Opening night / Cyril Teste – John Cassavetes / Théâtre des Bouffes du Nord

Opening Night est un film particulier. Sur les images, il y a cette femme en proie au doute, une comédienne-star abîmée, presque désespérée. Cette femme, qui se nomme Myrtle Gordon, c’est Gena Rowlands qui la joue, muse de John Cassavetes – dont les cheveux blonds décoiffés, les yeux bouffis et la démarche hésitante effraient presque. Elle répète, encore et encore, le rôle de cette femme qui a perdu sa jeunesse, sans vraiment la comprendre, sans vraiment y arriver. La première est proche. Un soir, alors que toute la troupe quitte le théâtre, une jeune admiratrice hurle à Myrtle Gordon combien elle l’aime, combien elle compte pour elle. Là, devant le théâtre, la jeune fille se fait renverser par une voiture et meurt. Dès lors, c’est comme si Myrtle voyait partout le fantôme de cette adolescente. Serait-ce le signe attendu par la comédienne, un signe qui lui dirait de renoncer à ce rôle qui semble trop difficile à appréhender ?

Peu importe l’histoire, finalement. Ce qui se déroule sous nos yeux, c’est une perte de repères, une détresse que l’on ne veut pas voir, une défaillance. C’est aussi beaucoup d’amour déployé, ce soutien inconditionnel à Myrtle, qui prend une forme brutale, parfois. Personne ne veut croire à son effondrement. Personne ne comprend son obsession pour la jeune fille morte. Personne ne comprend sa peur de vieillir, et ce rôle qui la met à nue. Cyril Teste a choisi de ne présenter au public qu’une partie de la troupe. Sur scène, il y a Isabelle Adjani, Frédéric Pierrot et Morgan Llyod Sicard. Elle est Myrtle Gordon, lui joue Maurice -le comédien qui lui donne la réplique- tandis que le troisième prend la place du metteur en scène.

Il n’y a là qu’un vaste salon, l’ameublement est sobre. Une bibliothèque recouvre le mur du fond et à l’intérieur de cette bibliothèque, un vaste écran. Derrière le mur, des coulisses que l’on discerne, que l’on ne verra véritablement qu’à travers la caméra – personnage tout aussi principal que les autres. Cette caméra, elle filme les corps et les visages, les répétitions des mots et des scènes, les éclats de lumière du théâtre, le public. Elle livre aussi les images de ce fantôme de jeune adulte, visage flou mais pénétrant.

On ne peut nier la grâce étincelante d’Adjani, toutes les nuances de tristesse et de peur exprimées à la seule force de sa voix. Autour d’elle, deux hommes qui la chérissent mais ne semblent pas trouver les mots remèdes. Elle est belle, cette star de cinéma que l’on dit exigeante et capricieuse. Elle est belle parce qu’elle est aussi puissante, d’une manière différente, que Gena Rowlands. Figures jumelles, elles sont Myrtle Gordon, l’une autant que l’autre.

On peut regretter un certain manque de rythme à la pièce, il y a presque des longueurs. La caméra, omniprésente, interfère parfois un peu trop avec ce qui se joue sur scène. On ne sait plus qui regarder – on a l’impression que l’on nous montre trop à voir, comme si finalement, les spectateurs n’avaient pas le droit, eux aussi, d’entourer Myrtle Gordon de leur regard. La pièce est complète, mais la Cinémathèque Française propose une rétrospective Cassavetes du 30 mai au 22 Juin. L’occasion de voir ce film particulier, et la performance, éclatante, de Gena Rowlands.

Margaux Daridon

_______________________________________________________________________________________

Le magnifique théâtre des Bouffes du Nord accueille sur sa scène Opening Night, adaptation d’un scénario de John Cassavetes, pièce résolument moderne et déchirée qui contraste avec la vieille bâtisse tout en s’y intégrant parfaitement. Jouant sur les espaces et les limites scéniques, Cyril Teste fait perdre le fil à son spectateur, qui ne sait plus faire la distinction entre fiction, fiction dans la fiction, réalité de la fiction et réalité. Cette représentation, à la pointe du contemporain, pourrait brandir avec suffisance cette bannière du post-dramatique, mais le metteur en scène instille un humour qui touche à l’autodérision et rassure le spectateur qui n’arrive pas toujours à suivre l’intrigue ou à comprendre les liens qui unissent les personnages.

