pavement c’est une chorégraphie de Kyle Abraham et une dramaturgie de Charlotte Brathwaite. Pavement c’est sept personnes sur scène, qui dansent merveilleusement bien mais qui racontent aussi une histoire.

Le spectacle s’inscrit dans une réalité prégnante, à la fois pour le chorégraphe qui représente, par un mélange de danse classique et urbaine, l’histoire des banlieues de Pittsburgh où il a grandit ; et pour le spectateur qui se voit plonger dans un univers réaliste grâce au décor visuel (un terrain de basket) et à la bande son (ponctuée d’extraits audio de bruits de rue : conversations, voitures mais aussi fusillades). Comme toujours les mouvements des corps me font frissonner, la danse est belle. Mais c’est aussi avec un naturel frappant que les danseurs mangent, se battent sur scène, nous rappelant à la fois l’aspect véritable et quotidien des tensions représentées, des faits qui se sont produits et se produisent encore aux États-Unis. Le spectateur est d’ailleurs pris à parti et intégré au spectacle par l’adresse directe à la foule d’un personnage esseulé qui crie à l’aide ou encore par la façon dont les danseurs occupent tout l’espace (la scène et la salle), brouillant la frontière entre performance artistique et réalité.

Toute la pièce se construit sur une alternance entre représentation de la violence et moments d’harmonie et de tendresse. Cette dichotomie est visible dans la façon dont les danseurs interagissent entre eux mais aussi dans la bande son, avec une succession de bruits de la vie de la rue et de morceaux d’opéra, de bruitages un peu sordides et de chansons jazz plus joyeuses. Malgré tout, le moment de parfaite harmonie prend place dans le silence et la trivialité d’un jogging autour de cette scène-stade. Après avoir enfilé leur baskets sur scène, les danseurs se mettent à courir en rythme, à l’unisson, dans une course en « troupeau » où toutes les différences se mêlent et s’accordent. La cohabitation devient alors moins artistique et plus concrète.

Dans les dernières minutes, les corps se couchent finalement, les uns sur les autres. Ce retour à la position allongée qui avait ouvert le spectacle me donne l’impression que rien n’a changé si ce n’est que maintenant tout le monde est au sol, dans la même galère, et que demain verra se jouer les même malheurs mais aussi les mêmes bonheurs. Une fin à l’horizontale qui reprend finalement cette tension entre bonheur et malheur : le spectateur est laissé libre d’y voir un départ vers le sommeil ou vers la mort et un après teinté d’optimisme et de compréhension mutuelle ou au contraire un implacable retour de la violence.

Juliette Arial

Le mercredi 15 novembre 2017 à l’Espace 1789 se déroulait le spectacle de danse Pavement, chorégraphié par Kyle Abraham en collaboration avec Abraham.In.Motion. Les sept danseurs de la troupe (Kyle Abraham, Matthew Baker, Winston Dynamite Brown, Tamisha Guy, Thomas House, Claude CJ Johnson et Jeremy Jae Neal) évoluent dans un décor et sous les lumières de Dan Scully, tandis que le son est géré par Sam Crawford. Le chorégraphe s’inspire du film de John Singleton, Boyz N The Hood qui traite le sujet délicat des conditions de l’homme noir américain. À quatorze ans, Kyle Abraham vit dans le quartier de « Colline » à Pittsburg et c’est son histoire et celle de toute la communauté noire américaine qu’il raconte avec Pavement.

La scène se transforme en terrain de basket, le tapis de sol est blanc marqué d’orange, tandis qu’en arrière plan se dresse un panier de basket, qui laisse étroitement entrevoir des buildings et un paysage urbain en son centre, le reste est noir. La liberté et les perspectives des noirs américains semblent se résumer à cette petite surface. Lentement et gracieusement, la musique est changeante, alternant entre Bach, Brel, Vivaldi, Cook et Caldara, tandis que les lumières sont vives et varient en fonction des événements. C’est le chorégraphe qui fait le choix des costumes, des shorts, des treillis et des chemises à carreaux, un street wear années 90 affirmé. Certains des danseurs sont pieds-nus, d’autres remettent leurs baskets sur scène, tandis que certains évoluent dans le public passant entre les rangs en discutant comme pour étendre la scène. Des accessoires sont intégrés à la représentation, des produits représentatifs de la culture américaine.

