La maladie de la mort

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La maladie de la mort est une expérience théâtrale unique, à la croisée des genres entre cinéma, littérature et théâtre. La question de la vision (vision de la femme par l’homme et inverse) est poussée à son extrême en rendant le spectateur à son tour aussi voyeur que le personnage de l’homme. Celui-ci n’a jamais aimé une femme. Il va payer une prostituée pour pouvoir l’aimer (ou du moins essayer) : il va tout faire pour explorer ce corps étranger et essayer de le comprendre et de le connaitre. Le spectateur assiste donc à leurs séances quotidiennes dans un hôtel de bord de mer où se mêlent jeux sexuels, observation et questionnements. La grande originalité de la mise en scène de Katie Mitchell réside dans la mise en abyme visuelle mise en place grâce aux opérateurs vidéo qui filment en direct les d/ébats des deux protagonistes. Nous assistons donc simultanément à un tournage de film, une performance théâtrale et une lecture à haute voix. Irène Jacob endosse d’ailleurs avec élégance le rôle de la narratrice et reprend des passages du récit de Marguerite Duras, dont la pièce est librement inspirée. On saluera également la performance des deux acteurs principaux qui se donnent corps et âme, ainsi que toute l’équipe qui les filme sur scène. On ressort du théâtre des Bouffes du Nord apaisé par la vision de ces deux corps nus magnifiés par une mise en scène ingénieuse qui révèle toute leur complexité. On est aussi par moment proprement hallucinés par l’intensité émotionnelle qui monte crescendo au cours de la pièce. J’ai toutefois été quelque peu déçue par la chute, qui n’était pas pour moi à la hauteur de la pièce.

Hélène Chaland

Du 16 au 3 février 2018 se joue au théâtre des Bouffes du Nord la Maladie de la mort, une adaptation du roman de Marguerite Duras par Alice Birch mis en scène par Katie Mitchell. La troupe du théâtre de la ville de Paris évolue sous les lumières d’Anthony Doran, la femme est interprétée par Laetitia Dosch et l’homme par Nick Fletcher. L’histoire de la Maladie de la mort peut être résumée de cette façon : un homme homosexuel dans l’impossibilité d’aimer et d’éprouver des sentiments, une femme qui se prostitue de façon occasionnelle. Elle lui doit obéissance et dévouement, il apprend à l’aimer. Très vite, elle met un mot sur son mal, l’homme est atteint de la maladie de la mort, et tente de le vaincre grâce au corps de la femme. Ils ne sont jamais nommés, comme si seules leurs chairs avaient de l’importance.

« Vous devriez ne pas la connaître, l’avoir trouvée partout à la fois, dans un hôtel, dans une rue, dans un train, dans un bar, dans un livre, dans un film, en vous-même, en vous, en toi, au hasard de ton sexe dressé dans la nuit qui appelle où se mettre, où se débarrasser des pleurs qui le remplissent. »

C’est par cette phrase que débute la pièce, extraite de l’oeuvre de Marguerite Duras, narrée par Irène Jacob. La scène est découpée par de hauts murs entourant une chambre d’hôtel sommaire, un grand lit deux places, une table, des étagères, un balcon donnant sur la Mer noire. La petite taille de la scène donne un sentiment d’enfermement aux spectateurs, dont certaines parties lui sont cachées en fonction la place qu’il occupe dans la salle. La pièce est filmée, ce qui permet une vision d’ensemble de la scène, projetée sur grand écran. C’est peut être la limite de la mise en scène : les caméramans sont nombreux, trop pour la petitesse de la scène ce qui nuit à la représentation, et au jeu des acteurs, qui n’est ni du cinéma, ni du théâtre. En effet, toute la pièce est filmée, mêlée à l’histoire de la femme lorsqu’elle était enfant. L’ajout des caméras est bénéfique à la scène lorsque les corps des acteurs sont projetés, plaçant les spectateurs au coeur de leurs intimités et rendant le récit de Duras vivant et imagé. Mais souvent, c’est le visage des acteurs qui est présenté, ce qui dénature le théâtre : peut-être aurait-il fallu filmer quelques passages de la pièce ? Les comédiens parlent très peu, ils crient, se battent, font l’amour sans s’aimer, au rythme du récit. Souvent nus, car le corps est la source du mal-être, l’homme et la femme se changent sur scène, parfois en sous-vêtements, d’autre fois en tenue de ville, un jean, un tee-shirt et des baskets, ou encore en robe de soirée. Mais l’ambiance générale de la pièce est étrange : peut-être pas assez sombre, ce qui crée une distance avec le texte de Duras, qu’elle avait pourtant entrepris de présenter au théâtre.

