Mademoiselle Julie

Informations

de : August Strindberg
traduction du suédois : Terje Sinding
mise en scène Christian Schiaretti
scénographie Renaud de Fontainieu
accessoires Fanny Gamet
costumes Thibaut Welchlin
lumières : Julia Grand
son : Laurent Dureux
coiffures et maquillage Claire Cohen
conseiller littéraire : Gérald Garutti
assistante : Laure Charvin Gautherot
assistante lumières : Mathilde Foltier-Gueydan
accessoiriste et assistante à la scénographie : Fanny Gamet
avec :  Clara Simpson, Clémentine Verdier, Wladimir Yordanoff, figurantes Laura Butzbach-Calvet, Élodie Vandenbroucque création

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Chroniques des étudiants


Eric Debacq

Dans La Machine littérature, Italo Calvino propose quatorze manières de définir un “classique”. L’une d’elles est : “Un classique est un livre qui n’a jamais fini de dire ce qu’il a à dire.”

Tiens, mettons-nous en situation : vous parcourez le Pariscope, vous cherchez une pièce de théâtre, vous voyez que l’on donne Mademoiselle Julie de l’auguste Strindberg au théâtre de la Colline, vous vous dites pourquoi pas, le titre vous dit quelque chose, vous n’êtes pas spécialement porté sur les antiquités, ni sur le théâtre d’ailleurs, mais vous vous dites que ce soir est un soir particulier, alors vous y allez. Vous vous installez, la pièce commence. Pendant quelques minutes, vous voyez une actrice qui fait faussement la cuisine. Vous vous maudissez intérieurement, vous n’auriez jamais dû avoir l’idée saugrenue d’aller au théâtre. Mais c’est alors qu’un autre personnage entre en scène, un homme. Il parle et, soudain, vous êtes sous l’emprise de la pièce de théâtre.

Ceci pour dire qu’un classique peut être une pièce de théâtre “qui n’a jamais fini de dire ce qu'[elle] a à dire”. Dans Mademoiselle Julie, Julie est une jeune aristocrate sans honneur qui ne tient pas son rang et qui se donne à un des serviteurs, le rusé Jean. Jean a tout vu, tout connu, et on sent que le couple qu’il forme avec Christine, une servante bonasse et pieuse, est bancal. Lui, il représente le serviteur qui a envie de sortir de sa condition, qui a envie de s’affranchir, de faire son affaire et de devenir riche et libre. Elle, cette femme qui cuisine silencieusement au début de la pièce, est la servante qui accepte sa condition, ou plutôt, qui ne se pose pas de questions quant à son asservissement, à part quand elle apprend que Mademoiselle Julie a été souillée par son fiancé, alors elle se rend compte que la petite maîtresse ne mérite plus d’être respectée et obéie.

Le metteur en scène Christian Schiaretti a remis la pièce dans son contexte historique, celui de la fin du XIXe siècle, à un moment où il était courant que les familles aristocratiques aient des serviteurs et des terres. Ce choix est toutefois judicieusement contrebalancé par une épure de la scénographie, qui fait résolument moderne. Une manière de dire que ce que nous voyons est un bout d’histoire mais qu’il nous concerne toujours. Le jeu des acteurs est également moderne, il renforce par son expressivité la violence du texte de Strindberg, comme lorsque Jean (Wladimir Yordanoff, excellent) met sa main sur le sexe de Julie (Clémentine Verdier) en la traitant d’animal. Le public de 2011 n’a pu contenir sa stupeur et une lycéenne a laissé échapper un commentaire bien senti. Ce huis clos – on reste toujours dans la cuisine, espace du serviteur – est en effet anxiogène car à travers le rapport malsain maîtresse-serviteur, on retrouve l’impossible harmonie entre homme et femme, l’irrésoluble différence des sexes qui amène la sempiternelle guerre des sexes. D’un côté, Jean calcule son ascension, de l’autre, Julie suit son désir qui le mène directement à la déchéance. Alors, quand Julie fait des avances à Jean, celui-ci se rend maître de la maîtresse de maison et la déshonore.

On voit beaucoup de ces amours entre un garçon de la rue, débrouillard au bon cœur, et une fille de famille riche, belle et entêtée, dans les screwball comedies. Mais ce qui différencie une comédie américaine de Mademoiselle Julie, c’est que, chez Strindberg, ce genre d’amour n’est jamais heureux et que le spectateur, au lieu de rire de situations comiques, rit de ses propres angoisses.


Christine S.

J’ai été fort contente de recevoir cette invitation de la part du Service culturel parce que ça faisait très longtemps que j’attendais l’occasion de découvrir le théâtre de Strindberg, écrivain que je ne connaissais qu’à travers ses proses un peu sombres.
Nous nous sommes retrouvées plutôt vers le fond de la salle, mais il restait heureusement des places plus près de la scène et, avec l’aide aimable d’une des ouvreuses du Théâtre de la Colline, nous nous sommes finalement installées au premier rang ! L’endroit idéal pour ressentir, parfois même d’une façon trop accablante, toute l’intensité des émotions dont la pièce de Strindberg est porteuse.

Mademoiselle Julie est l’histoire d’une jeune femme qui se retrouve victime de sa propre exaltation, des excès de sa liberté : abandonnée par un fiancé qu’elle avait démesurément voulu dompter, elle subit toute la mesquinerie d’un domestique qu’elle séduit plutôt par jeu que par intention. Sur la scène de la Colline, nous avons été confrontées à une Julie peut-être un peu vulgaire, un peu trop sauvage et trop proche de l’hystérie, étouffant parfois la poésie et la nostalgie immense de ce rôle qui culmine dans une résolution de suicide. Son valet – son bourreau, celui qui ne fait rien pour empêcher sa mort – était quant à lui incarné par un acteur, certes grand, mais qui n’avait visiblement plus l’âge de ce rôle. Malgré ces dissonances, nous avons pu prendre la mesure de toute la profondeur psychologique et existentielle du drame naturaliste de Strindberg – au-delà du conflit et des oppositions sociales –, et ressentir pour Julie toute la sympathie dont la misogynie notoire du dramaturge aurait sans doute voulu la priver.