Nos éducations sentimentales

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« Est-ce que vous trouvez normal que la vie déçoive ?»

Si Frédéric Moreau, personnage principal de Nos Éducations sentimentales, se perd dans les décombres de ses rêves, il ne peut jamais que rester enfoncé dans la réalité rugueuse à laquelle son existence le rattache, et c’est bien ça, le problème de son histoire. Sophie Lecarpentier propose avec son équipe de comédien.ne.s une nouvelle peau au roman de Flaubert. Peau, parce que le sujet ne change pas, seulement ses modalités. L’histoire est portée par une bande d’amis, à l’époque moderne.

Du moins, une certaine modernité.

Il ne s’agit pas de s’inscrire dans une temporalité donnée mais de retranscrire les couleurs locales d’un temps passé, à la fois celui du temps de Truffaud ou d’Eric Rohmer ; le temps de Lionel Jospin ou de Brigitte Fontaine ; le temps d’une époque plus flaubertienne que notre réalité propre et contemporaine, un temps plus rêveur, un temps où les valeurs étaient encore interrogées – puisque c’est bien de cela qu’il s’agit : un monde où la politique ne donne aucune réponse et comme le personnage Gwen le dit, où le monde attend surtout un nouveau souffle. L’inscription de cette bande de « type » de personnage, la gauchiste engagée, le noble aristocrate et autre, dans cette temporalité passe par un assemblage de référence, d’enregistrements de discours, de citations de films ou de livres. Cet assemblage se mêlait en outre à une lecture cinématographique de certains passages du roman qui donnait finalement une mesure calme et progressive à l’initiation des personnages.

Cette initiation devient d’ailleurs le prétexte à parler de notre monde. Qu’il s’agisse de la question de l’ascension sociale dont souffre Henri, le grand ami de Frédéric ; du problème de dissension sociale entre Rose et Frédéric, lequel note au fur et à mesure que leur relation se désintègre, les défauts, la fadeur et les erreurs de Rose : « par contre… », « non, en revanche », ces objets deviennent source d’un engagement, du moins d’une réflexion. A côté de la nonchalance aristocrate de Frédéric, nous retrouvons Gwen qui passe sa vie à sauver le monde, à s’engager pour des causes selon des désirs instables et qui ne la satisfont jamais – petit moyen de rappeler que cette part du monde à sauver existe.

Toutefois, le sujet propre, l’éducation sentimentale, reste fondamentale. Peut-être trop ? Comme si d’une initiation on passait au tribulations amoureuses d’un groupe de jeune, toujours insatisfait dans un monde qui ne leur correspond pas. Eternellement adolescents, en perpétuel va-et-vient les uns envers les autres, l’énergie semble alors se dilapider, les actions se dérégler, l’histoire se dissiper. L’éducation se perd, les personnages ne progressent pas.

Nous regardons alors ce monde où leur « nôtre » nous devient absolument indifférent. La poésie recherchée se perd dans l’inondation des références, dans la voix goualeuse du comédien principal. Les scènes de lecture deviennent la source de mimes pléonasmes qui illustrent sans but une histoire que l’on nous raconte déjà. C’est finalement le dessin d’une histoire de bons copains, dont la plus belle histoire d’amour se réduit à la tentation d’une prostituée orientale : « C’est là ce que nous avons eu de meilleur… ». Est-ce enviable ? Est-ce là, l’aboutissement de nos éducations sentimentales ? S’il s’agit de parler du monde moderne, peut-être Flaubert n’est-il pas le plus à même de rendre ses couleurs à nos histoires de sentiments.

Tristan Gauberti

Du 11 janvier au 18 février 2018, les comédiens du Théâtre 13 jouent Nos éducations sentimentales, une pièce mise en scène par Sophie Lecarpentier qui propose une ré-écriture théâtrale du roman L’éducation sentimentale de Flaubert, inspirée du film Les Quatre Cents Coups de François Truffaut.

Trois hommes. Trois femmes. Compositions autour du triangle amoureux.

