Notre innocence

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Les tableaux s’enchainent : la viande, la chair, le corps, l’esprit, la vie. À travers ces différents volets, le groupe de comédiens réagit à la mort de Victoire, une des leurs. C’est également l’occasion pour eux de faire entendre leur rage contre leurs aînés.

Mouawad propose un coup de gueule. La pièce commence avec un choeur puissant : une vingtaine de comédiens est regroupée en avant-scène et balance à la tête du spectateur un long texte. Chaque respiration et chaque mot sont prononcés à l’unisson. De cette performance saisissante se dégage une force incroyable. Les voix n’en forment plus qu’une grave et féroce qui plaque le spectateur à son siège. Chaque nouvelle phrase oblige l’attention tant le texte est bien écrit, tant l’effet visuel est hypnotique : la masse grossière se présente à nous, sans geste, toute entière concentrée sur la parole. Mais les bouches qui bougent exactement en même temps, nous font tressaillir : elles sont de grands trous noirs qui portent toute la violence presque mécanique de la scène et nous obnubilent. Quel que soit l’état d’esprit, la singularité du spectateur, il ne peut que rentrer dans la pièce grâce à ces bouches qui forcent à la fascination. L’effet de puissance se retrouve dans les respirations qui tordent le ventre de certains comédiens. L’aperçu est saisissant, pourtant l’effet s’étiole. Le choeur finit sa déclamation sur la phrase «je sais pas», le cri de cette jeunesse répété un nombre incalculable de fois, qui certes, oblige à l’admiration de cette synchronisation parfaite, mais qui fait retomber l’effet général.

Ce creux nous ramène à nos esprits et nous permet de prendre de la distance : c’est extrêmement dogmatique. Le texte est réellement bien écrit, et pourtant tellement violent. La pièce met un discours péremptoire dans la bouche de la jeunesse. Il impose un ras-le-bol assez extrême, adressé à la génération précédente, si fière d’être politique, si fière d’avoir fait Mai 68. Mais cette révolte n’est pas forcément une évidence. Elle a même pu sembler quelque peu étrangère au reste de la jeunesse, celle qui n’est pas sur le plateau.

De plus, la répétition infinie de ce «Je sais pas» manque son but. Au lieu de conclure avec force, elle semble être un aveu, elle semble dire «on ne sait pas comment achever ce beau tableau, on ne sait pas comment enchainer, alors on laisse la machine se dérégler». Cette difficulté à conclure se retrouve dans la pièce en général. Il y a certes de très beaux moments, qui nous emportent comme les débuts de ce choeur ou encore la scène de danse qui suit, et qui transcrit toute la vitalité, toute l’énergie mais également l’explosion d’une jeunesse qui ne sait comment se réinventer. Mais après ça, Mouawad et ses comédiens proposent une fin facile et naïve. Une fin qui ne conclut pas vraiment. Alabama, la fille de Victoire à qui les comédiens ne savent pas quoi dire sur le suicide de sa mère, n’existe pas. Et ce retournement narratif est maladroit.

Philippine Lacaille

Le 4 avril, au théâtre de la Colline, une vingtaine de jeunes gens entre vingt et trente ans interprétaient la dernière production de Wadji Mouawad : Notre Innocence. Une représentation saisissante. Un pièce qui prend aux tripes. Une spectacle durant lequel le spectateur reste cloué à son siège. Comment donc réussir à en faire une critique ?

Tout commence avec une jeune femme qui s’avance. Elle prend la parole. Elle explique le spectacle qui va suivre. Vingt jeunes gens vont pleurer Victoire, sa mort, celle des autres, et celle du monde. Ils vont crier le non-sens de leur vie, leurs peurs et leurs espoirs. Tout se poursuit avec l’arrivée d’un chœur. Mais il ne s’agit pas d’un chœur à l’antique, sur les planches, pas de choryphée pour le guider. Seulement une voix, la leur. Ils hurlent. Nos oreilles, à nous spectateurs immobiles (ou plutôt figés, incapables de faire le moindre geste), sont saturées. Dans les mots, nous entendons nos angoisses les plus profondes, celles de jeunes gens balancés dans un monde trop moderne ou trop usé. Puis après avoir crié, dansé et pleuré, attablés, dévastés, et désemparés, ils parlent. Victoire est-elle morte accidentellement ou s’est-elle suicidée ? Que va devenir Alabama, sa fille ? Et eux, sont-ils coupables ? La pièce avance chapitre par chapitre. Tous ont des noms marquants : « Chair », « Viande », « Corps », etc. Mais à chaque mot, le conte prend le pas sur la réalité. Avec la fille de Victoire, nous nous évadons. Et c’est elle, dans cette pièce à messages, qui porte le plus grand : l’espoir.