La danse est fluide comme le moderne, légère comme le contemporain et précise comme le classique. Les danseurs se portent, se battent, s’aiment, crient, discutent et rigolent au rythme classique, du jazz ou du hip-hop. Les contacts sont omniprésents, une main sur l’épaule, un regard, un porté, une parole. Certains danseurs ont du texte : « Help me » est l’une des phrases-clés de la représentation, criée avec insistance à plusieurs reprise. Le spectateur se laisse porter par la légèreté, la précision et la maitrise des gestes ; les transitions se font en douceur, tellement, que la salle a du mal à les percevoir : c’est peut-être là les limites de la représentation. Abraham chorégraphie sa propre histoire, celle de la plupart des hommes noirs américains, en proie à la discrimination et constamment en quête de liberté encore trop aléatoire ces dernières décennies. Traqués par la police, frappés, trahis, les personnages s’aiment, s’élèvent et se soulèvent au rythme de l’Histoire, qui provoque un élan d’émotion chez les spectateurs, une remise en cause de la culture américaine et de la perception de l’American way of life. Pavement, c’est l’histoire de la déchéance des quartiers de Homewood et Hill District dans les années 90, et le paradoxe permanent entre les artistes et les gangs qui font de ces quartiers des territoires de conflits autour du marché de la drogue.

Rosa Vecchione

Pavement est un spectacle de danse contemporaine particulièrement intéressant en ce qu’il mélange de nombreux genres, comme pour représenter l’hétéroclisme de nos sociétés modernes. Et le résultat est tout à fait troublant : d’Antonio Vivaldi à Sam Cooke, de ballets classiques en danses contemporaines, de peaux noires en peaux blanches, de déambulations banales à entrechats… L’ensemble cependant parvient à conserver une harmonie certaine, presque paradoxale, née en réalité des corps des danseurs. Les chorégraphies commencent et s’interrompent imperceptiblement. Les pas de ces danseurs semblent toujours un peu dansés, et leur danse aussi naturelle que la marche ou la course. L’enchaînement des différents tableaux se fait donc grâce à la souplesse de ces danseurs, toujours harmonieux, et cependant toujours en rupture.

Cette rupture et cette harmonie c’est peut-être justement l’expression par le corps de cette socialisation toute particulière dont nous parle Kyle Abraham et sa troupe de danseurs, celle des banlieues américaines. Ce spectacle est éminemment sociologique : il est question de mimétisme et d’indépendance, il faut montrer qu’on appartient au groupe tout en restant unique, et à ce titre chaque danseur se plie aux mouvements des autres à leur rythme, mais s’échappe régulièrement pour  broder sa variante singulière, puis revient aux mouvements du groupe sans que l’ensemble n’ait perdu sa cohérence. Pavement c’est l’histoire des individus dans une société ambivalente, toujours au bord de l’anéantissement, reposant sur cette harmonie très fragile. La thématique de l’exclusion sociale est également au cœur du spectacle, et c’est le danger qui guette chaque danseur… Car la micro-société de Pavement glisse insensiblement de défis, jeux et combat de coqs

en quelque chose de plus sombre, une violence, une cruauté, un ennui sous jacent qui a des relents d’indifférence. C’est ce que le décor, un terrain de basket vide, et les lumières, grises de la poussière des banlieues en plein midi, disent de ce milieu : son indifférence, son impersonnalité…

Et cependant ce qui rend Pavement si intéressant c’est que ce n’est pas qu’une allégorie univoque et tragique de l’histoire de nos sociétés La force de ce spectacle c’est de maintenir les ambiguïtés : jeu ou combat ? Geste de domination ou bien de protection ? Les rapports entre les personnages noirs et blancs évoluent dans différents sens et prennent différentes couleurs. Certes le spectacle s’achève après la représentation de l’effondrement d’une barre d’immeuble, mais dans le dernier tableau tout n’est pas détruit, il reste ces corps justement, le plus important, ces corps qui résistent à l’effondrement en se combinant, pile mouvante de corps, indestructible car ensembles, et cependant s’écrasant mutuellement.

Agathe Degret

Au moment d’entrer sur ce terrain de basket, cœur des quartiers noirs de son Pittsburgh natal, Kyle Abraham ne prend pas un ballon mais une salle toute entière entre ses mains. Il nous prend et nous emmène en voyage à travers l’histoire, son histoire, celle de la communauté afro-américaine. « Ceci est notre histoire livrée pour vous », voici la phrase que Kyle Abraham, cette étoile montante de la scène new-yorkaise, fait résonner à travers ses gestes et ses pas. Cet homme et les danseurs noirs qui l’accompagnent dansent, une heure de temps, à la croisée de deux styles et de deux chemins, celui du classique et de l’urbain. Nous ne pouvons nommer cette danse, comme ces hommes ne peuvent se nommer, à la recherche de leur identité sur le pavement des rues américaines où le blanc, aveuglant, efface tout sur son passage.

Maevane Doegle
Categories: Danse, Espace 1789

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