Rosa Vecchione

La Maladie de la mort est un roman de Marguerite Duras, il a été adapté à la scène par Alice Birch et monté par Katie Mitchell aux Bouffes du nord.

Ce huis clos donne à voir L’Homme (Nick Fletcher) prisonnier d’une chambre d’hôtel, de la même manière qu’il se sent prisonnier de son corps et de ses désirs homosexuels. La Femme (Laetitia Dosch) est la seule à pouvoir sortir de la chambre ; malgré son statut de prostituée, elle a accès à une forme de liberté. Ils sont nus la plupart du temps et ont des rapports physiques parfois violentés (le spectacle est déconseillé aux moins de 18 ans). La Narratrice (Irène Jacob), intervient ponctuellement en lisant quelque ligne du roman. Ils parlent globalement peu et leur voix respectives se sont accordés sur la monotonie.

Les deux comédiens sont filmés et projetés en direct sur un écran en ton de gris. Il y a de nombreux techniciens sur scène : un preneur de son, deux cadreurs qui manipulent de grosses caméras à trépied parfois, et des assistants qui déplacent le décor de façon à pouvoir filmer le comédien sans filmer le public ainsi que d’autres qui rangent les fils des caméras, apportent des accessoires …

Sur l’écran étaient également projetées des vidéos préenregistrées, montrant la sortie de La Femme dans l’ascenseur ainsi que ses souvenirs d’enfance, lorsqu’elle a été confrontée pour la première fois à cette maladie de la mort.

Tout ce remue-ménage, ces allées et venus, et le peu de soin pris à considérer la scène comme lieu principal de réalisation du spectacle vivant m’ont beaucoup dérangée. On aurait dit les coulisses d’un tournage. Ainsi, l’intimité entre les deux comédiens n’est pas crédible et le quatrième mur instauré par la présence des techniciens entre le public et les comédiens m’a empêchée de croire à leur histoire.

Cindel Cattin

Après déjà plusieurs adaptations au théâtre, c’est à Katie Mitchell de proposer aux Bouffes du Nord sa vision de La Maladie de la mort, roman que Marguerite Duras publie en 1982. C’est l’histoire à la fois simple et singulière d’un homme qui paye une jeune femme pour que chaque nuit, elle s’allonge nue dans son lit, silencieuse et soumise. L’homme veut apprendre à aimer, lui qui n’a jamais éprouvé ce sentiment. Katie Mitchell a choisi d’utiliser le média cinématographique : sur le plateau, un décor de cinéma, et une équipe de cameramen qui filment les deux personnages incarnés par Laetitia Dosch et Nick Fletcher, tandis qu’au-dessus, la vidéo est diffusée en direct. Sur le côté, une cabine d’ingénieur du son où Irène Jacob, la narratrice, enregistre une voix off.

Le texte de La Maladie de la mort est caractéristique du style de Duras, moderne par son aspect épuré, sa simplicité. Les phrases lues par Irène Jacob sont courtes, descriptives. Ce dénuement du texte se reflète dans une mise en scène sans fioritures, et des acteurs nus qui font vivre les silences. La projection renforce cet effet : en noir et blanc, elle est constituée de plan fixes, rapprochés, qui mettent en valeur les expressions d’acteurs immobiles.

Le choix audiovisuel est une référence explicite au média pornographique. A plusieurs reprises, l’homme regarde des vidéos pornos, impassible ou s’efforçant d’éprouver un désir qu’il n’a jamais ressenti. On assiste à plusieurs scènes de sexe, simulées mais violentes. Toutefois, la vidéo en noir et blanc se distancie finalement d’un genre aux couleurs plus crues, et a davantage l’allure d’un « film d’auteur ».

