Naissance d’un chef d’œuvre

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La compagnie Mack et les gars, avec le soutien de l’Adami et l’aide du Théâtre de l’Abbaye s’est lancé le défis de retracer l’aventure de Samuel Beckett et ses acolytes en 1953. Ils s’inspirent ainsi du processus de création d’En attendant Godot, depuis les prémices de son écriture jusqu’au scandale de sa première. Le metteur en scène Stéphanie Chévara s’est appuyée sur quelques textes de références pour expliquer la genèse et les enjeux de la naissance des chefs d’œuvres qui seraient l’apanage du seul talent humain.

Elle met en scène l’écrivain (rôle finement interprété par Barthélémy Goutet ) et sa femme Suzanne (joué par Morgane Bader), mais surtout Roger Blin (Laurent Collard) qui est le premier à sentir l’intérêt exceptionnel du texte et grâce à qui, au bout de quatre ans d’efforts, parfois désespérés, la pièce verra enfin le jour au théâtre de Babylone. Elle occasionnera d’abord scandale et fauteuils cassés parce que les personnages disaient « merde » et s’injuriaient ; avant de remporter un succès phénoménal jamais démenti, d’être traduite depuis lors en cinquante langues et jouée à travers le monde.

La mise en scène, exemplaire par sa fluidité, est de facture intimiste, impressionniste. De ce fait, nous ne quittons jamais la sensation d’être dans les coulisses d’un théâtre. Par un voile, la scène est divisée en trois parties. A l’avant-scène se déroule la chronologie des événements ; derrière un voile, une scène, une rangée de fauteuil. Ce voile laisse découvrir dans l’ombre des scènes ou des tableaux, qui semblent flotter dans le souvenir, la récréation du passé, dans un espace temps improbable et un peu inouï. Surgissent à travers ce voile des évocations poétiques, tapies dans la pénombre du souvenir, des éléments significatifs, les chapeaux melon, l’arbre, deux silhouettes, un fragment de texte, l’analyse d’un personnage etc.

Amal Guermazi

Naissance d’un chef d’œuvre, mise en scène par Stéphanie Chévara, est une pièce qui raconte le théâtre dans le théâtre. Elle incarne l’histoire de l’un des plus grands auteurs du siècle dernier, Samuel Beckett et sa pièce qui a fait scandale à sa représentation. Basée sur les souvenirs de Roger Blin, dans le livre Roger Blin, souvenirs et propos : recueillis par Lynda Bellity Peskine, cette pièce est avant tout une mise en abîme, qui montre la beauté du théâtre comme ses difficultés, en particulier le théâtre indépendant, les auteurs peu connus et les mises en scène sans financement. C’est une histoire connue, autour du scandale et la popularité soudaine qui a entouré En attendant Godot à sa sortie, mais aussi ses dessous avant la célébrité. On prend alors conscience des déboires de Roger Blin pour mettre en scène la pièce et les doutes de « Sam », superbement interprété par Barthélémy Goutet, dont la ressemblance physique avec Beckett ne gâche rien.

Il y a la musique aussi, utilisée d’une manière que l’on rencontre plus souvent au cinéma qu’au théâtre, avec une chanson, Mad World (Tears for Fears, 1982) qui vient rythmer le spectacle et lui donne une dimension nostalgique.

Le récit est peu linéaire, les « flash-backs » et le mouvement du temps représenté avec succès par des voiles, qui cependant éloignent un peu trop souvent le spectateur du plateau. Au fond de la scène, des sièges de théâtre, en miroir des spectateurs, où s’assoient Beckett ou Blin, désillusionnés par les difficultés. Les rebondissements sont là, ainsi que les sauts dans le temps, trois ans de mise en scène et, avant cela, tout une vie pour Beckett. Toute la pièce tend vers cette fin, à la fois glorieuse et douce-amère, lorsque le scandale apporte à En attendant Godot une célébrité inattendue. Le reste est léger et intimiste, simple dans sa créativité. On y retrouve les anecdotes de toute mise en scène, la folie douce de Blin et les paroles célèbres de Beckett : « Tout ce succès ! Je me demande si ce n’est pas là la preuve que je ne suis pas compris. » C’est un bon moment.

