Maurice Ravel – Les dissonances

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Le 3 Octobre 2016, la Philharmonie de Paris accueillait David Grimal et son collectif Les dissonances qui présentaient certaines des compositions de Ravel.

C’était la première fois que j’assistais à un concert à la Philharmonie. Immédiatement, le lieu instaure une sorte de magie, de poésie. L’architecture de la salle est aussi novatrice à l’intérieur qu’à l’extérieur : le bâtiment a une forme inédite et l’intérieur de la grande salle a une disposition tout aussi originale. La plupart des spectateurs entoure l’orchestre, comme dans une arène. D’autres sont sur des balcons suspendus, comme pour être entourés par le son. La conception de la salle représente à la fois une performance architecturale et un défi acoustique qui forcent l’admiration (au sens commun mais aussi et surtout au sens étymologique, celui de s’étonner, de regarder vers).

C’est dans cette atmosphère que se font entendre les premiers sons des violons qui s’accordent. Quelques secondes plus tard, les premières notes des Valses nobles et sentimentales envahissent la Philharmonie. On peut immédiatement apprécier la qualité sonore de la salle. L’acoustique exceptionnelle provoque la sensation d’être enveloppé par la musique  et instaure un rapport d’intimité à la musique et aux instrumentistes. La mise en scène, si on peut l’appeler ainsi, est simple : les instrumentistes sont placés selon le schéma conventionnel et sont tous vêtus de noir. Seule particularité : il n’y a pas de chef d’orchestre à proprement parler. David Grimal, le fondateur du collectif, joue parmi les instrumentistes.

C’est ainsi que pendant plus de deux heures, les musiciens vont interpréter un panel assez large des œuvres de Ravel. Des valses nobles et sentimentales à Daphné et Chloé en passant par le célèbre boléro, les morceaux sélectionnés sont divers et ont tous un rapport avec la danse.

Le rythme de la représentation oscille entre douceur et frénésie. Deux figures opposées sont récurrentes et s’entrechoquent fréquemment dans le concert : l’ordre et le désordre. C’est le cas notamment dans les valses nobles et sentimentales dont les mouvements sont tantôt lents et doux, tantôt très vifs. L’harmonie et le calme des premiers mouvements sont contrés par une rupture rythmique dans les mouvements suivants, qui sont beaucoup plus intenses. Sa diversité harmonique fait de ce morceau une composition très atypique, assez complète mais pas forcément très cohérente.

Pour Tzigane, c’est un peu différent. Cette rhapsodie nous invite au voyage dans le folklore hongrois (qui a inspiré la musique). David Grimal est debout, il montre ses talents de virtuose dans un solo lent et solennel de quelques minutes au violon puis est ensuite progressivement rejoint par le reste de l’orchestre. Le rythme s’accélère à mesure que les instrumentistes viennent s’intégrer à la mélodie, participant ainsi d’une frénésie envoutante qui semble devenir incontrôlable. On a l’impression que chaque instrument s’ajoute au tout de façon harmonique tout en affirmant son identité sonore.

D’autres morceaux sont beaucoup plus conventionnels, avec une mélodie plus régulière, qui s’inscrit dans une continuité sonore qui fait davantage sens pour l’oreille et qui est de facto plus agréable à entendre. Les deux thèmes qui composent le Boléro sont ainsi répétés pendant quinze minutes dans un crescendo orchestral. Le morceau commence de manière très douce. Le rythme est lent puis peu à peu, des musiciens s’ajoutent presque imperceptiblement à la musique pour finir dans une interprétation magistrale. Ces quinze minutes sont un quart d’heure d’euphonie réjouissante. Le public se délecte non seulement d’entendre les musiciens interpréter ces notes qu’il connaît mais aussi de les regarder : ils prennent du plaisir à jouer, dégageant une énergie et une joie contagieuses.

Les deux pôles d’ordre et de désordre se retrouvent au sein des morceaux mais aussi à l’échelle du concert puisque les morceaux présentés appartiennent à des paysages musicaux sensiblement différents, et l’enchaînement est parfois surprenant. On s’interroge sur les raisons du choix de les jouer ensemble et dans cet ordre-là.

En bref, les Dissonances ont proposé une interprétation dans l’ensemble éblouissante des morceaux de Ravel. Si certains morceaux m’ont laissé dubitative par leur composition, l’interprétation des musiciens n’en reste pas moins remarquable. L’orchestre offre une présence scénique intense qui capte le public, ravit ses sens et l’emmène dans une sorte d’ivresse pendant toute la soirée. Vers 23h30 le son des instrumentistes s’est éteint pour laisser place à celui du public : un tonnerre d’applaudissements.