Le personnage principal, Frédéric (Moreau), quitte Rouen pour s’installer à Paris et partir à la quête de l’amour, à la conquête de Marie (Arnoux). Il est rapidement suivi par son meilleur ami et, ensemble, ils nouent des amitiés parisiennes, jusqu’à constituer un groupe d’amis. Bien plus qu’une histoire d’amour principale, c’est un chassé-croisé amoureux ponctué par l’humour qui se joue. Toutes les situations de la vie quotidienne et sentimentale sont évoquées, les petites et grandes tragédies de la vie ainsi que les célébrations et joies partagées.

Une mise en scène poétique

L’espace scénique est divisé intelligemment pour créer les différents lieux de l’action : les décors sont mobiles et la répartition des comédiens dans l’espace fonctionne bien. La scène est divisée dans sa profondeur en trois plans. Il y a un intérieur, symbolisé par un mur blanc et opaque, sur lequel se découpe un jeu d’ombres, un second espace défini par un rideau blanc, ajustable aux nécessités scénographiques, et enfin, l’avant-scène, ouverte sur le public. La mise en scène est créative, et ne manque pas de poésie : je pense notamment à une scène de promenade sous un parapluie lumineux et à la transposition très réussie de l’univers aquatique d’une piscine municipale.

Pertinence de l’intrigue

L’intrigue, cependant, présente moins de cohérence. Celle-ci se déroule sur plusieurs années, menant ses personnages de l’adolescence au bilan de la quarantaine. Les personnages se jettent avec précipitations dans la vie, mais les nombreux rebondissements que cela engendre ne sont pas toujours convaincants. C’est pourquoi, la présence de la voix-off, par Frédéric Cherbeouf, est très appréciable : c’est un dispositif rare au théâtre, qui accompagne très bien la pièce et rythme une intrigue un peu longuette. Une réserve peut être émise quant au jeu d’acteurs, qui me semble peu homogène : la distribution est bonne, mais je n’ai, personnellement, pas particulièrement accroché avec le jeu de Julien Saada, incarnant Frédéric.

Finalement, c’est bien plus une histoire d’amitié qu’une histoire sentimentale qui est jouée, dont toute la grâce se cristallise dans l’interprétation du Tourbillon de la vie par l’ensemble de la troupe.

Charlotte Boschen

Une vie à t’attendre

Par une nuit sombre, étouffée par un épais tapis neigeux, au bout d’une allée obscure se trouve le Théâtre 13. Nos éducations sentimentales, réécriture aux accents saganesques du roman de Flaubert par la metteuse en scène Sophie Lecarpentier, plonge le spectateur dans un univers qui sort de la scène pour passer derrière l’écran et revêtir une esthétique de film. Frédéric Moreau, jeune provincial au lyrisme exacerbé monte à Paris dans l’espoir de devenir un grand écrivain. Foudroyé à la simple vue de Madame Arnoux, apparition au milieu des annonces mélodieuses de la SNCF, Frédéric s’oublie pour ne vivre que dans l’espoir de revoir l’objet de son désir. Le spectateur suit alors les déambulations de la bande d’amis de Frédéric (comme tout droit sortis d’un film de Guillaume Canet) ; rentiers, oisifs ou autres personnages aux professions dont les libellés ne font qu’entretenir le mystère. Le besoin de tendresse, la peur de la solitude, l’envie d’enfants, l’implication dans la société entraînent les personnages vers des choix de raison qui, même s’ils ne poussent pas vers le drame, les font mourir à petits feux. Une demi-vie ponctuée de grands malheurs comme la perte d’un enfant ou de petites déceptions. Et quand enfin pris par un regain de courage les personnages décident de quitter cette existence qui les détourne d’eux-mêmes, ces alliances de circonstance pour remplir un vide sans fond, ce n’est que pour leur faire goûter quelques moments de bonheur absolu déjà corrompus par le regret. Madame Arnoux, lors du simulacre de scène de rupture, met en mots leur histoire à contretemps : « passer une vie ensemble sans la partager ».