Flore Picard

Faut-il encore présenter Samuel Beckett et son œuvre ? Particulièrement connu pour sa pièce en deux actes, En attendant Godot, l’auteur irlandais est encore l’objet de nombreuses études critiques universitaires. Au cours des soixante dernières années, Godot est devenu un chef-d’œuvre œcuménique au même titre que Dom Juan, Œdipe ou Le Roi Lear. Naissance d’un chef-d’œuvre rend ici un excellent hommage au maître du « théâtre de l’absurde ».

Il est bon de rappeler la genèse de Godot. C’est ce à quoi s’attache la pièce jouée ici sur la scène au théâtre de Belleville. Bien loin du succès qu’elle connaît aujourd’hui, la pièce a d’abord été décriée pendant les mois qui suivirent sa première représentation au théâtre de Babylone en 1953.

Tout au long de la représentation, le spectateur suit chronologiquement les aventures qui ont menées au succès de Godot. La mise en scène de Stéphanie Chévara, intimiste bien que minimaliste, est remarquable. Le dispositif scénique est une mise en abyme théâtrale. Sur les planches, l’espace scénique est tripartite : au premier plan, les coulisses d’un théâtre signifié par un bureau, celui de Roger Blin (Laurent Collard), sur lequel trônera le manuscrit beckettien. Au milieu de la scène, c’est l’espace du « théâtre dans le théâtre » parfois même, la surface devient le témoin de scènes méta théâtrales où l’on répète. On y fait passer des castings, on discute, débat des costumes à adopter et de la représentation d’une manière générale. Fait rare au théâtre, la cuisine même de celle-ci se dévoile aux yeux du spectateur. Il devient un témoin privilégié : il est ce néophyte qui assimile l’histoire de la première représentation de En attendant Godot jusqu’à son succès, qui suit religieusement cette chronologie. Mais il est également celui qui apprend tout de la construction scénaristique et scénographique d’une pièce de théâtre, ici il s’agit en l’occurrence de celle de Beckett mais cela vaut pour toute autre pièce de théâtre. Un travail colossal mis en scène dans la pièce et qui procure ses lettres de noblesse à l’œuvre beckettienne.

La pièce repose également sur le duo que forme Laurent Collard et Barthélémy Goutet (dans le rôle de Samuel Beckett). L’un est vivace et retranscrit parfaitement toute la passion qui peut habiter un metteur en scène, l’autre, dont la ressemblance avec Beckett est frappante, tient un sublime jeu d’acteur. Le reste de la distribution est tout aussi bonne. La scénographie est moderne, le tableau qui a inspiré à Beckett cette histoire (Deux hommes contemplant la Lune de Caspar David Friedrich) est longuement projeté sur la scène, la musique ponctue agréablement les actions. Mention spéciale au saisissant « Mad World » interprété par Sara Hickman. En bref, une pièce à voir.

Lydia Quérin

Le 3 décembre, le Théâtre de Belleville proposait une pièce inspirée par l’histoire vraie de la création d’En attendant Godot de Samuel Beckett : Naissance d’un chef d’œuvre. Cette pièce s’apparente à un projet quasi documentaire, visant à retracer l’aventure que fût celle de Samuel Beckett et ses acolytes. On y retrouve la conception de l’œuvre, depuis les prémices de son écriture jusqu’au scandale de sa première. C’est Roger Blin, qui en 1952, montait pour la première fois au monde, la pièce de Beckett au Théâtre de Babylone. Stéphanie Chévara a donc décidé de le convoquer sur scène accompagné de Samuel Beckett ainsi que tous les protagonistes, comédiens, qui ont contribué à sa renommée. Le choix des comédiens fonctionne : Laurent Collard dans le rôle Roger Blin et Barthélémy Goutet interprétant Beckett, nous ont présenté un jeu d’acteur brillant. La personnalité de Beckett avec son humour acéré et sa pointe d’accent, ainsi que celle de Blin esthète inquiet et en même temps convaincu du bien-fondé de sa démarche, ont été étudié en profondeur pour nous offrir une pièce d’histoire littéraire grandeur nature.