Linda Beddiar

« Du moment que les musiciens sont bons, le chef n’est là que pour amuser le public », répétait souvent un chef d’orchestre que j’ai connu. Ce dernier aimait, à la fin des concerts, s’asseoir au premier rang pendant quelques secondes pour montrer aux spectateurs la virtuosité de l’orchestre. David Grimal, directeur artistique de l’ensemble Les Dissonances, érige cette pratique en un véritable principe. L’ensemble Les Dissonances ne comporte en effet pas de chef d’orchestre, les musiciens démarrant sur l’impulsion du premier violon et restant seuls du début à la fin. A la place du chef trônent donc des musiciens solistes au centre de la scène, de la harpe à la caisse claire. Conception originale qu’est donc celle du concert selon David Grimal et ses musiciens. L’attitude de ces derniers est également surprenante : l’orchestre présent sur scène ne s’embarrasse pas de protocole, et laisse les musiciens qui ne jouent pas sortir de scène entre les morceaux. Mais ce qui est plus frappant encore est l’attitude des musiciens, tout à fait survoltés. Habités par leur musique, ils nous présentent un véritable show en accentuant leurs mouvements d’archet, très théâtraux. Troupe joviale qui fut récompensée par des applaudissements bien nourris à la fin du concert.

Dans la somptueuse salle de la Philharmonie de Paris, l’orchestre Les Dissonances nous proposait un programme centré autour de Maurice Ravel, compositeur à la charnière du XIXème et du XXème siècle, entré au Panthéon pour son célèbre Boléro, repris plus tard par un autre Maurice, du nom de Béjart. Ravel hésita dans son œuvre entre tradition et modernité, comme le montre le programme présenté. On alterne en effet entre des œuvres aux accents romantiques, comme les Valses nobles et sentimentales, Daphnis et Chloé ou Tsigane, et d’autres morceaux plus expérimentaux, tels que La Valse, qui bouleversent les accords habituels et bien entendu le Boléro.

Ravel disait de celui-ci : « Je n’ai écrit qu’un seul chef-d’œuvre, le Boléro, malheureusement il ne contient pas de musique ». Pourtant, le Boléro continue d’enchanter les mélomanes amateurs et confirmés depuis des décennies, son refrain lancinant produisant toujours le même effet sur les auditeurs. En effet, le morceau se base sur la répétition d’un thème hispanisant, et ce 18 fois, thème que se transmettent à leur tour chacun des musiciens. Le Boléro permet alors de révéler au public la beauté de chaque instrument. Voir ce Boléro joué et non dansé, comme on le voit souvent par Jorge Donn, montre le talent des instrumentistes qui réussissent à garder l’auditeur en tension pendant 15 minutes « d’anti-musique », jusqu’à un final brutal et assourdissant, qui demeure le meilleur moment selon moi. Les musicologues y voient en général une métaphore de l’acte sexuel, la fin symbolisant l’orgasme du spectateur ; cette interprétation me paraît toutefois trop littéraire pour une œuvre qui veut avant tout se jouer des règles musicales. Mais trêve de disserter sur le Boléro, on réduit trop souvent Ravel à ce morceau. Ainsi, je vous invite à découvrir La Valse, et surtout Daphnis et Chloé, morceau serein qui met en relief le jeu des violons, qui sont pour moi des petits chefs-d’œuvre.

Justine Longinotti

En ce mardi 3 octobre 2016, le programme du concert classique à la Philharmonie de Paris présageait une belle soirée en compagnie de Maurice Ravel. Entre les valses, les deux ballets symphoniques que sont le Boléro, Daphnis et Chloé, puis la rhapsodie de concert, Tzigane, la programmation laissait rêveur. D’autant que la rencontre entre ce monument français de la musique classique du 20ème siècle et le collectif des Dissonances présupposait une interprétation singulière et magistrale de ces œuvres classiques. En effet, cet orchestre surprenant, sans véritable chef d’orchestre, arrive à structurer et raconter une histoire sans fausse note.