Au cœur de cette pièce, un drame. Une jeune fille a été renversée par une voiture devant son idole qui ne peut dépasser le sentiment de culpabilité qui l’enserre. Celle-ci, incarnée par Isabelle Adjani, sombre dans une psychose de l’incarnation. Devant jouer une femme qu’elle ne comprend pas, pour laquelle elle ne ressent rien, elle s’enfonce dans la paranoïa de l’actrice qui vieillit. La pièce questionne avec subtilité la difficulté du jeu de l’acteur ou le paradoxe du comédien : doit-il, pour bien jouer, ressentir les émotions de son personnage ? Ou au contraire, doit-il l’aborder avec une distance salvatrice, le jeu devenant pure technique ? Où se situe la frontière entre compréhension du personnage et identification ? Quel danger pour le comédien ? Myrtle Gordon est soumise à cette souffrance de la création, incapable de donner corps à son personnage. Une identité malsaine se construit entre les deux femmes, autour desquelles gravite un monde dominé par les hommes et qui échoue à les comprendre également.

Larmoyante du début jusqu’à la fin de la pièce, si Isabelle Adjani semble plus vraie que nature, son personnage névrosé agace parfois car victime de toutes les persécutions imaginables. Néanmoins, certaines d’entre elles sont bien réelles et interrogent le désir de pouvoir et de contrôle au sein de toute hiérarchie. Le lien complexe qui unit un metteur en scène à ses acteurs, fusionnel au point de les considérer parfois comme des marionnettes, se traduit par une omniprésence de la violence. Celle-ci est mise en exergue par la captation vidéo qui serre au plus près les personnages, dévoilant leur sueur et leurs larmes, visages fatigués et éprouvés, malgré la stylisation magnifique apportée par le noir et blanc. Les décors, par ailleurs assez neutres, revivent par la force de la vidéo dont l’utilisation maîtrisée soutient la mise en scène. Mise en abime infinie, drame de la représentation et des espaces de la fiction, Opening Night séduit par sa bizarrerie drôle et désespérée sans pour autant convaincre totalement, laissant au spectateur un goût d’inachevé.

Mathilde Charras

_______________________________________________________________________________________

Opening night, quoi de meilleur pour rendre hommage au film de John Cassavetes que de le mettre en scène ?

Cette pièce nous raconte l’histoire de Myrtle Gordon, une comédienne hantée par la mort d’une jeune admiratrice de 17 ans morte sous ses yeux, à la sortie de sa pièce. À la suite de cet évènement, l’actrice est incapable d’interpréter son rôle et perd sens à la vie. Il s’agit là d’une mise en abyme du théâtre lui-même. Adjani interprète le rôle de Myrtle, cette comédienne qui échoue à assurer son rôle. La mort de la jeune fille est représentée au début uniquement sur l’écran. Elle est d’autant plus saisissante puisque la jeune fille semble être le sosie de l’actrice. Ce rôle est en effet joué par la cousine d’Isabelle Adjani. Cette ressemblance peut être aussi symbolique, puisque le rôle qu’est supposé joué Myrtle est celui d’une femme qui regrette sa jeunesse perdue. La mort de la jeune admiratrice serait-elle la mort symbolique de la jeunesse de l’actrice ? Cette mort aurait-elle réveillé en elle des peurs enfouies ? La pièce ne donne pas de réponses.

Ce n’est pas une mise en scène habituelle. Derrière le décor rudimentaire de la scène, on voit un énorme écran qui capte en temps réel les mouvements des acteurs, mais aussi ce qui se déroule dans les coulisses. Cette technique intéressante liant le cinéma et le théâtre permet au spectateur de mieux se représenter les évènements sur scène. Elle permet également un dédoublement de l’action qui appuie l’effet répétitif et redondant de la scène, certainement voulu par le metteur en scène pour symboliser les deux niveaux de réalité.

La pièce se présente sous un aspect brouillé et décousu. Par ailleurs, Magny interprété par Morgan Lloyd Sicard et jouant le rôle du metteur en scène souligne cet aspect lors d’un appel téléphonique avec sa mère où il décrit la réaction des spectateurs. Il dit clairement « On dirait qu’Il y a la moitié du public qui aime et l’autre qui déteste ». Cette oscillation incessante entre différents niveaux de réalité -la pièce cadre et la pièce intégrée-, brouille les perspectives et désoriente le spectateur. Elle permet aussi d’évoquer des questions d’ordre dramatique. Notamment sur la nature du théâtre en lui-même. Cet enchâssement est très bien représenté par la technique du cinéma dans le théâtre, à travers le cameraman qui ne cesse de poursuivre les acteurs, comme pour représenter sur l’écran une réalité différente de celle qui se joue sous nos yeux.