Stéphanie Chévara a, à la fois écrit, adaptée et mis en scène la pièce. Force est de constater qu’elle a parfaitement réussi à retranscrire les peurs, les épreuves, les incertitudes, les doutes et les découragements ressentis par la troupe à l’occasion des répétitions jusqu’à sa présentation. L’univers de Godot est une « désespérance comique » selon elle et, en effet, Beckett résumait ainsi son projet : « Je n’ai rien à dire mais je suis le seul à savoir à quel point je n’ai rien à dire et ça je suis obligé de le dire ». Il y a donc par-delà les difficultés apparentes, une impérieuse nécessité de créer cette pièce, de dire cette attente.

Les quelques projections de vidéos d’archives ainsi que le retour mélancolique du « Mad World » dans la reprise de Gary Jules, complète ce tableau poétique. Cette chanson est bien choisie et insuffle un vent de nostalgie sur la scène. On retrouve sans surprise les éléments de décor que l’on associe tous à Godot : les silhouettes, l’arbre, les chapeaux melons. Dans l’intimité de ce théâtre, le spectateur se sentait comme convoqué dans ce processus d’élaboration artistique. Souvent pris à parti indirectement, par exemple lors de conflits entre Beckett et Blin, il m’a semblé qu’à la sortie de la salle le public avait presque été acteur dans cette représentation. Plus qu’un simple témoin, il a assisté les metteurs en scène, il a été présent à leurs côtés tout au long de la pièce en surveillant son avancée, en comparant sa propre lecture de la pièce à celle des deux protagonistes.

Ce fut donc une expérience hors du commun et très éclairante qui nous invite à relire la pièce sous différents regards. De cette pièce ressort l’idée que rien n’est fixé d’avance dans l’interprétation, c’est l’imagination du spectateur qui donne toute sa force à l’œuvre. Dans En attendant Godot, l’auteur lui-même admet en savoir aussi peu que le spectateur mais au regard de la Naissance d’un chef d’œuvre, on nous amène à penser que la rencontre de Vladimir et Estragon, ces deux hommes, très différents, aurait quelques analogies avec celle que l’on nous présente sous les yeux entre Roger Blin et Samuel Beckett.

Léo Guillou-Keredan

« Tous ce succès… ! Je me demande si ce n’est pas là, la preuve que je ne suis pas compris. » Samuel Beckett après le succès d’En attendant Godot.

Comprendre la naissance de ce qui n’a pas été compris, voilà l’idée alléchante de Naissance d’un chef d’œuvre, la nouvelle pièce écrite, adaptée et mise en scène par Stéphanie Chévara, inspirée de l’histoire vraie de la création d’En attendant Godot (1952), de Samuel Beckett.

Produite au charmant et intimiste Théâtre de Belleville (Paris 11ème) par la Compagnie Mack et les gars, la pièce de Stéphanie Chévara nous plonge dans l’histoire mouvementée de la naissance du chef d’œuvre de Samuel Beckett, de son écriture jusqu’au scandale de la première en 1953. Si la pièce est aujourd’hui jouée à travers le monde et a « changé l’état du théâtre », peu ont cru en sa nouveauté et en sa nécessité à l’époque. Il faut rappeler les tumultes que connurent les premières représentations, qui prenaient souvent l’allure de pugilat entre les défenseurs et les opposants à la pièce. Chévara choisit de retracer cette histoire à travers la relation privilégiée entre Beckett (joué par Barthélémy Coutet), sa femme Suzanne Déchevaux-Dumesnil (Morgane Bader) et Roger Blin son metteur en scène (Laurent Collard). On découvre ainsi le rôle primordial joué par Roger Blin dans l’éclosion difficile d’une des plus grandes pièces du XXème siècle et que Beckett résume ainsi de manière énigmatique : « Je n’ai rien à dire mais je suis le seul à savoir à quel point je n’ai rien à dire et ça je suis obligé de le dire ». Chévara cherche aussi à expliquer de manière subtile et souvent personnelle l’incroyable divergence des réactions sur l’œuvre, qui ne correspondaient que très peu à l’idée que l’auteur se faisait de son texte. Beckett ne compris d’ailleurs jamais le succès final de Godot.