Créé en 2004 par le violoniste David Grimal, actuel directeur artistique et premier violon, cet ensemble a emprunté le terme de dissonances à Mozart, souhaitant faire référence à son quatuor fameux et surtout pour faire écho à la définition même de ce mot une « divergence constructive par rapport à des habitudes de pensée », caractérisant inexorablement bien leur état d’esprit. Dans le programme donné, la liste des musiciens témoigne d’un cosmopolitisme évident pour un projet rassemblant tous les musiciens désireux de partager et collaborer sur un projet culturel ambitieux.

En entrant dans cette Philharmonie, outre l’architecture innovante de Jean Nouvel, le contraste avec l’environnement extérieur est indéniable. Pourtant, dans ce bâtiment de la Philharmonie, le temps est comme suspendu, et nous invite au voyage avec Ravel, si bien raconté par cet orchestre. Nous voyons des musiciens ondulés sans l’ombre d’une baguette ou d’un homme nous tournant le dos et réussissent à transmettre ces émotions au fur et à mesure que le concert avance. Cet ensemble est vivant, entre chaque morceau, les musiciens vont et viennent des coulisses à la scène, tantôt intimiste, tantôt grandiose, l’autonomie de l’orchestre sidère par la légèreté et l’accessibilité de leur musique au public. Ainsi, l’osmose arrive à son paroxysme, quand l’incroyable David Grimal dotée d’une dextérité remarquable interprète le solo de Tzigane. Cependant, la Philharmonie, qui depuis son ouverture ne cesse d’être plébiscité pour son acoustique remarquable et singulière, a perdu de sa superbe lorsque pour préparer Tzigane, rhapsodie pour concert, le son du violon de David Grimal s’est vu amplifié par un micro, retranscrivant un tout autre son, et retirant une partie de pureté de son instrument,  pourtant essentielle à la musique classique.

Néanmoins, les sonorités orientales incitent au voyage des cultures, les différents solistes vivent et interprètent chaque morceau porté par l’ensemble d’un groupe solidaire. Ainsi, nous penserons aux flutistes, remarquables, aux hautbois, fascinants, aux percussions et célesta, d’une justesse incroyable, puis les harpistes, d’une profonde authenticité. Le Boléro, somptueux et maîtrisé, clôture la première partie du concert, pour repartir de plus belle une fois l’entracte passée. Les deux derniers morceaux finiront par confirmer l’entente parfaite et la maîtrise des musiciens, qui lors d’un dernier rappel ont pu prouver leur générosité à un public véritablement conquis.

Marie-Alix Molinié

Le 3 octobre 2016, David Grimal et son collectif d’artistes ont interprété quelques pièces de Ravel, choisis comme satellites gravitant autour du célèbre Boléro. Ce qui surprend, c’est que le choix des œuvres paraît offrir au spectateur un nouveau prisme auditif, une nouvelle perspective d’écoute du Boléro (1928), jouée au milieu du spectacle. Ainsi, le spectateur, immergé dans une ambiance ravelienne après avoir écouté Valses nobles et sentimentales (1911) et Tzigane (1924), redécouvre ce chef-d’œuvre et repart à la découverte de nouvelles œuvres avec de nouvelles impressions et de nouveaux outils pour écouter Daphnis et Chloé, suite n° 2 (1913) et La Valse (1919-1920). Ce voyage dans l’œuvre est rhapsodique. Le spectateur voyage dans cette fresque de peintures musicales, collecte des impressions, arrive au sommet avec le Boléro, puis retombe dans la découverte de nouveaux vertiges en percevant les différences et ressemblances avec celui du Boléro.

Dans Les valses nobles, on voit déjà la créative innovation harmonique de Ravel, sa douceur et sa manière de séduire. Les titillants crescendos de chaque miniature crée séduit l’auditeur qui désire une montée toujours plus vive, plus intense jusqu’à ce que les tensions  mystiques recommencent avec quelques pics délicats d’espoir. Et les interprètes incarnent le tableau de Ravel; quelques-uns dansent la valse avec leurs instruments. Entre chaque morceau joué, on voit David Grimal qui se lève, affine son violon devant l’orchestre et joue avec eux. L’absence de directeur donne une couleur fluide au jeu musical, où chaque interprète apporte son impression, son coup de pinceau. Tzigane (rhapsodie de concert) fait penser au free jazz par son tempo libre. L’œuvre commence avec un solo de David Grimal. Les pizzicati, les glissandi, si caractéristiques de Ravel, donnent une texture musicale hors du commun au violon, qui acquiert une telle autonomie et  une telle autorité que l’orchestre ne vient qu’accentuer son jeu. David Grimal dance avec son violon et réussi à représenter ce violon que Ravel avait pensé pour que la violoniste Jelly d’Arányi le joue. Lorsque l’orchestre commence à accompagner le violon, les désarticulations se nuancent et la fluidité emporte le spectateur.