Le spectateur est au centre de l’action, il voit la pièce se construire sous ses yeux. Il participe même à son déroulement, puisque les personnages s’adressent parfois directement à lui et se déplacent autour de lui. Cette place privilégiée du spectateur est amorcée dès le début. La pièce commence sur un grand plan sur le public que l’objectif de la camera capture. Le spectateur se voit sur le grand écran, il est sollicité et mis à l’avant. Cette place importante qu’occupe le spectateur nous porterait peut-être à croire qu’il n’y a pas de sens définitif à tirer de cette pièce. Qu’il n’existe pas une manière unique de la comprendre mais que le spectateur est appelé à y voir ce qu’il désire, d’où cette richesse de perspectives.

Les personnages sont énigmatiques, à la fois drôles et pathétiques, tout comme les situations. En effet, la pièce mélange comique et pathétique, parfois nous avons même les deux dans une même scène ce qui crée une dimension grotesque. Cet aspect en plus d’être divertissant pousse le spectateur à se questionner sur la véracité du théâtre. Il voit à la fois l’acteur et le personnage. Un des grands mérites de cette pièce est donc sa métathéâtralité, elle se prend elle-même comme objet de réflexion en sacrifiant l’illusion théâtrale. L’ambiguïté atteint son paroxysme surtout avec le personnage de Myrtle.

Ce soir, nous ne savons pas si c’était elle qu’on voyait ou si c’était Isabelle Adjani. Elle apparait dans toute sa vulnérabilité et sa fragilité, brouillant les limites entre le jeu et le réel. Son jeu est entièrement marqué par l’expression forte de l’émotion. Cette hésitation pourrait être expliquée par la ressemblance frappante entre Adjani qui joue Myrtle et sa nièce qui interprète l’admiratrice, mais aussi par la ressemblance entre son rôle de « star » et sa propre identité en tant qu’actrice.

Opening night pourrait ainsi être interprétée comme une pièce autobiographique où Adjani s’offre au spectateur et évoque ses propres craintes. Cette ambiguïté s’étend aussi aux rapports entre les personnages qui sont sans cesse remis en question. La relation d’amour et de haine entre Myrtle et Maurice ou encore la relation de Myrtle et du metteur en scène Manny. Nous ignorons tout de la vérité des sentiments des personnages. Encore une fois, le metteur en scène choisit de ne pas choisir. Le public est censé remplir ces zones de vide et de brouillard par sa propre imagination.

Opening night est donc une pièce énigmatique et ouverte. Elle offre au spectateur le privilège d’assister à la construction d’une pièce sur scène, ou plutôt à la déconstruction du théâtre sur scène. Elle l’invite également à prendre part à cette déconstruction. Elle soulève des problèmes d’ordre dramatique mais également des problèmes humains. Elle brouille les pistes entre le vrai et le faux, le jeu et la réalité. Cyril Teste nous présente encore une fois avec cette pièce un morceau de bravoure qui propose un théâtre nouveau non seulement du côté de la technique mais aussi du côté de l’originalité des thèmes évoqués.”

Ben Dhia Sarra

_______________________________________________________________________________________

J’avais beaucoup d’attentes – le théâtre des Bouffes du Nord aux mises en scène spectaculaires, la question d’une pièce laboratoire qui se fait avec le public, la nouvelle Isabelle Adjani et une salle complète pour toutes les représentations du mois. C’est peut-être pour cette raison que j’ai été aussi déçue par Opening night, une pièce mise en scène par Cyril Teste d’après le scénario de John Cassavetes qui voit jouer, entre autres, Isabelle Adjani, Morgan Lloyd Sicard et Frédéric Pierrot.

Quand on lit la présentation du spectacle, on pense scène en mouvement, acteurs qui improvisent, véritables interactions avec le public. On pense même qu’il y aura une histoire à suivre – celle de Myrtle, cette grande actrice rendue trouble par le succès et les vapeurs d’alcool, qui voit une jeune fille de 17 ans mourir sous ses yeux. Tu parles ! On assiste bêtement, bêtas, à ce qui paraît être des répétitions d’une comédie romantique inachevée et de mauvais goût. Est-ce Isabelle Adjani qui en fait trop ? Ou est-ce simplement le texte, dont on s’interroge s’il est simplement écrit puisque « spectacle en chantier », qui n’est pas bon ?

La vérité, c’est qu’on vient pour une expérience théâtrale dont on demeure en reste pendant une heure vingt. Le prospectus distribué à l’entrée qui détaille les visées du spectacle avait déjà plus d’intérêt que sa maigre réalisation. On ne sait plus, finalement, si les acteurs se moquent de nous avec leur histoire de fantôme ou s’ils se prennent vraiment au jeu de leur triste jeu dont ils se font (sciemment ?) les premiers critiques dans la salle.

Valentine Lesser Mallat Desmortiers

________________________________________________________________________________

Photographe : Simon Gosselin