L’écriture est instructive, légère et souvent drôle, la distribution est excellente. Il faut souligner la justesse avec laquelle Barthélémy Coutet interprète un Beckett désabusé par la tournure que prennent les évènements qui nous fait rire. Chévara opte pour une mise en scène léchée et efficace aux notes parfois poétiques. On appréciera le mélange des genres musicaux et une vraie ingéniosité et originalité dans l’utilisation de l’espace scénique.

Paul Facomprez

Retraçant la genèse de la première représentation d’En Attendant Godot, Naissance d’un Chef-d’œuvre (une pièce montée par la compagnie Mack et les Gars, basée sur des documents d’archives et une biographie de Deidre Bair) réalise un tour de force technique qui sert particulièrement bien le propos de la pièce : la difficulté à percer, dans le contexte d’après-guerre, d’une œuvre pourtant aujourd’hui fondamentale du théâtre de l’absurde.

La mise en scène dirigée par Stéphanie Chevara se révèle être d’une très grande finesse. Elle s’amuse en profondeur avec les grands codes de la dramaturgie brisant irrévocablement le 4ème mur puis le reconstruisant froidement dans un travail original d’entremêlements de diverses temporalités. On pensera notamment à cette scène fabuleuse de fluidité dans laquelle 3 dimensions sont conjointes : le plateau se découpe alors en trois champs de profondeur. D’une part, dans le fond du plateau, on découvre Samuel Beckett et sa femme Suzanne assistant à une pièce de théâtre qui semble prendre place entre eux et les spectateurs auxquels ils font face. D’autre part, au centre de la scène se joue la représentation à laquelle Suzanne et Beckett assistent. Et enfin, tout au bord du plateau, proche et face au public, Roger Blin s’adresse à l’audience en lui exposant son désir de représenter la pièce que Beckett lui a soumise. On a ainsi affaire à « a play within a play » puisque la femme de Roger Blin (qui est également comédienne dans la pièce que regardent Suzanne et Samuel en arrière-plan) n’a de cesse de l’appeler parce « qu’il est l’heure », et on le découvre alors, suite à un déplacement vers l’arrière de la scène et un détour rapide par les coulisses, dans le rôle d’un personnage de la pièce qui se joue devant Beckett et sa femme à l’intérieur même de la pièce à laquelle nous, spectateurs, assistons. Cette tridimensionnalité excédant les expérimentations shakespeariennes de jeu dans le jeu confère un caractère méta à l’oeuvre de Chevara qui va se dessiner en filigrane tout au long du spectacle et donner un aspect profondément ludique à ce retour historique sur la première représentation d’En Attendant Godot. La séparation entre les deux pièces (celle à laquelle nous assistons et celle dont nous retraçons l’historique) devient peu à peu floue. Roger Blin est réellement imprégné par l’œuvre de Beckett au point qu’il prend plaisir à rappeler le petit Serge trois fois sur scène pour s’amuser à l’entendre répéter « à demain » comme le fait le garçon dans En Attendant Godot qui promet l’arrivée imminente mais éternellement retardée de la fameuse entité éponyme. On songera également au moment – d’une puissance esthétique remarquable grâce au travail méticuleux exercé sur la lumière – où Blin se métamorphose lui-même en Estragon grotesque quand il envisage une adaptation clownesque de l’œuvre de Beckett.

On nous propose par ce biais une approche non seulement didactique mais avant tout ludique de l’histoire de la mise en place de la première représentation d’En Attendant Godot. De nombreuses informations nous sont offertes sur cet événement difficile mais majeur dans la vie de Samuel Beckett, et que l’on soit néophyte ou non à l’œuvre de tel personnage, le spectacle est savoureux de fluidité, d’humour et de justesse. On retiendra de cette pièce un panel d’anecdotes pertinentes et un moment d’onirisme maîtrisé de bout en bout.

Roxane Lechevalier
Photo : Dominique Martigne