Martyr

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Martyr est sans aucun doute une pièce « d’actualité ». Elle ose même s’attaquer à l’actualité la plus brûlante, la plus délicate à manier aussi, tant le sujet est sensible : la radicalisation religieuse d’un adolescent. Au travers de 27 tableaux entrecoupés de musique rock, Marius von Mayenburg dessine le portrait de Benjamin, un garçon pas tout à fait adulte mais plus tout à fait enfant, lancé à pleine vitesse dans une quête éperdue de sens et de rigueur. Armé d’une Bible qu’il cite à tout va, celui qui se rêve désormais en « glaive » de Dieu, entreprend une croisade contre le Bikini des séances de piscine, le préservatif des cours d’éducation sexuelle, la théorie de l’évolution enseignée en biologie. Au garçon qu’on violente à cause de son infirmité, il promet un miracle, à sa mère divorcée, la rédemption. Déroutés, non exemptés de leurs propres contradictions, les adultes – une mère débordée, un enseignant désabusé, un prêtre impuissant, un proviseur hypocrite – peinent à lui offrir une alternative. Seule sa professeure de biologie oppose une résistance, à ses risques et périls.

Gatienne Engélibert, la metteur en scène, fait le choix d’un décor sombre pour accueillir le drame : une pièce unique, couverte de tableaux noirs, où tour à tour, les personnages viennent jeter les mots qu’ils n’arrivent plus à se dire. Dans cet espace clos, Benjamin se débat, danse, s’exhibe nu, insulte, prie, s’exalte avec une énergie dont son comédien n’est pas dépourvu. Les adultes quant à eux, entrent et sortent : le texte aime à souligner leur lâcheté, leur insuffisance, leur complaisance parfois, leur refus de voir ou de lutter. On regrettera peut-être que la pièce ne fasse qu’effleurer le problème du père, celui de Benjamin, celui qui est parti, qui n’a jamais aimé, dont on parle sans jamais le voir. Chez l’adolescent en perte de repère (le terme est ici particulièrement approprié), il semble pourtant que l’objectif inavoué soit bien de remplacer cet éternel absent par quelqu’un, fût-il Dieu le Père en personne.

La pièce refuse le choix, pourtant attendu, d’une confrontation avec la radicalisation dite islamique. Au contraire, l’application de ses mécanismes à la religion chrétienne illustre la porosité des problématiques, et la facilité avec laquelle tout discours dogmatique peut faire basculer des adolescents dans la violence. Chez Benjamin, aucun instigateur, si ce n’est le texte de la Bible lui-même – dont on découvre ici le versant le plus noir.

Mais au-delà du pessimisme que lui impose l’actualité dont elle se nourrit, la pièce fait également le portrait délicat d’une enseignante décidée à aider son élève, à le ramener dans le giron de l’humanité. Le courage dont elle fait preuve rappelle qu’à la détermination de ces jeunes martyrs doit répondre celle des adultes qui les entourent. Car renoncer n’est déjà plus possible.

Mathilde Harel
Photo : Laurent Greslin / Claire Thévenin