Nos éducations sentimentales réussit son pari de capter l’essence immarcescible de l’œuvre de Flaubert. La voix de Flaubert se teinte des accents pastels de Jaques Demy et se mélange aux paroles de Johnny Hallyday. Le texte, dans son art de la formule élégante amène parfois le spectateur à se demander si Flaubert n’aurait pas soufflé ces lignes. La pièce navigue dans une polyphonie qui peut sembler hétéroclite mais qui jamais ne verse dans la cacophonie. On pourrait reprocher néanmoins quelques lenteurs dans le démarrage de la pièce qui se laisse séduire par les facilités d’une certaine vulgarité qui tranche avec l’évanescence de la passion contenue dans un regard entre Frédéric et Madame Arnoux.

Le temps réel, celui du monde, des informations pénètre celui du cœur par l’intermédiaire d’un vieux transistor duquel les attentats du onze septembre, la résignation de Jospin arrivent en sourdine aux oreilles des personnages. Autre représentant de ce monde matériel où le sentiment n’a plus sa place, Jacques, pur produit des écoles de commerce, au langage truffé d’anglicismes et modelé sur un manuel de marketing. Pourtant, sous son beau costume se cache un homme qui ne croit déjà plus dans son propre personnage.

C’est bien cela que Nos éducations sentimentales nous apprend : ne pas se leurrer en croyant qu’on a La vie devant soi.

Victoria Robert

Nos éducations sentimentales est une pièce de théâtre mise en scène par Sophie Lecarpentier avec la Compagnie Eulalie au Théatre 13. Il s’agit d’une adaptation contemporaine assez libre du roman de Flaubert. L’histoire se déroule autour de Frédéric un jeune rouennais venu faire ses études à Paris. Là, il rencontre le riche couple des Arnoux et tombe amoureux de la femme, Marie Arnoux. La pièce donne toutefois une place aux autres personnages dont on suit aussi les interactions et les évolutions. La pièce se déroulant de façon linéaire sur une vingtaine d’années, et l’utilisation habile de l’espace de la -petite- scène pour évoquer les changements ont retenu mon attention.

            Tout d’abord, il est intéressant d’analyser la manière dont différents espaces sont créés sur scène. Le décor est simple : il n’y a qu’un mur blanc, en partie caché par un grand rideau, avec une ouverture en forme de porte sur la gauche. Ces trois éléments servent de base aux décors. Le mobilier est réduit au minimum, d’ailleurs le grand mur blanc sert de façon récurrente à suggérer des meubles en ombre chinoise. Parfois un espace précis occupe toute la scène comme c’est le cas d’une scène à la piscine suggérée par des jeux de lumière et de son évoquant l’eau. Sinon de nombreuses scènes donnent à voir plusieurs espaces qui se confondent. Fréquemment, c’est le petit studio de Frédéric au-devant de la scène qui côtoie le grand appartement des Arnoux derrière lui. Alors les acteurs occupent le même espace tout en appartenant à deux endroits géographiques différents. Si cela permet de souligner les différences sociales entre Frédéric et le couple Arnoux, cela permet aussi de suggérer un lien sentimental plus fort entre Frédéric et Marie.

            L’autre aspect intéressant est celui de la temporalité. Les ellipses sont fréquentes et sont suggérées de différentes manières. Deux ont particulièrement retenu mon attention. D’abord il y a la présence de cette radio qui murmure à plusieurs reprises entre deux répliques : “un avion a foncé dans les tours jumelles…” ou encore “la femme de Dominique Strauss-Kahn n’a pas souhaité s’exprimer..”. C’est une manière discrète mais efficace de suggérer le temps qui passe tout en rappelant l’univers plus vaste dans lequel s’inscrivent les personnages. L’autre exemple qui m’a marqué est celui de la grossesse de Rose, la compagne de Frédéric. Celle-ci, folle de joie lorsqu’elle l’apprend, court donner la nouvelle à Frédéric assis dans son fauteuil à l’extrémité gauche de la scène. La lumière s’abaisse, la voix-off de Frédéric retentit pour décrire ce qu’il ressent face à cet événement, et Rose se met alors à traverser lentement la scène, les mains sur son ventre. Sa silhouette se découpe sur le rideau blanc, son ventre gonfle et s’arrondit au fur et à mesure qu’elle marche et neuf mois passent en 90 secondes. Il me semble que l’espace et le temps ont été soigneusement mis en scène de manière à faire ressortir l’essentiel de la pièce: ses acteurs.

Anaïs Fiault

 

Photo : Compagnie Eulalie