C’est là que le décalage entre vidéo et scène se montre très intéressant. Le ressenti face à deux représentations des mêmes évènements n’est pas le même : le plateau est plus cru, la vidéo plus angoissante. On regrettera toutefois la disposition de la salle : il s’agit d’un théâtre à l’italienne, mais la mise en scène fonctionne mal si l’on n’est pas pile en face du décor. Les cloisons et la cabine d’ingénieur du son obstruent le champ de vision et empêchent les spectateurs les moins bien placés d’assister réellement au spectacle, condamnés à se contenter de la vidéo en tentant d’imaginer la scène. Je n’ai réellement découvert le décor qu’à la fin du spectacle.

Toutefois, malgré cette limite de la mise en scène, l’oeuvre frappe. Au début, le rythme est plutôt lent. Par les thèmes abordés, comme par l’intégration dans la vidéo de scènes inquiétantes où l’on voit la jeune femme, enfant, rentrer chez elle accompagnée d’une bande son oppressante, il crée déjà un sentiment de malaise. A la fin du spectacle, le rythme s’accélère, consacrant la violence de la mise en scène.

Les choix de Katie Mitchell sont loin de laisser indifférent. En sortant, la violence qui nous reste en tête provoque un sentiment de malaise qui nous interloque : « Ai-je aimé ? » L’oeuvre n’est sûrement pas faite pour être agréable à regarder. Elle est avant tout marquante, et l’essentiel est qu’on n’en sort pas indemne.

Marie-Liesse Bertram

Mardi dernier, je traverse Paris pour me rendre au théâtre des Bouffes du Nord et assister à la représentation de La maladie de la mort, pièce mise en scène par Katie Michell, librement adaptée du texte de Marguerite Duras.

La pièce est très sobre. Le spectacle dure une heure et seuls trois personnages sont présents sur scène : l’homme, la femme, et la narratrice. Dans un hôtel au bord de la mer, un homme paye une femme pour essayer ce qu’il n’a jamais réussi à faire de sa vie : aimer.

Katie Mitchell efface les frontières entre le théâtre et le cinéma en nous donnant à voir un tournage : sur scène, au milieu des acteurs, des assistants de tournage et un perchman déambulent, s’occupant des caméras et des câbles. Un écran est projeté en haut de scène, donnant à voir ce qui se déroule sur scène en direct mais en noir et blanc.

Cependant j’étais placée de telle sorte que je voyais très peu l’espace scénique, j’avais une vue partielle avec uniquement l’écran comme médium. Ce jeu entre les supports est intéressant mais très redondant et déjà beaucoup vu. Je trouve cela dommage, on finit par être complètement passif, comme au cinéma, les yeux fixés sur l’écran en oubliant la scène. En revanche, j’ai apprécié les extraits vidéos nous donnant à voir des épisodes indépendants de ce qui est joué sur scène, des moments d’ailleurs, des souvenirs qui hantent encore le présent. Les visions extérieures, la contemplation de la mer agitée nous donne envie de nous échapper et renforce le malaise et la promiscuité qui émanent de cette chambre d’hôtel.

Le texte de Duras lui, reste très beau, poignant et fort avec des phrases qui résonnent en nous et qui sont très bien lues par la géniale Irène Jacob : ” Ainsi cependant vous avez pu vivre cet amour de la seule façon qui puisse se faire pour vous, en le perdant avant qu’il soit advenu”

 Finalement les scènes d’amour très crues qui dénoncent une sexualité nouvelle issue de l’omniprésence de la pornographie sont très froides, lassantes et gênantes. De ce huis-clos angoissant, on veut vite s’échapper. En outre, on s’attache peu à peu à la femme, en accédant à son intériorité, son passé mais chez l’homme, rien de tout cela, il n’évolue absolument pas.

De cette pièce sans érotisme alors que le texte de Duras l’est profondément, on en ressort sans émotions. Plutôt vidée et fatiguée avec l’idée que la mise en scène illustre bien le problème de la pièce : la prose de Duras, merveilleusement bien lue reste, comme la narratrice, enfermée dans une cage sans pouvoir rayonner sur la scène et toucher le public.

Gabrielle de Lestoile

Mardi 30 janvier 2018, j’ai assisté à la représentation de La Maladie de la Mort au Théâtre des bouffes du Nord. Le roman, écrit par Marguerite Duras, était mis en scène par Katie Mitchell et adapté par Alice Birch. L’histoire se centre autour d’un homme qui paye une femme pour qu’elle se soumette à ses moindres désirs; car il pense qu’ainsi, il saura ce qu’est aimer. Il essaie d’aimer, mais c’est un échec complet et le verdict tombe bien vite : il ne sait pas et est incapable d’aimer. C’est ce que la femme appelle la Maladie de la Mort.