Alors certes, par son emportement, Notre innocence peut déplaire ou enchanter. Dans tous les cas, elle ne laisse aucun spectateur indemne, et nous donne à réfléchir sur nous-même.

Capucine Zgraja

Déjà sensible à ses textes, je considère Wajdi Mouawad comme l’une des figures de notre littérature contemporaine francophone. C’est donc curieuse d’observer comment il donne vie à ses mots et ses rencontres qui inspirent tant ses œuvres, que je me suis rendue au Théâtre National de la Colline pour assister à la représentation de Notre innocence. Une pièce de théâtre qui est née d’un travail avec des comédiens prenant appui sur un atelier mené précédemment avec des élèves du Conservatoire national d’art dramatique de Paris et qui donna vie à des représentations et la publication de la pièce.

Tout cela nous est expliqué, dès le début, dans une introduction par une comédienne, seule sur scène, un faisceau de lumière entourant son corps, qui dramatise intelligemment l’arrivée de la vingtaine de comédiens sur scène.

Ainsi unis dans une chorale qui respire et s’agite dans une synchronie parfaite, ces comédiens nous balancent à la figure ce qu’on aimerait entendre plus souvent. Certaines références à notre société de surconsommation nous font acquiescer, sourire, et parfois rire de gêne.

Ce groupe vient à éclater pour nous raconter la mort d’une de leur camarade. Les suppositions et les larmichettes vont bon train et finalement c’est un échantillon de la société qui nous est donné sur scène. Chaque personnalité nous fait penser à quelqu’un comme certaines réactions violentes de vérité ou d’hypocrisie nous renvoient à notre propre image.

Tout au long de cette nuit qui suit la mort d’une femme, on prend en note les pensées que certains assumeraient tandis que d’autres ne s’avoueraient même pas. C’est ainsi que Wajdi Mouawad arrive à nous déranger dans nos sièges – bien assis et bien installés dans nos vies aseptisées.

La scénographie minutieuse ne sert que mieux la performance des comédiens. Les jeux de clair-obscur permis par des projecteurs, un rideau de film transparent et un panneau blanc, qui se déplace le long de la scène, ne font qu’amplifier cette impression de décadence humaine.

Ce mur amovible, qui participe aux changements de décors et à la création d’une atmosphère angoissante, semble être l’allégorie des incertitudes de notre société qui poussent les personnages au bord du gouffre. Au bord du vide.

De ce fait, nous, le parterre, sommes associés au vide et c’est cet air funeste qui se promène dans tout le public et nous accompagne jusqu’au métro.

Sortie empreinte de pessimisme mais contente d’avoir finalement trouvé, en cette pièce, un vrai reflet de notre société, je garde en tête ces voix et silences criards de réalité.

Julie Voussure

Notre jeunesse, de Wajdi Mouawad, est une pièce divisée en plusieurs actes dont les titres suggèrent une progressive élévation, de la « viande » vers la « vie », comme une résurrection qui s’opposerait à l’événement qui constitue la trame principale du spectacle, le suicide de la jeune Victoire. Cet événement est principalement développé dans la partie centrale, sorte de huis-clos finalement assez classique où l’on assiste au déchirement du groupe de ses amis qui se rejettent les uns sur les autres la culpabilité qu’ils ne parviennent pas à regarder en face. C’est le prétexte à des développements sur le thème de la perte de repères de la jeunesse contemporaine, qui se perdrait dans le divertissement pour éviter de faire face à l’impossibilité qu’elle a de trouver une place dans le monde.

Cette idée est suggérée peut-être plus fortement dans le premier acte, où tous les comédiens rassemblés en choeur disent, puis crient d’une seule voix la frustration d’être une génération maudite – écrasée par le sang versé par et sur les précédentes – qui n’a pas l’espace suffisant pour respirer et simplement faire et être. La prestation est saisissante, parfois dérangeante par ses longueurs qui mettent le spectateur dans un état de mal-être probablement voulu, et qui ne manquera pas d’être ressenti différemment selon son âge. Le propos résonnait par ailleurs la semaine dernière avec une dimension si actuelle qu’elle en était troublante.

Cependant, ce moment fort mis à part, la partie suivante sur le huis-clos et la crise collective, où l’on voit l’unisson brisé et la cacophonie surgir, semble finalement assez pauvre en comparaison et ne paraît être motivé que par la recherche du coup d’éclat qui fera rire de gêne le public.