Ensuite, c’est le Boléro qui hypnotise. Son début « tzigane » paraît couler nécessairement des airs précédemment entendus. L’ovni qu’est le Boléro est mis en continuité dans la progression de son compositeur; son célèbre tambour résonne maintenant avec des échos qui non seulement l’expliquent, mais qui le rendent nécessaire. Or c’est justement cela ce que cette compagnie d’artistes cherche à offrir au public: un nouveau regard sur les grandes œuvres.

Ainsi, on pourrait dire que le début du concert est formateur pour l’oreille naïve; le milieu, purement contemplatif; la fin invite à comprendre et critiquer l’œuvre. Toute oreille attentive, même si elle ignore le langage musical, sentira les impressions que Ravel voulait transmettre. Ainsi, le « rythme bulgare » (mesure asymétrique à cinq temps, baptisé ainsi par Bartók) de la troisième partie de Daphnis et Chloé saute aux yeux, ou plutôt, aux oreilles et peint des « mouvements stationnaires ». Le concert se termine avec La Valse, « peinture d’un ballet » composé des mêmes vertiges que les œuvres précédentes, les mêmes ambiances ténébreuses, mais cette fois-ci avec des airs maritimes.

A la fin du spectacle, jeune et adulte sont sortis en dansant de la salle. On aurait dit le tableau fait par un artiste de la salle du concert pendant la durée du spectacle.

Daniela Restrepo

Depuis son inauguration en 2015, la Philharmonie de Paris, dont l’architecture novatrice pensée par Jean Nouvel ne cesse d’émerveiller, a bénéficié d’une programmation musicale riche, dense et diversifiée. Le concert qui se jouait lundi 3 octobre ne dérogeait pas à cette règle en mettant à l’honneur Maurice Ravel, compositeur du XXème siècle, à travers cinq œuvres de son répertoire, musicalement divergentes mais ayant pour fil conducteur un seul et même thème: la danse.

Sous la direction du violoniste et directeur artistique David Grimal, (dont la virtuosité n’est plus à prouver suite à son sublime solo dans Tzigane), les artistes du collectif musical « Dissonances »,  réussissent la prouesse de jouer sans véritable chef-d’orchestre en parfaite harmonie, ayant pour seuls guides leur oreille, leur talent, et leur alchimie évidente. Une alchimie qui naît d’une collaboration initiée en 2004 et fondée sur la recherche du partage et de l’excellence en réunissant des musiciens d’univers variés.

C’est donc dans une salle comble aux lignes épurées et à l’acoustique limpide, développée avec les pointures dans le domaine Marshall Day Acoustics et Ducks Scéno, que se sont enchaînées les œuvres, en commençant par les Valses nobles et sentimentales, lointain hommage à Schubert, au tempo majoritairement lent si ce n’est un crescendo assez marqué vers la fin. Puis la Tzigane, dont les notes miraculeusement atteintes par le violon faisaient dialoguer l’instrument avec les harpes au sein d’un merveilleux échange, laissant ainsi courir des frissons le long de l’échine. Se sont ensuivis le Boléro, que l’on ne présente plus, et la suite numéro 2 du ballet Daphnis et Chloé, où les glissandis et les arpèges des harpes accompagnées du son clair des flûtes et des hautbois invitaient à s’immerger dans une atmosphère onirique, empreinte de lyrisme, jusqu’à un allegro vif menant à une danse plus saccadée, plus agitée, dont la note finale laissait le spectateur sans voix.

Bien qu’ayant comme point d’orgue l’éternel et inévitable Boléro, œuvre la plus jouée dans le monde, dont l’interprétation, plus énergique et puissante (mention spéciale pour les percussions), était aussi surprenante que plaisante, le concert s’achevait avec La Valse, pièce moins connue des néophytes, plus subtile, moins accessible peut-être, que certains qualifieront de plus « dissonante », justement. Un pari risqué, donc, mais réussi. Une partie des spectateurs applaudissaient debout.

À la sortie, les esprits semblent être encore dans la salle, se refusant à la quitter, les éloges fusent de toute part, les regards sont hagards, rappelant ainsi à quel point la musique, (l’art!), peut émouvoir.

Maëlys Sierotnik
Photo : B. Martinez