Tout d’abord, j’avais souhaité aller voir ce spectacle parce que j’aime bien l’écriture de M.Duras et j’étais curieuse de voir l’adaptation théâtrale d’un de ses récits ; cela me semblait un exercice difficile au vu de son style assez particulier. Ensuite, je ne connaissais pas ce roman, La Maladie de la Mort : mais le titre était pour moi accrocheur et les thèmes abordés m’intéressaient. J’avais de belles espérances à l’égard de ce spectacle.

Malheureusement, celui-ci ne m’a évoqué qu’une chose au final, ou plutôt deux : le vide et l’ennui. Je me suis ennuyée tout du long et ai trouvé plus d’intérêt à observer le théâtre et son intérieur que le spectacle sur scène.

La représentation mélangeait deux plans : un théâtral, un autre cinématographique. Les deux acteurs en effet étaient filmés en même temps qu’ils jouaient, par toute une équipe (caméraman, régisseur son etc). Ce mélange des genres ne m’a pas du tout plu : la présence des techniciens sur scène gênait et parasitait à mon avis complètement la vue. On ne prenait aucun plaisir à regarder le spectacle. L’œil fuyait la scène et se tournait par défaut vers les images projetées au-dessus. J’avais pourtant déjà eu l’occasion de voir un spectacle, Medea de Simons Stone, mélangeant de façon semblable théâtre et vidéo. Rien ne gênait alors l’oeil et la scène, en espace théâtral, avec tous les jeux qu’on peut y faire, était bien exploitée. J’avais beaucoup apprécié. Ici, je n’ai trouvé aucun effort d’imagination sur le décor, la mise en scène : il y avait une chambre, un couloir, point. Il n’y avait aucun jeu de scène particulier. En un sens, c’était trop réel. Le spectacle n’apportait aucune émotion, aucune réflexion. C’est bien dommage, car l’écriture de M. Duras dans mes souvenirs amener à réfléchir.

La présence d’une narratrice dans le spectacle confirme mon avis que cette adaptation est ratée : son intervention cassait le charme du théâtre. Puisqu’il y avait association de deux procédés, on aurait pu s’attendre à ce que des plans cinématographiques, des symboles etc. remplacent la narration. Rien de tout cela ici. J’ai trouvé cela plat.

Je suis donc sortie très déçue de la salle. Si la Maladie de la Mort représente cette incapacité à aimer, et donc un certain vide, l’on peut considérer que l’adaptation est en un sens réussie : car on ne ressent absolument rien face au spectacle et l’on s’ennuie.

Anne-Lise Jamier

La voilà la grande absente cependant qu’elle hante toute entière la pièce nous plongeant dans la pesanteur qu’elle implique : la mort.

Un lit. A côté : elle, que la nudité effraye, semble s’étirer vers ce qu’elle aperçoit, cette porte lointaine qui serait sa survie et lui, que la nudité animalise d’autant plus qu’elle coïncide avec sa pulsion de mort retrouvée. Il s’est perdu, s’est fondu dans l’image et ne s’en détache plus. Comme une conscience abandonnée, l’être de chair erre, sans nulle part où se trouver. Abandonné de sa pensée. Ça déserte, ça se colle à l’écran où la pornographie hurle ce qui devait se voiler pour mieux stimuler. Et sur l’écran la mort, elle qui s’absente d’une scène où sa corporalité n’a pas de place, sur l’écran la voilà projetée, elle est un acte volontaire, acte de révolte bien connu, qui dans la conscience de la femme alors encore petite fille se niche comme un trauma. Tout cela parfaitement freudien, avec ceci dans le trauma que le regard inopportun est ici particulièrement souligné : le voyeurisme de l’amateur de pornographie le rend impuissant à la sexualité, la vue de la mort volontairement donnée rend la petite fille impuissante à la vie. Ainsi la boucle dans cette pièce où se heurtent les déchirures existentielles : la volonté consciente de la survie dans un corps inapte à la vie. Ainsi, une lutte à l’avance perdue… Un lieu clos depuis lequel vainement on se débat, une scène tragique sur laquelle, malgré un écran comme une fenêtre sur l’extérieur, l’agonie semble se mimer.

Juliette Beillot
Photo : Duane Michals

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