Enfin, l’issue donnée à la pièce, qui passe par une sorte de rédemption collective par le projet de sauver la fille orpheline de Victoire, détonne par une mise en scène qui veut tendre vers les codes du film d’horreur – sans que cela ne semble cohérent avec le propos général – et une exhortation finale qui, après toute la révolte jetée à la figure du public, résonne comme un renoncement : « soyez magnifiques », nous dit-on – tristement apolitique, tristement banal. Notre jeunesse ne sera donc qu’un exercice de style ?

Florian Bru

Le mercredi 4 avril, je suis allé voir au théâtre national de la Colline, l’adaptation théâtrale de la pièce Victoire. Notre Innocence est une pièce de théâtre écrite et mise en scène par Wajdi Mouawad. Dans cette salle très contemporaine, pendant 2 h 30, nous avons pu cheminer avec dix-huit élèves d’art dramatique confrontés à la mort d’une amie. La pièce se découpe en deux grandes parties, une première partie qui est un pamphlet à l’unisson, d’une force rare, très innovante, inhabituelle et d’un talent fou. Ce discours dénonce l’ancienne jeunesse de mai 68 devenue bourgeoise, le pamphlet s’attaque aux caricatures de la jeunesse actuelle et de sa solitude dans un « je ne sais pas » généralisé. La seconde partie de la pièce est plus classique, mais demande aux spectateurs de s’interroger sur la trace qu’on laisse. La mort de Victoire nous fait prendre conscience que l’on ne connait que très peu la vie des autres. Même si l’on croit connaitre ses amis, ils peuvent être des êtres très mystérieux et éloignés de l’image qu’ils véhiculent. Ce qui est appréciable dans cette pièce c’est qu’elle est à la fois absurde, burlesque et que le sujet de la mort ne rend pas la représentation macabre. La mort de Victoire est l’événement qui permet à cette jeunesse artistique d’hurler, au sens propre, leur dégout du monde et des incompréhensions qui en découle. En réalité, chacun a construit son amitié avec Victoire selon ses racines et ses contacts avec la défunte : l’amitié n’est donc pas un enjeu simple, mais une relation qui différencie chaque individu. La pièce est très réussite, car elle est forte de son jeu d’acteur et de son originalité dans la mise en scène.

Louis Beaufrère

S’il ne fallait utiliser qu’un mot pour décrire ce spectacle, je choisirais celui de « surprise ». De la première à la dernière seconde, du début à la fin. De début, il n’y en a d’ailleurs pas qui soit défini avec précision. On entre dans la salle, on s’installe, on observe les autres spectateurs avant de remarquer qu’il y a quelqu’un au centre de la scène. Pendant qu’on se débattait avec son sac et son manteau ou que l’on feuilletait le programme, elle est entrée discrètement, silencieusement et depuis nous observe. Il se passe un long moment avant que les lumières ne diminuent, que le silence ne se fasse et qu’enfin, une voix grave et mélodieuse s’élève du plateau. Afin d’introduire la pièce, elle nous explique comment elle s’est retrouvée sur ce projet et ce qu’elle et ses partenaires vont nous raconter. Elle sera rejoint par le reste de la troupe, les dix-neufs autres comédiens, qui viennent former un choeur. Ils ne sont alors qu’une seule voix sur ce texte de Wajdi Mouawad, ce texte qui parle de nos parents, de notre génération, de notre jeunesse, de nos certitudes et surtout de notre absence de certitude. De notre innocence.

Lorsque le choeur se dissout, la deuxième partie du spectacle peut commencer. Autour d’une immense table rectangulaire, la troupe jouera la scène qui suit la mort de leur camarade, Victoire, au lendemain de son suicide. Moins spectaculaire que le choeur, cette seconde partie comporte des hauts et des bas : il y a certains comédiens que l’on adore aux premiers mots – tabernac ! – et d’autres qui laissent un peu indifférents, voire qui agacent à force d’hurler. Quoiqu’il en soit, le propos est puissant, profond, et ébranle quelque peu les esprits. Comme souvent dans les pièces de Wajdi Mouawad, ça parle de religion, de guerre, de croyance et de désillusion. Des sujets qui ne peuvent que heurter ou pousser à réfléchir.

C’est un spectacle au propos marquant et à la scénographie magnifique : les jeux de lumières et les rideaux de soie blanches créent un univers inconnu, perturbant mais aussi envoûtant. L’ondulation du tissu mêlée aux vibrations des basses dont le son envahi soudainement le théâtre hypnotisent les spectateurs. On sortira de la salle remués, intrigués, émus. Un spectacle de ceux qui font du bien, qui remettent en question, interrogent et permettent de réaliser que le monde autour de nous change et que nous avons un rôle à y jouer.

Mathilde Flament

 

Photographie : Tuong Vi Nguyen