On ne badine pas avec l’amour d’Alfred de Musset / Les Livreurs / Théâtre de Nesle / Janvier 2020

Comme chaque semaine, Les livreurs présentent un Solo Théâtre. Cette fois, pas d’introduction, on est censés connaitre le concept : un(e) interprète, seul(e) en scène – avec pour unique alliée sa voix, nous fait entendre une pièce de théâtre en une heure. Porté par sa voix, le texte se doit d’être complet, de l’intensité des émotions à la virtuosité des caractères jusqu’à l’élégance et l’humour du verbe ; les personnages, de surgir petit à petit, au point de les « voir » se donner la réplique comme sur une scène classique.

Cette semaine, c’est l’occasion d’écouter On ne badine pas avec l’amour, une pièce en trois actes, écrite par Alfred de Musset à l’âge de 24 ans et jouée pour la première fois à la Comédie Française en 1861.

Le comédien nous amène au château du Baron où Camille, dix-huit ans, retourne après un séjour au couvent pour y retrouver son ami d’enfance, Perdican, car le Baron veut les marier – alors qu’ils ne se sont pas vus pendant dix ans. Le comédien cherche à nous embarquer dans cette intrigue sentimentale qui tourne au drame, entre jalousie, vengeance et coups de théâtre… Mais comme à l’occasion des introductions des soirées Solo théâtre, il ne nous convainc qu’à moitié, par moment trop mou, ou bien trop enthousiaste, on dirait qu’il caricature les personnages. Pourtant le public semble apprécier, tout particulièrement la classe d’étudiants qui assistaient pour la première fois à ce genre de spectacles.

— Monica MELE

Les performances des Livreurs semblent particulièrement adaptées à l’esthétique dramatique d’Alfred de Musset qui, en 1834, publiait un deuxième volume de ses œuvres théâtrales sous un titre significatif : Un spectacle dans un fauteuil. Après l’échec cuisant de sa première comédie, Musset avait en effet décidé de composer désormais des pièces destinées à être lues plutôt que représentées sur scène. On ne badine pas avec l’amour, « proverbe » publié dans ce recueil, ne sera d’ailleurs créé qu’en 1861 ; il dépeint les efforts de Camille et Perdican, promis l’un à l’autre, pour se rendre jaloux et ne pas paraître céder à l’amour qui les envahit, au détriment de l’existence même de leur couple, et aux dépens de la jeune Rosette, victime de ces jeux cruels.

Le « lecteur sonore » a prise sur la pièce comme un chef d’orchestre ; aussi la pièce présentait-elle une grande cohérence générale, harmonieusement symphonique, pour ainsi dire, sans pour autant nuire à la différenciation des divers personnages de la pièce. L’accent paysan de Rosette, qui souligne la naïveté un peu ridicule mais surtout pathétique de la jeune fille, met en évidence le fossé qui la sépare du seigneur Perdican mieux que ne peut le faire une lecture intériorisée, silencieuse. « Combien d’art pour rentrer dans la nature ! », s’écriait La Bruyère : sous l’effet faussement simple de la voix du lecteur, la pièce de Musset a repris vie dans toutes ses dimensions, tragique et comique, badinant avec les émotions du spectateur comme Perdican se joue des sentiments de l’innocente Rosette, et même des siens.

— Claire DE MARESCHAL

Le concept de la représentation du classique d’Alfred de Musset, On ne badine pas avec l’amour, organisée par Les Livreurs au Théâtre de Nesle tient dans l’anaphore suivante : 1 interprète, 1 pièce, 1 heure – ce que Les Livreurs appellent un Solo Théâtre. Ni décor, ni accessoires pour une pièce qui raconte l’orgueil s’infiltrant dans les fissures d’un amour de jeunesse jusqu’à le faire s’écrouler, pièce que Musset écrivit pour la lecture, et dont la première représentation n’eut lieu que quatre ans après la mort du dramaturge.

Si la liberté de mise en scène est donc de mise, il s’agit pour cette interprétation singulière de savoir conserver la multiplicité des tons de ce proverbe à la fois comédie et drame romantique. Pari en grande partie réussi. L’acteur arrive à capter notre attention pour la durée du spectacle, en enchaînant les voix qu’il associe à chaque personnage. Cette alternance de voix différentes sortant d’une même bouche marque le contraste des caractères, notamment entre les personnages du Baron et du fantoche Maître Blazius, créant une dissonance fort comique. La nécessité de multiplier les voix entraîne cependant l’interprétation d’une Camille timide face à un Perdican confiant. Si la voix de Perdican colle très bien au personnage, celle de Camille aurait gagné à avoir un ton plus solide face à lui, car elle est au moins aussi orgueilleuse que lui. Somme toute, ce Solo Théâtre est surtout un exercice de style, un pari à la difficulté avérée, et l’on ne peut que dire chapeau à l’acteur !

— Esta ELIO